Manifestations à Santiago
D'immenses manifestations au Chili - (c) Reuters / Rodrigo Garrido

L’Amérique Latine s’embrase

Il est des moments où la marche du monde semble s’accélérer. Les dernières semaines en sont sûrement la preuve. Chili, Bolivie, Argentine, Pérou, Équateur, Colombie, Liban, Turquie, Syrie, … Conflits sociaux, civils, politiques et militaires se sont succédés et dessinent un avenir sombre et hautement inflammable pour cette fin d’année. Pour l’édito de ce lundi, je vous propose de traverser l’Atlantique. Posons nos valises dans trois pays de ce continent aussi divers que complexe : l’Amérique Latine.

Un géant aux pieds d’argile : “El pueblo unido jamás será vencido”

« Le peuple uni ne sera jamais vaincu. ». Un slogan qui a animé les immenses protestations citoyennes des dernières semaines au Chili. Tout est parti de l’augmentation du prix du ticket de métro à Santiago, la capitale. Derrière cela, néanmoins, se cache la fatigue d’un peuple face aux politiques néolibérales d’un gouvernement accusé de corruption. A ajouter à cela, des inégalités croissantes et un système de redistribution inefficace. Le ticket de métro fut l’étincelle qui a tout embrasé. Plus d’un million de personnes ont défilé ce vendredi. Même si le gouvernement avait déjà retiré sa proposition, les manifestant·es ont défilé en grand nombre. Le mot d’ordre avait changé. Iels réclamaient la démission de Sebastián Piñera, l’actuel président conservateur du Chili, et la fin d’un régime économique néolibéral qui dure depuis la fin de la dictature de Pinochet. Le Chili n’avait jamais connu mouvement social aussi grand.

La réponse gouvernementale a été violente. Le Président a déclaré l’état d’urgence et instauré un couvre-feu dans plusieurs parties du pays, dont Santiago de Chile. C’est une première depuis la fin de la dictature. Plus encore que des mesures administratives, le président a décidé de faire intervenir l’armée. Policiers et militaires ont alors violemment réprimé le mouvement social. Le dernier bilan dressé par la Asociacion de médicas y médicos, diffusé sur Twitter par le média indépendant El desconcierto dénombre déjà 25 mort·es, 41 blessé·es graves et 5485 détenu·es.

Plus encore que cette violente répression, ce qui frappe, c’est que tout ceci arrive au Chili. Pour avoir vécu en Amérique Latine un an, le pays reste un modèle à suivre. Malgré des différends venus de l’Histoire, tous les pays regardaient le Chili avec une forme d’admiration. D’apparence, il avait réussi son développement et avait atteint une stabilité économique et politique que nombre de pays sud-américains rêveraient d’approcher. Par cette crise, la société chilienne a montré qu’elle partage les caractéristiques des pays latino-américains. Inégalités monstres, corruption généralisée, violence sociale, État répressif … Cependant, comme ailleurs sur le continent, la résilience d’une population et la mobilisation d’immenses masses pourront sûrement permettre aux manifestant·es de gagner cette manche. Le Président Piñera a déjà annoncé la suppression du couvre-feu dès dimanche. Il a également ordonné le repli des militaires dans leur caserne et la démission de l’ensemble du gouvernement.

La résistance passe aussi par l’Art, comme le montre cette vidéo réalisée par le Huffington Post.

Deux président·es pour le prix d’un : le Pérou face à une crise politique

C’était au début du mois et c’est passé un peu inaperçu de ce côté de l’Atlantique. Le Pérou s’est réveillé un matin avec le Président en poste, Martin Vizcarra, et une nouvelle Présidente, Mercedes Aráoz, auparavant vice-présidente du premier. C’est un enchaînement de mécanismes institutionnels qui a permis cela. Le président Vizcarra s’est vu rejeter la confiance à son gouvernement une seconde fois. Comme cela lui était permis par la Constitution, il a donc dissous le Parlement. Celui-ci, pour contester, a déclaré la vacance de la présidence de la République, et fait prêter serment à la première vice-présidente comme présidente intérimaire.

Derrière ces jeux institutionnels se cachent en réalité des conflits politiques majeurs. Le président actuel a fait de la lutte contre la corruption son principal mot d’ordre. Cela ne plait que moyennement à la majorité parlementaire fujimoriste, soutien de l’ex-dictateur Alberto Fujimori et de sa fille Keiko, dont les pratiques de corruption ne sont un secret pour personne. Les investigations menées depuis plusieurs mois, ainsi que les différentes lois et révisions constitutionnelles votées, ont considérablement affaibli leur majorité. Même s’iels ne sont les seul·es à voir leur pouvoir remis en cause, et que le président Vizcarra n’est probablement pas innocent non plus, les fujimoristes sont particulièrement mis en cause, d’autant que leur cheffe de file, Keiko Fujimori, est en prison depuis l’an passé. Je vous parlais déjà de la corruption au Pérou il y a un an.

