Les élections se jouent aussi sur les réseaux sociaux. © Louise Le Borgne

Elections présidentielles en Argentine : les péronistes de retour au pouvoir ?

Alors que la situation économique du pays est proche de la crise de 2001, les Argentins sont appelés aux urnes dimanche 27 octobre 2019 pour élire leur nouveau président. Mauricio Macri, le président sortant, tente de remobiliser ses troupes en dépit de son revers subi lors des PASO de début août. Ces primaires, sorte de baromètre de l’opinion avant l’élection présidentielle, ont placé le candidat péroniste, Alberto Fernández, largement en tête.

Les primaires, un tournant inattendu

Il est un peu plus de 23 heures, le dimanche 11 août 2019 à Buenos Aires, quand les cris de joies et les premiers coups de klaxon résonnent dans la rue Costa Rica, située dans le quartier touristique de Palermo. L’opposition péroniste vient de remporter une victoire historique, avec plus de 47% des suffrages, lors des PASO (Primarias Abiertas, Simultáneas y Obligatorias), les primaires argentines. Le président Mauricio Macri, à droite sur l’échiquier politique argentin, subit une cuisante défaite.

La coalition à la tête du pays et dont il est le chef de file , “Juntos por el cambio” (Ensemble pour le changement), n’a récolté que 32% des voix face au “Frente de todos” (Front de tous) mené par le duo péroniste constitué d’Alberto Fernández, candidat à la présidence, et de l’ancienne présidente Cristina Fernández de Kirchner (2007-2015), candidate à la vice-présidence. Si les intentions de vote n’évoluaient pas ce dimanche 27 octobre, de tels scores seraient suffisant pour élire dès le premier tour les ainsi-nommés « Fernández ». 

Cristina Kirchner (à gauche) et Alberto Fernández (à droite) du parti “Front de tous” ©losangelestimes

(Re)créer un lien avec les Argentins pour un impossible retour ?

15 points, c’est l’écart qui subsiste entre Macri et Fernández selon les derniers sondages. Un écart que le président sortant espère bien combler d’ici dimanche, jour des élections. C’est dans ce sens, qu’il faut entendre la relance de campagne entreprise le samedi 28 septembre, en fin d’après-midi, dans le quartier de Belgrano. “30 villes en 30 jours”, voici le défi politique dans lequel Macri s’est lancé afin de mobiliser ses électeurs pour un improbable retournement de situation.

On peut inverser le cours des choses“, déclara-t-il en préambule, en faisant allusion à sa déconvenue d’août devant une foule de porteños (les habitants de Buenos Aires) acquise à sa cause. Ce n’est pas un choix anodin de commencer dans le quartier portègne de Belgrano, un quartier stratégique où l’oficialismo cavale seul en tête, avec 30 points d’avance sur Fernández.

Un militant “pro-macri” brandit fièrement sa pancarte © Jules Beaucamp

Le parc de Las Barrancas de Belgrano était ainsi noir de monde. Des milliers d’électeurs pro-macri s’étaient réunis suite à l’appel du gouvernement sur les réseaux sociaux. “División de poderes” (Divison des Pouvoirs), “Por la República” (Pour la République), “Los valores no se negocian” (Les valeurs ne se négocient pas), “Más República, no al populismo” (Plus de République, non au populisme), “Kirchner ladron” (Kirchner voleur) arboraient fièrement des suiveurs de Macri sur leur pancarte.

Le gouvernement avait aussi fait appel à ses troupes. Un groupe d’une centaine de jeunes de Pro (Propuesta Republicana) accompagnait la foule sur des airs de batucada (instrument à percussion qui offre des airs de samba). 

Sur l’estrade installée pour l’occasion, Macri prit la parole peu après 18h. D’emblée, les “Si se puede, si se puede” (Oui, nous pouvons) retentirent comme un credo commun.

“Aux plus jeunes, je veux leur dire que, dans quelques années, leurs enfants leur demanderont où ils étaient et ils vont répondre ” nous faisions la patrie” – Mauricio Macri, lors de son discours du samedi 28 septembre 2019.

