Une page se tourne au Chili

 

Le 25 octobre à 8h devant le lycée espagnol Luis Buñuel de Neuilly-Sur-Seine, une longue file d’attente commence à se former. Le jour est important. Aujourd’hui, le peuple chilien doit se prononcer sur le changement de Constitution de leur pays. La pluie abondante du dimanche matin n’entame en rien la détermination de ces Chiliens expatriés venus voter pour ce scrutin promettant d’être historique et qu’ils attendent depuis plus d’un an.

Le 18 octobre 2019, une grave crise sociale est provoquée par l’augmentation du ticket de métro à Santiago. Une décision politique qui a été la goutte de trop pour la population. Au fil des jours et semaines, les manifestations sont devenues de plus en plus massives, les revendications se sont élargies et ont porté une volonté de changement de la Constitution chilienne. En effet, ce texte mis en place en 1980 avait été écrit sous l’égide d’Augusto Pinochet et de la dictature militaire et était devenu la pierre angulaire du système néolibéral et conservateur du Chili. Pour une grande partie de la population chilienne, ce texte est l’une des causes des inégalités économiques, sociales, et politiques dans leur pays.

Apruebo (J’approuve) et Rechazo (Je refuse), bulletin prévu pour le référendum, 25 octobre 2020
Apruebo (J’approuve) et Rechazo (Je refuse), bulletin prévu pour le référendum, 25 octobre 2020

Prévu initialement le 26 avril 2020, le référendum avait été repoussé au mois d’octobre en raison de la crise sanitaire. Ne pouvant pas être au Chili pour ce jour, je me suis donc rendue au bureau de vote dépêché pour l’occasion à Neuilly-Sur-Seine afin de pouvoir échanger avec les Chiliens résidants en France. Pour voter, il y a quatre prérequis : amener son propre stylo bleu, sa carte identité, son masque et du gel, ainsi que de ne pas porter d’habits ou d’objets de propagande. Le bulletin en main, il faut d’abord choisir si on approuve ou refuse le changement de Constitution. La deuxième partie du vote concerne le type de convention choisie si le changement de Constitution est approuvé : une Convention constitutionnelle (composée uniquement de citoyens élus), une Convention mixte (composée à 50% de parlementaires, et à 50% de citoyens).

« Je suis triste d’être loin de mon pays aujourd’hui mais je voulais tout de même être présente pour ce jour si spécial et accompagner mes collègues et mes amis. » raconte Francisca.

 

A l’extérieur du bureau de vote, l’ambiance est joyeuse, chants et danses accompagnent ce jour si spécial. Pour Francisca, jeune Chilienne arrivée en France pour un travail temporaire, vivre ce jour avec ses concitoyens lui tenait à coeur : « Moi je suis ici seulement depuis un mois et avec la précipitation liée à la pandémie, je n’ai pas pu changer mon bureau de vote donc je ne peux pas voter à Paris. Je suis triste d’être loin de mon pays mais je voulais tout de même être présente pour ce jour si spécial et accompagner à mes collègues et à mes amis. » Je discute ensuite avec Fernando qui me confie sa joie d’être là : « Ça me fait plaisir de voir toutes ces personnes pour le vote car même pour l’élection présidentielle il n’y en avait pas eu autant ». Fernando est présent en France depuis plus de 35 ans, il est réfugié politique de la dictature et très engagé dans les partis français de gauche, traditionnels soutiens à la cause chilienne. Pendant que nous échangeons, au loin une voiture passe et diffuse de la musique chilienne aux cris de « Chile despertó » (« Le Chili s’est réveillé », slogan symbole des mobilisations) et sous les applaudissements des riverains.

Des Chiliens dansent la cueca (danse traditionnelle) aux abords du bureau de vote, 25 octobre 2020
Des Chiliens dansent la cueca (danse traditionnelle) aux abords du bureau de vote, 25 octobre 2020

Quelques heures plus tard, ils se donnent tous rendez-vous dans un petit théâtre pour suivre l’annonce des résultats du référendum. A 20h, les votes des Chiliens en France sont connus : la victoire des partisans du changement de Constitution est écrasante avec 94% pour, et 6% contre. Les résultats du Chili arrivent plus tard dans la nuit mais sont sans appel : le Oui l’emporte à 78%. Et l’assemblée constituante ? Une très grande majorité a voté pour l’option de la Convention constitutionnelle composée uniquement de citoyens de la société civile. Il est intéressant de noter également que ce fut la plus grande participation enregistrée à un vote depuis le retour de la démocratie. En France comme au Chili, la fête durera toute la nuit pour les partisans de l’Apruebo.

Un résultat sans appel, et la suite … ?

Le changement de Constitution approuvé, quelles sont les prochaines étapes ? Le gouvernement chilien a annoncé la date du 11 avril 2021 pour l’élection des 155 citoyens membres de la Convention constitutionnelle. Commencera ensuite la réflexion et le travail d’écriture de ce nouveau texte. Une fois ce processus terminé, il faudra retourner au bureau de vote courant 2022 pour approuver ou refuser la nouvelle Constitution. Fernando me raconte à ce propos que malgré l’élection d’une Convention constituante citoyenne, il craint que le peuple ne réussisse pas à s’exprimer véritablement comme il le souhaite.

En somme, l’écriture de cette nouvelle Constitution promet de ne pas être simple tant les revendications sont plurielles et nombreuses. Cependant, l’espoir est grand pour le peuple chilien qui espère avec la nouvelle Constitution pouvoir tourner définitivement la page de la dictature militaire et construire un Chili plus digne.

Marion Torquebiau

Etudiante en troisième année à Sciences Po Lyon, et actuellement en mobilité à Santiago du Chili, j'aimerais continuer à cultiver ma passion du journalisme en écrivant des articles sur ce beau pays qu'est le Chili

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