“C’est ici que je suis utile” : Beatriz raconte un camps de réfugiés en Grèce

Armée de ses 22 ans et sa détermination, Beatriz Cerdeiro travaille comme volontaire au sein de l’association Elea dans un camp d’accueil de migrant.e.s, en périphérie d’Athènes. Dans cette crise trop souvent traitée comme un état de fait, Beatriz raconte son rôle, son vécu, ses déceptions et ses ambitions.

Beatriz Cerveiro, source : Justine Grollier

« C’est ici que je suis censée être, c’est ici que je suis utile. » Répondre aux besoins des enfants migrants, c’est pour cette raison que Beatriz s’est engagé dans l’association Elea. Finalisant son master d’économie sociale et solidaire à Lisbonne, l’étudiante a choisi le terrain pour compléter sa thèse sur le rôle des associations dans la crise migratoire qui se déroule aux portes de l’Europe. Un départ avec beaucoup d’espoirs en tête et une arrivée au sein du camp comme une claque. A l’origine, Beatriz voulait réaliser un programme éducatif pour les enfants du camp. Faute d’autorisation gouvernementale, le projet est finalement annulé.

La pandémie mondiale change également la donne : l’étudiante se retrouve à distribuer des vivres mécaniquement, bien loin de ses premières idées. Déterminée, elle n’en oublie pas pour autant ses premières ambitions : « pour un enfant, l’éducation c’est le plus important, peu importe leur origine et leur vécu ». S’ils ont plus de 12 ans, les enfants du camp peuvent fréquenter les écoles grecques. Une chance non partagée par les plus jeunes qui se retrouvent le plus souvent désœuvrés et déambulent dans le tumulte du camp. Beatriz s’inquiète que l’éducation reste reléguée au second plan par le gouvernement même après la crise du coronavirus : « je commence à croire que le programme n’aura toujours pas commencé quand je quitterai le camp ». Un camp qui la marque, qui l’épuise mais qui, aussi, la fait grandir à chaque instant.

« C’est ici que je suis censée être, c’est ici que je suis utile » 

Le vacarme et le désordre

Si Beatriz affirme aujourd’hui avoir trouvé sa place, elle ne cache pas ses premières déceptions quant à ses conditions de travail. Victimes de désorganisation chronique, les camps d’accueil de migrants sont un vacarme quotidien. « Je me rappelle la première semaine, je ne ressentais rien. Je ne pleurais pas. Il y avait tellement de bruit, c’était si chaotique… Je restais silencieuse pendant deux heures après avoir quitté le camp en me demandant ce que c’était tout ça, comment les gens pouvaient vivre dans ces conditions. » Un désordre permanent auquel elle s’est habituée mais qu’elle ne cesse de dénoncer. Beatriz revendique sans relâche ce besoin d’organisation au sein du camp. Elle explique : « Les fondations [de ce système] sont complètement détruites […] les associations travaillent vraiment bien mais nous ne faisons constamment que rapiécer des trous. ». Ce chaos, la volontaire n’y voit aucune issue sans un changement fondamental du système d’accueil.

« Les fondations [de ce système] sont complètement détruites”

Ce désordre ambiant est aussi renforcé par la mauvaise localisation du camp, isolé, son manque de gestion des déchets et d’éclairage … Si Beatriz ne cache pas son amertume, elle reste positive en multipliant les propositions. Un dynamisme et un élan indispensables pour travailler dans le camp. « Ça devrait ressembler à une petite ville » : avec ses caravanes divisées entre personnes seules et familles, le camp accueille aussi 500 nouveaux réfugiés de 2020 qui vivent dans des tentes. « Dès qu’il pleut, je pense à eux », explique la travailleuse en détaillant la façon dont les volontaires ont essayé d’isoler les tentes pour l’hiver à venir. Beatriz rappelle constamment les conditions de vie précaires et éphémères de ceux dont elle essaie de prendre soin au quotidien.

Elle évoque aussi les décalages existants entre les volontaires et les travailleur.se.s de l’Organisation Internationale des migrations (OIM). Beatriz signale sans mâcher ses mots le manque d’implication de certain.e.s travailleur.se.s des institutions : « Ils font ce boulot dans ce milieu, mais ils ne veulent pas s’impliquer ni venir au contact des migrant.e.s […] c’est nous qui sommes le plus en contact avec les réfugiés ».

