Faillite des universités publiques en Colombie : les étudiants se lèvent contre la corruption

La Colombie connaît actuellement un grand mouvement de grève universitaire. Gangrenées par la corruption, de nombreuses universités du pays sont sujettes à des protestations de leurs étudiants qui pourraient influencer les élections régionales de fin octobre.

Il est onze heures à Barranquilla, lorsque les murs de l’appartement se mettent à frémir. Les vrombissements dans la rue s’accentuent à mesure que le cortège avance. A sa tête, on peut lire l’inscription RESITE peinte à même le corps de plusieurs étudiantes masquées. Suite à la grande grève unitaire qu’a connu la Colombie entre octobre 2018 et janvier 2019, c’est un nouveau scandale de corruption qui a déclenché un soulèvement universitaire dans tout le pays. 

Ces derniers mois, les malversations ont atteint des niveaux records dans l’administration de l’Université Distrital de Bogotá. Des représentants administratifs sont accusés d’avoir détourné près de 3 millions d’euros. En août dernier, le professeur Wilman Muñoz a été convoqué par le directeur de l’Institut d’Extension (Idexud) et par le procureur général à un procès (toujours en cours) dans lequel il est accusé d’être à l’origine du détournement de fonds. Le périodique El Espectador, en date du 14 août 2019, estime la fraude à un total de 11 milliards de pesos, soit la moitié de ce que l’université a collecté en frais de scolarité cette année.

Des protestations à travers tout le pays

En réaction, les jeunes ont mené des protestations à Bogota, générant un écho dans treize villes du pays au sein de diverses universités, publiques et privées. Les plus importantes sont : l’Universidad Pedagógica Nacional, Javeriana, l’Universidad del Cauca, l’Universidad del Atlántico, et l’Universidad Nacional. Ensemble, ils en appellent au respect des accords conclus en janvier dernier avec le gouvernement concernant le financement de l’enseignement public. Ils rejettent la corruption dans les universités et exigent que le droit de manifester et de protester soit respecté.

Ce mouvement pâtit d’une répression brutale. En effet, plusieurs cas de violations des droits humains et de l’autonomie universitaire ont été relevés, notamment au cours du premier octobre où l’armée a même tiré à balles réelles pour dissoudre le blocus mis en place à l’Universidad del Atlántico, à Barranquilla.

Dix jours plus tard, le cortège du jeudi 10 octobre est parti des campus universitaires, descendant l’axe central (Cra51b) jusqu’aux locaux de l’université de l’Atlantique sede centro. Au rythme d’une caisse claire, la foule scandait des chants rejetant la corruption au sein des universités et du gouvernement. Une partie du cortège s’en est pris aux affiches électorales, sans distinction (libéraux, centristes et conservateurs). Par aileurs, le siège du parti conservateur, symbole l’oligarchie barranquillaise lors des élections sénatoriales, a reçu des jets de pierre ainsi que l’inscription Corruptos (signifiant corrompu)

“Une pratique qui dure depuis des années”

Une banderole dénonçait également les exactions du recteur incriminé par le procureur général pour harcèlement sexuel sur des étudiantes. Laura Rendón, l’une d’elles, a dit à Noticias Caracol : “Non seulement il y a un, deux ou trois cas, mais c’est une pratique qui dure depuis des années à l’Universidad del Atlántico”. En effet, l’institution enregistre le plus grand nombre de plaintes pour harcèlement sexuel dans toutes les universités publiques du pays. Depuis le lancement de l’enquête menée par le procureur général en février 2019, le recteur toujours en poste, bénéficie d’une impunité totale. 

A l’approche des élections régionales, le 27 octobre prochain, durant lesquelles se renouvelleront gouverneurs et assemblées des 32 départements, ainsi que les maires et les conseillers municipaux, de nombreux jeunes confient leur mépris vis-à-vis de l’ensemble de l’offre politique. En témoigne leur intention de voter blanc en signe de protestation contre les méthodes avilissantes, encore omniprésentes, au sein du système politique et administratif colombien. 

En juin 1968, Guy Michaud, professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Nanterre écrivait dans les colonnes du Monde Diplomatique : “Il est toujours difficile d’écrire l’histoire au moment où elle se fait. Aux yeux de l’historien, une révolution manquée n’est qu’une émeute, dans la bouche d’un pouvoir réactionnaire il est normal de qualifier d’émeute les signes précurseurs d’une révolution”. 

Finalement cette mobilisation va t-elle avoir un impact dans les suffrages à la fin du mois ? Pour l’instant, il semblerait qu’elle reste propre aux milieux universitaires, seuls encore à s’opposer publiquement aux exactions de tout un système politique gangrené par les détournements de fonds publics. La constitution colombienne dispose qu’une majorité de votes blancs comptabilisée aux élections permettrait une annulation du scrutin, suivi d’une inéligibilité de l’ensemble des candidats. 

Un rejet massif de l’offre politique par le vote blanc ?

A priori non, les élections restent le théâtre de fraudes orchestrées par les partis politiques. Ces derniers ne cessent de mettre en place des stratégies afin d’influencer le résultat des urnes à leur avantage, en cochant, lors de certains dépouillements, les éventuels bulletins blancs. Ou bien en affrétant des bus pour donner des consignes de vote aux natifs amérindiens en échange de 50 000 pesos (13 euros). Dans certains cas, la récompense artificieuse pour un vote ne va pas au-delà d’un panier de denrées alimentaires offert en concussion par les partis politiques, véritables tartufes de la démocratie colombienne. 

Ci-dessus les images de l’attaque du siège du parti conservateur Cra51b à Barranquilla, ci-dessous la mise à sac de l’affiche d’un candidat libéral.

 

Loïc Besnard
Loïc Besnard

Étudiant en stratégie internationale des acteurs locaux, je suis spécialisé dans l'organisation d'initiatives culturelles à l'étranger. Afin de mettre l'accent sur la valorisation de l'art comme vecteur d'identité et d'échanges interculturels. Curieux, j'aime partager mes découvertes.

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