Au final, le tribunal constitutionnel a suivi la décision présidentielle, et l’armée s’est prononcée en faveur de Vizcarra. De nouvelles élections législatives auront lieu en janvier prochain, lors desquelles le président compte bien réussir à se créer une majorité. Des milliers de péruvien·nes ont défilé dans les rues péruviennes en soutien à la dissolution, épuisé·es par une majorité législative qu’iels savent corrompue et prête à tout pour se maintenir.

Néanmoins, les fujimoristes sont une force politique majeure depuis la fin de la dictature et comptent encore de nombreux soutiens. Le président Vizcarra gouverne sans majorité depuis qu’il a succédé à Pedro Pablo Kuczynski, qui a démissionné car il était mis en cause dans le scandale Odebrecht. Si la lutte contre la corruption rassemble, ses prises de position économiques divisent. Les résultats électoraux sont donc incertains. Si les fujimoristes reprennent l’Assemblée, Vizcarra verra probablement ses dernières heures à la tête du pays arriver plus vite que prévu.

En Bolivie, le feu contre les urnes

C’est un autre triomphe de la corruption qui s’est probablement joué en Bolivie cette semaine. Le Président Morales n’avait constitutionnellement pas le droit de se représenter pour un troisième mandat. Il a même perdu un référendum sur la question en 2016. Pourtant, il s’est bel et bien présenté. Sa candidature a été validée par le tribunal électoral et le voilà désormais proclamé vainqueur au premier tour.

Cela a provoqué la colère de milliers de bolivien·nes, qui ont protesté et défilé dans les rues de plusieurs villes du pays après les résultats partiels lundi. Car il faut bien le dire, ce processus électoral a été obscur. Dimanche, un deuxième tour se dégageait. Evo Morales était mis en ballotage face à Carlos Mesa, ancien journaliste aujourd’hui candidat d’opposition. Le Tribunal Électoral a suspendu le comptage officiel préliminaire, pour ne rendre publique son estimation à 95% que lundi, 23 heures après leur dernier décompte. Estimation dans laquelle Morales sortirait vainqueur dès le premier tour.

Si les résultats officiels ne sont pas encore établis, cela a suffi pour déclencher définitivement la colère du peuple bolivien. A Sucre, la capitale constitutionnelle du pays et ville d’opposition à Morales, les habitant·es se sont violemment confronté·es à la police avant de brûler le bureau de vote local. De même à Potosi, dans le sud-est du pays. D’autres villes ont accueilli de grandes manifestations. Dans la capitale bolivienne, les opposant·es à Morales se sont réuni·es devant le siège du Tribunal Électoral pour protester. Les soutiens au Président se sont rapidement rassemblés non loin de là pour contester le premier cortège.

L’Union Européenne et l’Organisation des États Américains (OEA) se sont inquiétées de l’absence de transparence du processus électoral. Une mission de la OEA a posé ses valises en Bolivie lundi, et a exprimé dans une conférence de presse sa préoccupation vis-à-vis des déclarations du tribunal électoral. Elle demande un nouveau décompte des voix, bien plus transparent, et de sérieuses enquêtes sur les accusations de fraude. Certain·es électeur·trices ont en effet rapporté des bulletins de vote où la case correspondant à Evo Morales est déjà pré-cochée.

Et sur le reste du continent …

Ce week-end, on vote aussi en Argentine, pour les présidentielles, et en Colombie, au niveau local. Vous pouvez retrouver sur Le Globeur le reportage sur le contexte argentin et les primaires pré-présidentielles de Louise Le Borgne et Jules Beaucamp, et celui sur les protestations étudiantes en Colombie, réalisé par Loïc Besnard.

L’Equateur aussi s’est embrasé dernièrement, suite à un décret gouvernemental affectant les populations les plus précaires. D’immenses manifestations ont éclaté à Quito, obligeant le président à fuir la capitale et à déplacer le siège du gouvernement. Après la mise en place d’un contrôle militaire sur la ville et des violences inédites, gouvernement et opposants ont trouvé un accord, sur lequel revient Le Monde.

Théo Uhart

Pousse de journaliste qui aimerait devenir un arbre. Je suis tombé dans les mots depuis tout petit et j’ai vécu le plus clair de mon temps entre les pages et les univers que les mots savent ouvrir. Est-ce pour ça que je trouve ce monde si décevant ?
Étudiant à temps partiel. Le reste du temps, un peu journaliste, un peu rêveur, un peu voyageur. Sans opinion arrêtée sur beaucoup de sujets mais toujours prêt à discuter. Surtout genre, politique, géopolitique.

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