La recherche du sensationnel, nouveau prisme du journalisme. (Capture d’écran de l’édition spéciale de France 2, le 3 novembre 2020.)

Vous reprendrez bien un peu de Trump and Biden ?

Difficile de manquer cette élection lorsqu’on consomme un minimum la presse et les réseaux sociaux. Ce n’est pas nouveau, l’actualité nord-américaine occupe une large partie de nos informations quotidiennes. A titre d’exemple, Le Monde diplomatique, dans son édition de Juin 2020, a recensé 4.005 articles sur les États-Unis publiés dans Le Monde entre le 10 mars 2019 et le 9 mars 2020. Ce qui représente 19 fois la quantité d’articles du même journal rédigés à propos de l’Amérique latine toute entière. Cela s’observe encore davantage depuis ce début de mois de novembre avec les élections américaines qui se sont déroulées du 3 au 7 novembre.

Chaque média y est allé de sa petite « édition spéciale », ou de son direct. France 2, déjà orientée à l’international, a organisé un JT « 100% américain » pour son 20 heures avec huit envoyés spéciaux. Caroline Roux, de C dans l’air, sa propre édition spéciale en direct depuis New York. L’émission Quotidien a mis l’accent sur les États-Unis avec sa correspondante Laura Geisswiller et un documentaire de Martin Weill sur Comment Trump a cassé l’Amérique. BFM TV et Franceinfo ont diffusé des directs tout au long de la nuit.

La presse télévisée n’est pas la seule à s’être consacrée à l’événement. France Inter a présenté une émission de sept heures tout au long de la nuit, ainsi qu’une orientation « 100% américaine » pour ses deux matinales. La presse écrite s’est aussi dotée d’émissions live pour suivre le scrutin américain, telles que FigaroLive ou encore Le Monde qui a diffusé une carte interactive en direct sur Youtube. Entre les directs, les correspondants sur place et le temps accordé à cette actualité, les médias français ont mis les bouchées doubles pour informer sur le scrutin Outre-Atlantique.

Bien entendu, il est facile de justifier cet intérêt fort pour les élections américaines. Le président élu sera à la tête d’un des États les plus puissants au monde, d’un point de vue économique mais aussi militaire. Ne pas suivre leur actualité serait une erreur journalistique. Les décisions prises par les États-Unis ont des conséquences importantes sur la scène internationale. On a pu le voir avec leur départ de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en pleine crise du Covid, ou encore les accords conclus entre les États du Golfe et Israël.

Seulement voilà, nous ne sommes plus dans les années 90, les États-Unis ne sont plus ni une hyperpuissance, ni les « Gendarmes du Monde ». Les récentes théories des relations internationales décrivent davantage un monde multipolaire où les Américains ne représentent plus un modèle de démocratie, ni même une supériorité indétrônable. Les enjeux de géopolitiques se concentrent de nos jours dans d’autres régions du monde, en particulier l’Asie de l’Est et le Proche Orient.

Les États-Unis n’expliquent pas la France

Pourquoi continuer à se focaliser sur la société américaine ? Leur racisme systémique, leurs inégalités profondes et même leur modèle électoral qui ne permet pas une réelle démocratie, sont des raisons suffisantes pour couper le cordon. Pour reprendre Alexandria Ocasio-Cortez, élue démocrate de la Chambre des représentants, « [la démocratie américaine] est brisée ». Analyser leur société et dénoncer leurs travers ne va pas nous permettre d’avancer sur nos propres enjeux sociétaux. Pourquoi ne pas se tourner vers des États en avance d’un point de vue des droits et libertés ? Pourquoi les élections en Norvège ou en Suède ne nous passionnent-elles pas autant ? Nous en sommes arrivés à connaître sur le bout des doigts le système politique des États-Unis alors que peu suivent de manière aussi passionnée la politique des États membres de l’Union européenne, pourtant bien plus liés à nous sur le plan politique et économique.

A titre de comparaison, la Bolivie a aussi vécu ce mois-ci un scrutin national qui a eu d’importantes répercussions régionales. Pourtant pas de dispositif aussi important pour suivre l’élection présidentielle. La Nouvelle-Zélande a réélu sa Première ministre, Jacinda Ardern, et pas de direct pour découvrir les résultats. Le Chili aussi a connu un vote historique à la suite d’un mouvement social sans précédent, et pas d’émission de sept heures pour attendre la fin du dépouillement des votes. Ces États n’ont certes pas la capacité d’influence des États-Unis sur la scène internationale, mais cela ne signifie pas que l’analyse de leur société et de leurs politiques n’a pas d’intérêt.

Une passion récente

Cette passion médiatique pour les États-Unis est un phénomène récent. La journaliste Maya Elboudrari l’explique dans son article pour l’INA. La médiatisation de l’actualité américaine a suivi une croissance depuis les élections de 2008, avec un focus de plus en plus important sur les problèmes de société. Cette couverture journalistique se construit comme un « story-telling », avec ses rebondissements et ses suspenses. On se concentre sur l’information sensationnelle et on se passionne pour les États-Unis de la même manière que l’on suit le dernier blockbuster hollywoodien.

Être informé sur les États-Unis est une chose. Leur consacrer 40%[1] de notre information internationale annuelle en est une autre. Le développement des chaînes d’informations en continu encourage ce processus. Ce modèle apparait dans les années 1980 à travers la chaîne CNN et transforme radicalement notre rapport au temps. Quel est l’intérêt éditorial à produire sept heures de direct sur une seule et même actualité ? Que représente l’apport informatif de ces sept heures ? Quand les médias arrêteront-ils de créer un engouement exagéré pour les États-Unis et quand proposeront-ils une couverture plus équitable de l’actualité internationale ?

En attendant, vous reprendrez bien un peu de Trump and Biden ?

 


[1] Sur les 10.570 articles du Monde traitant de l’actualité internationale publiés entre mars 2019 et mars 2020, 40% (4.005 articles) concernaient les États-Unis. (Le Monde diplomatique, juin 2020)
Juliette Soulignac

Normande expatriée, je suis passionnée par l'histoire et la culture sud-américaine. Plume en devenir, je donne ma voix pour les podcasts du Globeur et mon regard sur l'actualité internationale.

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