Une victoire contre le candidat péroniste reste possible :  voici le message que Macri diffuse en substance, n’hésitant pas à rappeler les élections de 1983, lorsque le candidat radical Raul Alfonsin avait battu aux urnes les péronistes, à la surprise générale.

La crise économique et le spectre du FMI au cœur des débats

Une clé de compréhension des élections du 27 octobre réside dans les propositions économiques portées par les candidats, notamment vis-à-vis du Fond Monétaire International, auprès duquel l’Argentine a contracté en 2018 un prêt de 57 milliard de dollars (50 millions d’euros). Si le grand méchant loup s’incarne sous les traits de l’institution internationale c’est que, en dépit de la relative richesse de l’Argentine dans le paysage sud américain, les crises n’ont pas épargné l’état albiceleste.

Tous se souviennent avec douleur de la crise de 2001, imputée au FMI. Plus encore, la récente et brutale dévaluation du pesos, à la suite des primaires du 11 août, a fait baisser drastiquement le pouvoir d’achat des argentins. La perspective d’une alternance a attisé la volatilité des marchés, induit de l’incertitude parmi les entreprises et miné la monnaie du pays. Avec 55% d’inflation sur les douze derniers mois, l’Argentine se classe parmi les nations ayant la plus grande inflation annuelle, avec le Venezuela et le Zimbabwe. Les prix de l’habillement (+9,5%), de la santé (+8,3%), de la culture (+7,6%) et des produits alimentaires (+5,7%) se sont envolés sur le seul mois de septembre.

« Sachez, Monsieur le Président, que lorsque vous aurez terminé votre mandat, vous aurez laissé derrière vous 5 millions de pauvres supplémentaires », tacle Alberto Fernandez, le candidat péroniste de l’opposition, lors du premier débat télévisé entre les candidats. Près de quatre ans après l’arrivée au pouvoir de celui qui promettait la « pauvreté zéro », 35,4 % d’Argentins vivent sous le seuil de pauvreté.  Le chômage quant à lui atteint les 10,1 %, soit le taux le plus haut depuis près de 13 ans. Le bilan économique ne joue donc pas en la faveur de Mauricio Macri.

Le dogmatisme monétaire international, et notamment son objectif de contrôle des capitaux, s’est révélé inopérant. Les efforts en matière de dépense publique sur les transports, l’eau et l’énergie, ont fait illusion avant de faire grimper l’inflation de manière incontrôlable. Le gouvernement a alors demandé un rééchelonnement de sa dette et un contrôle des changes mais les énormes et rapides échéances de remboursement imposées par le FMI laissent aujourd’hui l’Argentine insolvable.

“La priorité après les élections sera de résoudre l’incertitude autour de la dette, étant donné que, si l’accès au crédit n’est pas à nouveau possible, il est impensable que la croissance revienne, que l’investissement augmente, que les réserves de la banque centrale soient renflouées. […] Mais les négociations avec le FMI vont être complexes car ce dernier va demander un ajustement fiscal, une baisse des dépenses publiques et probablement une restructuration de la dette. Des compromis probablement plus importants que ce que le prochain gouvernement est prêt à accepter–  Miguel Kiguel (économiste argentin), lors du Forum Entreprise de la Chambre de Commerce française en Argentine

Les péronistes aux portes du pouvoir :  Fernandez, un kirchneriste 2.0 ?

Parmi les motivations des militants pro-macri, le rejet du kirchnerisme et du parti justicialiste – que représente Fernández – est tangible. Carlota, citoyenne argentine 86 ans a connu aussi bien le péronisme que la dictature militaire. Habitante depuis toujours dans le quartier de Belgrano, elle a tenu à assister au rassemblement pro-Macri qui s’y déroulait. Elle explique : Le slogan “Si se puede” n’est pas seulement associé à « Oui nous pouvons gagner les élections » mais aussi à “oui nous pouvons sortir du kirchnerisme, du péronisme, de ce cercle infernal de corruption, de cette instabilité politique et économique que nous traînons depuis des années”. À l’époque des kirchner, chaque semaine il y avait des inaugurations de grandes œuvres et travaux publics, en grande pompe. Et puis les travaux stoppaient peu à peu… L’argent quant à lui disparaissait tout à coup comme par miracle.”

