Senta Reisenbüchler, rencontre avec une jeune pasteure à Berlin

Il y a de ces rencontres qui vous marquent, de ces personnes qui surgissent un jour dans votre quotidien et l’éclairent d’une manière inconnue jusque-là. D’une lumière nouvelle, limpide, rafraîchissante. Ce genre de rencontres qui, une fois terminées, vous laissent coi, vous donnent simplement l’envie de vous asseoir et réfléchir des jours à tout ce dont vous avez discuté. 

C’était un jour de décembre, le ciel berlinois était couvert mais clair et le temps froid mais tout de même assez doux pour pouvoir rester dehors, à condition d’être bien couvert. Nous avons rendez-vous à midi, devant l’église. Je suis légèrement en retard, j’arrive avec mon vélo, elle m’attend. Après l’avoir cadenassé derrière l’église, nous partons pour une  promenade le long de la baie de Rummelsburg non loin d’ici comme convenu. 

La discussion commence. Senta est vicaire. “Personne ne sait ce que ça veut dire mais en gros ça veut dire que j’achève ma formation pour devenir pasteure protestante” me dit-elle amusée. Des pasteurs en exercice sont venus dimanche dernier pour évaluer la tenue de sa messe. 

Le premier sujet que nous abordons est la séparation entre l’Etat et l’Eglise en Allemagne, en fait inexistante. Les deux sont au contraire depuis bien longtemps intriqués et la tradition n’est pas anti-cléricale comme en France. L’Etat allemand exerce aujourd’hui un contrôle important sur l’Eglise.

Par exemple, chaque membre d’une communauté religieuse paie un impôt à l’Etat qui s’occupe de le reverser ensuite aux organismes concernés. La tenue qu’ils portent est historiquement très similaire à celle d’un fonctionnaire d’Etat, dans l’administration fiscale ils sont enregistrés en tant que « Kirchenbeamte », fonctionnaires cléricaux. Bizarrerie de l’histoire, une statue en mémoire des soldats victimes de la Première Guerre mondiale se trouve dans l’Eglise ; « c’est totalement impensable aujourd’hui et ça me dérange beaucoup » me dit-elle. En revanche, ils ne sont pas payés par l’Etat mais bien par l’Eglise. 

Un parcours atypique vers la religion

Née à Cologne en Allemagne de l’Ouest de parents athées – de mère kirghize et de père ukrainien – ayant fui l’Union soviétique, elle découvre la religion chrétienne à 18 ans en faisant du sport avec un groupe de jeunes chrétiens qui vivaient leur foi d’une manière peu conventionnelle. Elle est séduite par leur engagement social, la solidarité dans leur groupe et leur détermination à mener des actions.

La fameuse statue en mémoire des soldats allemands morts lors de la Première Guerre mondiale. On peut y lire “A la mémoire honorifique des membres de la communauté tombés 1914-1918“.

Après l’obtention de son bac, elle part un an au Ghana pour une année sabbatique où elle passe beaucoup de temps seule, elle lit la Bible et réfléchit beaucoup. Elle décrit ceci comme une démarche personnelle. Elle décide ensuite de partir de Cologne pour aller étudier la théologie à Berlin, mais principalement par curiosité me dit-elle, pas forcément dans le but de devenir pasteure. 

Plutôt récemment, elle s’est demandée si elle se sentirait à l’aise d’être considérée comme la pasteure, la personne à qui s’adresser dans l’Eglise, pour l’instant oui mais n’exclut pas d’opter pour une autre voie plus tard.

Les études de théologie en Allemagne

Les études de théologie en Allemagne consistent en quatre ans de grec ancien, de latin et d’hébreu puis 4 ans de philosophie, histoire, théologie et éthique. Ce sont des études très longues et très exigeantes, les deux parcours sont combinables mais en général cela prend huit à dix années.

