LIMA,PEROU-JANVIER 2020. Façade du Congrès de la République du Pérou Photo : ANDINA/Oscar Farje Gomero.

Au Pérou, un Congrès plus que jamais divisé

Les Péruvien·nes étaient appelé·es aux urnes hier, dimanche 26 janvier, après la dissolution du Congrès par le président Martin Vizcarra l’an passé. Et les résultats sont plus que mitigés. Aucun parti n’a obtenu une franche majorité. Au total, 10 partis ont dépassé les 5% et enverront donc des député·es au Congreso de la Republica.

Qui a gagné, qui a perdu ?

Commençons par les perdants. Très clairement, ce scrutin indique un vote sanction contre les partis impliqués dans des scandales de corruption. Le très puissant parti fujimoriste, Fuerza Popular, qui dominait au Congrès avant la dissolution arrive en 7ème place. C’est la conséquence des révélations autour de Keiko Fujimori, fille de l’ancien dictateur, actuellement en prison préventive pour corruption. Le parti APRA, allié aux fujimoristes, subit également une lourde défaite, lui aussi mis en cause pour corruption. Avec un peu plus de 2% des suffrages, il n’obtiendra aucun siège dans le prochain hémicycle.

Du côté des gagnants, c’est plus difficile. Dans le trio de tête, on trouve Accion PopularFrepap et Podemos Peru. Ce sont trois partis plutôt centristes, qui se retrouvent sur le devant de la scène. Mais au vu des faibles écarts entre les partis, le prochain congrès sera très morcelé et il faudra au Président Vizcarra beaucoup d’efforts pour constituer une majorité derrière son projet.

La lutte contre la corruption en tête

Le parti arrivé en tête, Accion Popular, doit selon plusieurs analyses son succès à son absence au gouvernement depuis plusieurs années. Loin des projecteurs, le parti centriste, l’un des plus anciens au Pérou, a pu se reconsolider, notamment au niveau local. C’est comme ça qu’il a porté à la tête de la capitale l’un de ses membres, Jorge Muñoz. Sa non-implication dans des scandales de corruption lui a permis de capitaliser sur les déçu·es du fujimorisme, tandis que l’effondrement de ses rivaux lui a ouvert un boulevard vers la première place.

Le résultat le plus étonnant, c’est l’arrivée en deuxième place du Frepap (Frente Popular Agricola del Peru ou Front populaire agricole du Pérou). Le parti de centre-droit créé dans les années 1990 s’appuie sur une base idéologique évangéliste et nationaliste. Très conservateur sur les questions sociétales, le parti a fait de la lutte contre la corruption son mot d’ordre, ce qui peut expliquer son succès.

Le vote obligatoire conduit aussi à un fort vote blanc, qui devrait selon les estimations arriver comme le premier parti. Ajouté au morcellement des résultats, on voit là un pays fragmenté, qui a balayé ses leaders politiques au profit de nouvelles forces. L’espoir d’un changement drastique quant au fonctionnement des institutions devra donc rapidement se concrétiser. Exécutif et législatif vont devoir travailler ensemble pour ne pas reproduire les blocages passés. Et ils devront le faire vite : les prochaines élections législatives auront lieu dans un an. Le Congrès tout juste élu n’est là que pour terminer la mandature interrompue par la dissolution.

Une conjoncture complexe dans un environnement régional explosif

Le Pérou fait figure d’exception en Amérique Latine. Les rues ont été l’issue de la plupart des mouvements de contestation sur le continent sudaméricain. En optant pour une dissolution, le président péruvien a réussi son coup. Il cherchait à se débarrasser de l’opposition législative à la lutte contre la corruption, et il a réussi. Et plus encore, il a acquis le soutien d’une grande partie de l’électorat, qui soutenait massivement la dissolution. En proposant une sortie par les urnes, Vizcarra a probablement évité l’embrasement d’un autre pays latino-américain.

La conjoncture nationale n’est pour autant pas sereine. La lutte affichée contre la corruption par l’exécutif continue de profondément diviser le paysage politique national. Le pouvoir judiciaire poursuit ses nombreuses investigations. Rappelons que les cinq derniers présidents péruviens sont sous le coup soit d’une investigation soit d’une mise en examen. Le scandale Odebrecht a très fortement secoué l’appareil politique du pays. L’actuel président est d’ailleurs arrivé au pouvoir après la démission de Pedro Pablo Kuczynski, menacé de destitution par le Parlement pour son implication dans d’énormes scandales concernant l’attribution du marché public pour le métro de la capitale. Le très libéral Vizcarra, sans parti véritablement derrière lui et sans majorité, devra donc se raccrocher à des majorités de projet. S’il devrait en trouver une dans ses velléités contre la corruption généralisée, d’autres projets seront probablement plus durs à maintenir. La proximité du Frepap avec des secteurs religieux pourrait notamment freiner les timides avances en matière d’égalité de genre, et repousser encore la possibilité d’une légalisation de l’avortement.

Théo Uhart
Théo Uhart

Pousse de journaliste qui aimerait devenir un arbre. Je suis tombé dans les mots depuis tout petit et j’ai vécu le plus clair de mon temps entre les pages et les univers que les mots savent ouvrir. Est-ce pour ça que je trouve ce monde si décevant ?
Étudiant à temps partiel. Le reste du temps, un peu journaliste, un peu rêveur, un peu voyageur. Sans opinion arrêtée sur beaucoup de sujets mais toujours prêt à discuter. Surtout genre, politique, géopolitique.

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