Pour comprendre le maillage complexe des alliances lors de ces élections, il faut revenir en 2003. Le péroniste Nestor Kirchner (2003-2007), puis son épouse, Cristina Kirchner (2007-2015) accèdent tour à tour à la présidence de la nation. La période de douze ans de kirchnerisme s’ouvre sur un redressement économique à la suite de la grave crise de 2001. Mais la croissance stagne à partir du début des années 2010, et de nombreux Argentins se lassent de la personnalité envahissante de leur présidente. En 2015, changement de cap. Mauricio Macri, est élu, avec un programme de droite et très pro-business. Ses débuts sont prometteurs mais en trompe l’oeil. L’année 2017 est marquée par une bonne croissance économique avec plusieurs chantiers publics entrepris permettant au gouvernement de sortir vainqueur des élections de mi-mandat.

Toutefois, la bonne conjoncture ne dure pas. Macri entreprend des mesures plus radicales qui ne passent pas, en témoignent les contestations autour de la réforme des retraites de décembre 2017. Aujourd’hui, en proposant un double ticket Fernández/Cristina Kirchner, les péronistes bénéficient à la fois du mécontentement populaire plus enclin à favoriser l’opposition et de l’aura réelle ou supposée de l’ancienne présidente. Les récentes mises en examen de “Cristina” pour corruption et blanchiment d’argent et son bilan mitigé pourraient néanmoins jouer en la défaveur des “Fernández”.

Après l’échec de 2018, l’avortement reste une pierre angulaire du débat 

En août 2018, le Sénat argentin rejette le projet de légalisation de l’IVG qui avait été accepté en juin par la Chambre des députés. Le texte de loi prévoyait le libre recours à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu’à la quatorzième semaine de gestation. Plus d’un an après avoir son rendez-vous manqué, l’Argentine fait de nouveau du débat sur l’avortement un sujet clé des élections présidentielles.

Mouvement des pañuelo verde, défendant la légalisation de l’avortement en Argentine.
@Fotografías Emergentes

Ainsi, lors de la 34e édition des Rencontres nationales des femmes qui s’est tenue à La Plata (sud de Buenos Aires) samedi et dimanche 13 et 14 octobre 2019, plus de 200 000 manifestantes se sont servies du contexte des élections pour adresser leurs revendications aux candidats. Deux des six candidats ont déclaré être en faveur de la légalisation de l’IVG : le candidat du Front de la gauche unie, Nicolas del Caño, s’est dit, sans détour, « 100 % favorable », tandis qu’Alberto Fernández a affirmé qu’il fallait « tendre vers la légalisation ».

Macri, quant à lui, joue la carte d’un discours clivant en réaffirmant son opposition au projet de légalisation de l’IVG. Le poids de l’Eglise catholique reste très important au pays du Pape François et il faudra sûrement compter sur un renouvellement générationnel de la classe politique argentine pour espère que la situation évolue.  

Comme il y a l’esprit et la lettre, il y a le papier et la réalité. Sur le papier, Alberto Fernández semble avoir déjà gagner les élections. Dans les faits, les résultats restent incertains tant la campagne de relance de Macri a été accueillie avec enthousiasme par les observateurs. Toujours est-il, qu’entre un retour des péronistes-kirchnéristes et la réélection d’un président jugé incapable de faire face à la crise, les options des électeurs sont réduites.

Alberto Fernández pourrait s’imposer dès le premier tour en obtenant plus de 45% de voix ou 40% avec 10 points de plus sur son dauphin. Quel que soit le résultat du dimanche 27 octobre, Mauricio Macri aura consolidé après un mois de campagne, un bloc d’opposition à un futur gouvernement péroniste. Une chose est sûre, il y aura un avant et un après 27 octobre 2019. 

Article co-écrit avec Louise Le Borgne, rédactrice au Globeur

Jules Beaucamp
Jules Beaucamp

Journaliste en herbe, passionné de sports (mais pas que) et amateur de littérature, j'espère trouver au sein du Globeur une expérience riche humainement et professionnellement. C'est aussi l'occasion pour moi de découvrir le pays de ma mobilité sous un autre jour.

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