La nouvelle tour du pouvoir exécutif surplombe La Paz et l'ancien palais présidentiel. La Paz, 4 février 2019 (c) Théo Uhart

Elections en Bolivie : ce que la victoire du MAS ne dit pas

Le 18 octobre dernier, se tenait en Bolivie l’élections présidentielle, qui a vu le triomphe de l’héritier d’Evo Morales. Cette victoire indéniable ne disqualifie pourtant pas les soupçons de fraude sur l’élection de 2019, comme certains tentent de le faire croire.

Vous avez sûrement raté le scrutin de ce petit pays andin, noyé sous le flot d’informations en provenance des Etats-Unis. Pourtant, l’élection n’avaient rien d’anodine tant l’Amérique du Sud connaît une période de forte instabilité politique. Les citoyen·nes bolivien·nes ont donc choisi le 18 octobre Luis Arce, ex ministre de l’économie d’Evo Morales, comme nouveau président. Son élection dès le premier tour est un succès politique indéniable pour le MAS (Movimiento al socialismo [Mouvement vers le socialisme, ndlr]), le parti de Morales.

Il faut dire que le bilan du premier président indigène est plutôt satisfaisant, surtout économiquement. Elu pour la première fois en 2006, Morales offre à la Bolivie une stabilité politique exceptionnelle pour la région. Désormais reconnues par la Constitution, les populations indigènes sont désormais pleinement intégrées au pays. La Bolivie est en effet devenue en 2009 l’Etat plurinational de Bolivie, et a adopté le drapeau indigène comme second drapeau, une exception sur le continent.

Sous la présidence du leader socialiste, la pauvreté a été réduite de moitié en Bolivie. Le leader indigène a également réussi à diminuer l’extrême pauvreté et à faire reculer l’analphabétisme. Cette bonne gestion économique a, selon de nombreux observateurs, fortement joué en la faveur de Luis Arce. Un contraste avec le gouvernement intérimaire de droite dirigé par Jeanine Añez depuis les évènements de 2019 et sa gestion peu satisfaisante de la crise sanitaire.

Le fiasco de 2019

Venons-en justement à l’élection de 2019. Rappel des faits : En 2019, Evo Morales est élu pour la quatrième fois président de la Bolivie. Les résultats préliminaires ne le donnent pas forcément vainqueur mais le Tribunal Constitutionnel interrompt plusieurs heures la publication des résultats. Lors du décompte qui suit ces heures d’absence, Morales est réélu. L’Organisation des Etats Américains (OEA) dénonce une fraude, la contestation gronde dans le pays. De violents affrontements démarrent entre les partisans du président indigène et ses opposants. Finalement, Evo Morales renonce à son élection, et après des menaces, se voit obligé de quitter le pays. Jeanine Añez, la très à droite présidente du Sénat, déclare alors assumer la présidence par intérim et revient au Parlement, bible à la main, soutenue par les militaires.

Que l’on ne se méprenne pas sur mes positions : cette image est détestable. Elle traduit la (toujours) trop grande puissance de l’armée comme acteur politique en Amérique Latine. Cette prise de pouvoir ultraconservatrice est un désastre. Les Boliviens l’ont d’ailleurs fortement rejetée le mois dernier en portant à nouveau les socialistes au pouvoir.

Pour autant, si l’on souhaite qualifier cet intérim de coup d’Etat, alors il faut avoir l’honnêteté de dire qu’un quatrième mandat d’Evo Morales en aurait aussi été un. En effet, selon la Constitution bolivienne, Evo Morales ne pouvait exercer que deux mandats. Déjà en 2014, par un tour de passe-passe juridique, le Tribunal Constitutionnel l’autorise à se présenter une troisième fois. Les Sages boliviens estiment que la Constitution ayant été changée depuis la première élection de Morales, son premier mandat ne compte pas. Bien conscient d’avoir épuisé les recours juridiques, le dirigeant socialiste organise un référendum en 2016 pour l’autoriser à se représenter. Le non l’emporte, à 51% mais Morales profite d’une décision équivoque du Tribunal Constitutionnel et maintient sa candidature.

Le président Morales le 12 mars 2012 lors d’une conférence internationale. (c) UNIS Vienna – Flickr

A gauche, des soutiens embarrassants

En 2019, les gauches françaises se sont alarmées d’un coup d’Etat à l’encontre d’Evo Morales. Cette rengaine est de retour avec la nouvelle victoire du MAS. Dommage qu’elles oublient de prendre en compte l’inconstitutionnalité totale de la quatrième candidature du président bolivien. Celui-ci aurait pu choisir de nommer un successeur et de continuer à voir ses idées triompher en jouant le rôle de leader idéologique. Il a préféré s’accrocher au pouvoir, rappelant la sombre trajectoire d’Hugo Chavez : profond modernisateur du pays mais aussi semeur des germes autoritaires du Venezuela actuel.

S’il a permis l’inclusion de toustes, Morales a exercé un pouvoir exécutif fort. Symbole de tout ça : la nouvelle tour présidentielle qu’il a faite construire est le plus haut bâtiment de La Paz. Auparavant, parlement et palais présidentiel étaient deux édifices qui faisaient la même hauteur, symbole architectural de l’équilibre des pouvoirs.

Saluons donc avec enthousiasme la victoire du MAS, qui amènera avec elle de très belles choses pour le peuple bolivien dans son intégralité, et accueillons avec le même enthousiasme que ce ne soit plus Evo Morales qui dirige le pays. La démocratie et le respect de la Constitution ne se négocient pas selon la couleur politique.

Théo Uhart

Étudiant à temps partiel. Le reste du temps, un peu journaliste, un peu rêveur, un peu voyageur. Manie les tableaux Excel pour faire des infographies, les mots pour faire des articles et le son pour donner vie à des podcasts.

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