Hommages aux étudiants tués lors des manifestations et slogans revendicatifs se mélangent dans ce mémorial improvisé. Lima, 15 novembre 2020 (c) La Antigona

Au Pérou, la démocratie se joue dans la rue et dans le sang

Masqué·es, les citoyen·nes sont massivement descendu·es dans les rues la semaine passée pour protester contre la prise de pouvoir de Manuel Merino, et contre la corruption qui gangrène le système politique péruvien. La réponse policière a été extrêmement répressive : au moins deux personnes sont mortes depuis le début des protestations. Retour sur dix jours de tensions, où les institutions démocratiques ont chancelé.

Il sera le quatrième président du quinquennat 2016 – 2021. Francisco Sagasti est aussi le troisième chef d’Etat péruvien en l’espace de dix jours. Le pays andin vit en effet actuellement une séquence politique particulièrement chaotique. Martin Vizcarra, populaire président de la République, a été destitué par le Parlement le 9 novembre, pour des soupçons de corruption. En l’absence de vice-présidents, il a été remplacé, selon la Constitution, par le président du Congrès, Manuel Merino.

“Ce que nous voulons, c’est que le Tribunal Constitutionnel déclare la vacance inconstitutionnelle. Non pas parce que nous soutenons Martin Vizcarra, mais parce qu’en l’absence de vice-présidents, la même personne est président de la République et président du Congrès. C’est un mélange des pouvoirs dangereux, le Congrès a désormais carte blanche.”

Franco, étudiant en journalisme à la Pontificia Universidad Catolica del Peru (PUCP)

De grandes protestations ont alors pris un peu partout dans le pays. C’est à Lima qu’elles ont été le plus impressionnantes. Jeudi dernier, il y avait plus de 30 000 personnes dans le centre historique de la capitale péruvienne. La violente réponse policière a provoqué la mort de deux adolescents, quand 4 autres sont toujours portés disparus. Sous la pression, Merino a démissionné et le Parlement a élu ce lundi son nouveau président : le centriste Francisco Sagasti. Il devient donc aussi mécaniquement président de la République.

Deux morts, des disparus et plusieurs blessés

“L’ambiance était festive, indique Nicolas, un étudiant ayant participé à la manifestation de jeudi dernier dans le centre de Lima. Il n’y avait aucune intention d’affronter les forces de l’ordre”. Les observateurs constatent pourtant un “usage excessif de la force de la part de la police”, et des violences contre les protestataires. De nombreux manifestants ont fait état d’un hélicoptère qui lançait depuis le ciel des bombes lacrymogènes alors qu’on voit sur d’autres vidéos de nombreuses violences de la part des policiers. Plusieurs personnes ont été blessées, et deux jeunes étudiants sont morts lors des manifestations : Bryan Pintado et Inti Sotelo. La police péruvienne a ouvert une enquête. L’ex-président Merino et son ministre de l’Intérieur devraient être entendus.

“Nous tenons l’image du Bicentenaire” [de l’indépendance, ndlr] écrit l’écrivain péruvien Gustavo Rodriguez.

Plusieurs institutions très respectées rapportent aussi ces violences. Ainsi, l’Université Pontificale Catholique de Lima (PUCP), la meilleure université privée du pays, a édité un guide à destination des manifestants afin de leur donner des conseils en cas d’interpellation. De son côté, la Defensoria del Pueblo (l’équivalent du Défenseur des droits français) et la Coordinatrice National des Droits Humains (CNDH) suivent de près les cas de disparitions. A l’heure actuelle, 1 jeune homme est toujours porté disparu. Plusieurs manifestant·es ont disparu de longues heures, voire plusieurs jours. Il apparait que certain·es d’entre eux ont été détenu·es par la police, sans pouvoir communiquer ni avec un·e avocat·e ni avec leur famille. La CNDH a demandé l’accès au quartier général militaire de Lima pour s’assurer qu’ils n’y soient pas incarcérés arbitrairement. La Defensoria de son côté surveille étroitement les manifestations.