Construire du lien

“Les enfants ce sont eux l’espoir” explique Beatriz. (c) Justine Grollier

Cependant, Beatriz souligne l’aide précieuse et volontaire apportée par les réfugié.e.s, traduisant en arabe ou en farsi, protégeant les travailleur.se.s lors de bagarres … Dans la tension du camp, les liens se nouent par le rire et par l’écoute. « Les gens blessés blessent les gens », c’est ainsi que Beatriz explique son approche de groupes traumatisés. Lorsque les crises s’accumulent, les volontaires s’efforcent de maintenir le cap : « Parfois quand il y a des bagarres, je me dis ‘ok, c’est juste un autre lundi’ mais ça ne devrait pas être comme ça, on ne devrait plus trouver ça normal. » 

Les vécus difficiles s’accumulent et se taisent souvent malgré un suivi psychologique proposé qui n’est pas automatique. Pourtant, au sein du camp, de nombreux réfugiés se scarifient. Un sujet que Beatriz préfère éviter pour les distraire d’un quotidien désespérant. Elle se souvient avoir essayé d’expliquer les dangers d’une consommation de drogue excessive à un réfugié de son âge qui fumait quotidiennement ; la réponse du jeune homme fût déchirante pour elle : « Oui Bia, mais qu’est-ce que tu veux ? Je suis ici depuis 3 ans, je me lève et je vois tout ça autour de moi, qui ne fumerait pas pour essayer d’oublier ? ». La jeune femme explique : « Je ne pouvais rien lui répondre parce qu’honnêtement si ça nous arrivait qui sait comment on le gérerait… […] si nous avions cette vie nous serions aussi mal psychologiquement ».  

“Je ne pouvais rien lui répondre parce qu’honnêtement si ça nous arrivait qui sait comment on le gérerait… “

Certains profils fragiles, d’autres étonnants, tous résonnent dans le discours de Beatriz qui raconte aussi les moments volés à la dureté du lieu : une jeune fille de 14 ans qui l’invite à boire un thé avec à l’intérieur de sa tente avec son grand-père et le reste de sa famille, deux petites qui lui font des câlins dès qu’elles la croisent, des faveurs anodines qui éclairent le quotidien. « Le plus dur c’est qu’on réalise qu’on ne changera pas le monde. Il faut juste l’accepter, se dire que peut-être que ce qu’on fait n’est pas suffisant pour nous mais qu’on donne déjà cinq minutes utiles à quelqu’un, on doit se rappeler de ça ». Beatriz rappelle aussi la place des enfants dans ce camp : « ce sont eux l’espoir. Ils portent déjà un espoir immense en eux .»

L’avenir et le camp

Malgré le marasme ambiant, Beatriz n’en oublie pas ce qui l’a faite venir au camp : l’accès des enfants à l’éducation, leur départ du camp ainsi que leur arrivée au sein de leur pays de destination. « Je veux rester travailler dans ce domaine parce qu’une fois que tu es face à ça tu ne peux pas revenir à un job de 9h à 17h dans un bureau », affirme-t-elle. La jeune femme a plusieurs projets et veut s’investir dans la résolution de la crise à différentes échelles : sa thèse d’abord, son projet éducatif au sein du camp ensuite, sa propre association peut-être un jour.

A l’horizon, Bruxelles se profile aussi et Beatriz envisage sérieusement de prendre part aux politiques migratoires européennes. Des politiques qu’elle condamne aujourd’hui avec amertume : « ils profitent du fait que les volontaires seront toujours là. Tant qu’il y aura des jeunes pour travailler 3 mois dans les camps en pensant qu’ils vont changer le monde, tout ira bien pour Bruxelles ». Pour Beatriz, les associations jouent un rôle important mais Bruxelles et l’ONU doivent aussi prendre leurs responsabilités. Si la problématique est internationale, une association seule ou même quelques-unes ne règleront pas la crise. La volontaire résume son envie de changer le processus : « parfois on regarde le camp autour de nous et on a juste envie de détruire cet endroit… pour mieux le reconstruire ».

Justine Grollier

D’ordinaire déambulant sur les chemins de campagne ou dans les rues de Bordeaux ; je boucle aujourd'hui mes valises direction Athènes. Captivée par le 7ème et le 8ème art, j’espère capturer Athènes en argentique mais aussi transmettre une image différente de la culture et de l'actualité grecque.

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