A 33 ans elle est donc dans un âge plutôt commun pour devenir pasteure.  « Beaucoup qui font ces études ne sont pas croyants mais le font plutôt pour la qualité de l’enseignement. » ajoute t-elle. Ce parcours généraliste forme en fait des personnes très éduquées qui se répartissent ensuite dans les postes à responsabilité de la société allemande. 

« Au Bundestag (le Parlement allemand, ndlr), après les juristes ce sont les théologiens qui sont les plus représentés »

Et en quoi consiste ce métier alors ? 

Sa semaine est en général très chargée et variée – rappelons qu’en Allemagne la semaine de 40 heures est la norme – mais elle s’élève plutôt à 52 heures du fait de la messe le dimanche. C’est une bonne part de travail administratif. La communauté – comptant de nombreux employés et de bénévoles – gère une crèche, une école, l’église, les vieux bâtiments qu’il faut constamment entretenir ou rénover, et tous les événements de la communauté.

Senta concrètement organise un café discussion avec les seniors, des activités et actions avec les jeunes tous les mardis et mercredis, conduit aussi régulièrement des enterrements où elle aide au travail de deuil des familles. Les 4 pasteurs de la communauté rassemblant trois églises du quartier se réunissent de plus tous les mardis matins pour préparer la prochaine messe et organiser la vie de la communauté. 

Jésus et la Bible porteurs de changement radical

Pour elle, Jesus et la foi sont porteurs de changement radical. Jesus et ses disciples étaient, de leur temps, des marginaux. Jésus se promenait dans une tenue peu conventionnelle, portait des cheveux longs, avait une apparence très féminine, n’était entouré que d’hommes et surtout n’était pas marié, tout cela était très bizarre et mal vu à l’époque. Leur mode de vie à l’époque était alternatif et très subversif selon elle, car centré sur la communauté, le vivre-ensemble et l’amitié, et non la famille bourgeoise. 

Elle mentionne également des moments dans la Bible où Jésus s’énerve, s’indigne contre l’injustice. Elle trouve alors plus humain et intéressant que la façon dont il est quasiment toujours représenté en Europe, c’est à dire blanc blond et souriant alors qu’il était vraisemblablement palestinien.

Le rôle de la foi dans son quotidien

“Je fais la différence entre église et foi “. Pour elle l’église c’est un lieu comme les autres qui n’est pas forcément nécessaire pour vivre sa foi. L’importance de la foi dans sa vie varie en fonction des périodes. Parfois elle ne joue aucun rôle ou elle n’en a pas besoin, car elle s’identifie politiquement aussi comme socialiste et féministe, et que les luttes dans son quotidien – comme par exemple la campagne de DW&Co Enteignen (une mobilisation citoyenne en cours à Berlin pour collectiviser plus de deux cent mille logements) – sont parfois plus importantes.

Elle retrouve d’ailleurs son engagement socialiste dans des passages de l’Ancien Testament, comme le fait de céder ses terres au bout de quelques années d’utilisation, l’abolition des droits d’héritage etc. D’un autre côté lorsqu’elle a des phases où ça ne va pas bien, elle se rend compte à nouveau à quel point c’est important pour elle. Elle résume le tout ainsi :

Finalement c’est une histoire de croyance. Je me retrouve dans le christianisme et ma vision évolue au cours de ma vie et de ma propre évolution. 

Revenus à notre point de départ, elle me montre dans l’église cette fameuse statue en mémoire des soldats tombés de la Première Guerre Mondiale, qui détone en effet juste à côté de l’autel.

Elle me confie qu’elle n’aime pas trop l’architecture de l’église. Elle se sent un peu petite et pas à l’aise dans l’église, comme écrasée, dominée, ce qui est probablement l’effet recherché. 

Nous nous quittons alors définitivement, je continue à trainer aux alentours de l’église un peu rêveur, puis rentre au bout d’un temps à la maison, des pensées plein la tête et avec la douce sensation de sortir grandement enrichi de cette rencontre. 

Nicolas Lebrun
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