“Nous supervisons la manifestation dans le centre de Lima. Les manifestants se mobilisent entre les avenues Colmena et Tacna, et un autre groupe est sur la Place San Martin [la place du Palais présidentiel, ndlr]. Nous sommes attentifs à tout incident ou nécessité”, écrit sur Twitter le Défenseur des droits péruviens.

“Nous ne devons pas obéissance à un gouvernement usurpateur”

Lucia, étudiante en journalisme, était à la manifestation samedi dernier. C’est la première fois qu’elle manifestait, et elle n’est pas la seule dans ce cas. Ces manifestations font partie des plus importantes de l’histoire péruvienne. “C’est le sixième jour de manifestations consécutif, explique la jeune péruvienne. Nous exerçons nos droits. L’article 46 de la Constitution le dit : nous ne devons pas obéissance à un gouvernement usurpateur. Cela ne signifie pas que nous soutenons Vizcarra.”.

Zoila, une autre étudiante ajoute : “il faut que les députés qui ont voté pour la destitution de Vizcarra sentent que la population ne supporte plus leurs manœuvres. Nous ne voulons plus de corruption, nous voulons une personne qui nous représente au pouvoir, c’est pour ça que nous manifestons toutes et tous ensemble, unis. S’il n’y avait pas eu la pandémie, il y aurait eu encore plus de gens dans la rue.”

Franco, de son côté, dénonce les projets de loi que le gouvernement de Merino a fait avancer. D’abord, un projet de réforme universitaire, qui supprimerait l’instance de régulation des universités péruviennes, la SUNEDU. Cet organe a récemment fermé plusieurs universités qui ne remplissaient pas les conditions minimums de qualité instaurées par une précédente réformes. “Plusieurs députés sont liés à ces universités, soit parce qu’elles leur appartiennent, soit parce qu’ils y enseignent. Ils veulent se faire la SUNEDU pour se venger”. Autre dossier chaud : un projet de loi pour légaliser les mines clandestines situées en plein cœur de l’Amazonie péruvienne. “Ils veulent les légaliser sans améliorer les conditions de travail, sans mesurer l’impact environnemental que cela aura. C’est se moquer de toute la population”, accuse le jeune homme.

Une instabilité politique chronique depuis 4 ans

Le Pérou est entré depuis plusieurs années déjà dans une période d’instabilité politique majeure, en partie à cause de la corruption. Les cinq derniers présidents péruviens sont en effet tous sous le coup d’une enquête pour corruption. En 2016 , Pedro Pablo Kuczynski remporte les élections présidentielles. Deux ans plus tard, il démissionne, empêtré dans le scandale de corruption Odebrecht qui secoue l’Amérique Latine.

Martin Vizcarra, son premier vice-président, lui succède, et dissout le Congrès, à majorité fujimoriste (le parti de l’ancien dictateur Alberto Fujimori). Il justifie cette décision par la lutte contre la corruption, son cheval de bataille depuis qu’il est à la tête du pays. Sans appui partisan, les élections législatives accouchent du congrès le plus divisé de l’histoire contemporaine du pays. Finalement, ce sont encore des affaires de corruption qui rattrapent Vizcarra. Sa très grande popularité dans l’opinion ne l’aura pas sauvé : le 9 novembre, les députés votent largement sa destitution.

Parmi les députés ayant provoqué sa chute, une soixantaine sont sous le coup d’une enquête pour corruption, des instructions autorisées par le Président de la République. Cette destitution ressemble donc à une vendetta. L’étincelle de trop sur le baril de poudre qu’est la politique péruvienne depuis le début de quinquennat.

Le média étudiant La Antigona fait état d’une “génération du bicentenaire”.

Les élections présidentielles de l’année prochaine devraient a priori se tenir aux dates prévues, en même temps que les élections législatives. En 2021, le Pérou célébrera en grande pompe ses 200 ans d’indépendance. Il semble que les péruvien·nes aient décidé de les célébrer un peu plus tôt.

Théo Uhart

Étudiant à temps partiel. Le reste du temps, un peu journaliste, un peu rêveur, un peu voyageur. Manie les tableaux Excel pour faire des infographies, les mots pour faire des articles et le son pour donner vie à des podcasts.

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