Une personne supposée migrante, à Tanger dans le Nord du Maroc.
Une personne migrante à Tanger, dans le Nord du Maroc. © AFP / FADEL SENNA

Maroc : le coronavirus a précarisé les personnes migrantes

Au Maroc, la crise du coronavirus a touché tous les secteurs. Mais il y a un secteur déjà au bord de l’implosion qui a pris un coup de plus : celui de la migration. Entre précarité administrative, alimentaire et sanitaire, les personnes en situation de migration ont du accuser le coup de la pandémie.

Le Maroc a réagi au coronavirus en décrétant un Etat d’urgence sanitaire et en imposant un confinement strict débuté fin mars. Le 10 juin, les autorités marocaines ont annoncé un plan progressif de déconfinement. Mais le confinement a représenté un choc extrême pour les personnes en situation de migration.

L’impossibilité de régler sa situation administrative

Qu’ils soient demandeurs d’asile, réfugiés, ou migrants illégaux, tous et toutes ont vu leur quotidien empiré. La plupart travaillent dans le secteur de l’informel : sans contrat, employés sur de courtes périodes, parfois à la journée. Ils n’ont donc eu aucune protection face à la perte subite de leur revenus. Ceci a entraîné des difficultés directes pour payer leur logement et leur alimentation. Si le roi du Maroc a annoncé pendant le confinement une aide d’urgence allant jusqu’à 1 200 dirhams pour les personnes ralliées au RAMED (régime d’assistance médicale), peu de réfugiés y ont en réalité accès. Quant aux personnes non régularisées, elles n’y ont pas droit du tout. Cette aide financière atteint donc peu de personnes dans cette situation.

Pour pallier à cette situation, certains n’ont pas eu d’autre choix que de continuer à sortir et mendier aux feux rouges. Les associations d’aide et de défense ont fait leur possible malgré les restrictions, à l’instar de Caritas et la Fondation Orient Occident. Distribution de repas, de kits d’hygiène, sensibilisation aux gestes barrières. Et, dans la mesure du possible, aides aux loyers accompagnés de demandes de moratoire des paiements de loyer.

“De très nombreux migrants, dont des enfants, sont en détresse et déjà en sous-alimentation avec un seul repas tous les 2 jours” – Mehdi Alioua pour Medias24

L’épée de Damoclès : le refoulement

Le confinement a signifié une instabilité administrative pour de nombreuses personnes : l’impossibilité de faire les démarches de régularisation ou pour demander les renouvellements de titres de séjour. Le HCR de Rabat, qui gère les demandes d’asile, a fermé ses portes jusqu’à aujourd’hui. La procédure de demande d’asile est déjà, en temps normal, une procédure longue allant de plusieurs mois à un an. Le HCR a déclaré avoir mis en place un numéro d’appel pour pallier à la fermeture de ses bureaux. Le numéro doit servir à pré-enregistrer les demandes d’asile par téléphone et par email.

Mais avec les centaines de personnes qui affluaient chaque jour aux portes du HCR avant le confinement, aucun doute que le numéro d’appel ait été saturé. Enfin, toutes les personne en situation de migration ne sont pas en capacité financière de posséder une connexion internet et/ou un téléphone. L’accès à la demande d’asile, un droit fondamental, a donc été largement compromis pendant le confinement.

Pour pallier à cette situation, plusieurs associations ont demandé une régularisation d’urgence de toutes les personnes sans papiers. Prenant l’exemple du Portugal, cette mesure soulagerait les personnes de l’inquiétude constante d’arrestation par les autorités et de refoulement au Sud du Maroc. Si le gouvernement marocain n’a pris aucun mesure en ce sens, le HCR de Rabat a quant à lui affirmé que le certificat de demande d’asile restait valide même après expiration. C’est notamment ce certificat qui permet aux personnes en demande d’asile d’échapper au refoulement.

Confinés dans 7m² ou confinés dans des tentes

Ces restrictions ont aussi signifié des conditions de confinement particulièrement difficiles. Pour alléger le loyer à payer, il n’est pas rare que dix, voire quinze personnes partagent un logement. Même les chambres de 7m2 peuvent amener cinq personnes à y vivre ensemble. Dans un contexte de pandémie, cette situation représente des risques supplémentaires pour ces personnes qui vivent en proximité accrue.

Mais quid des personnes vivant à la rue ou dans les camps ? Les alentours des villes de Nador et Tanger, au Nord du Maroc, sont particulièrement connues pour leurs forêts abritant des camps de migrants. Ces camps sont des points de passage pour les personnes tentant de rejoindre l’Europe, par les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla ou la Méditerranée. Ces regroupements, constitués uniquement de tentes, étaient déjà décriées avant le coronavirus pour leur insalubrité. Il ne fait aucun doute que les gestes barrières et l’hygiène n’ont pu y être respectés, faute d’infrastructures. Autre source d’inquiétude pour les camps : les descentes de police régulières pour chasser les habitants.

Même problématique pour les camps de rétention de personnes migrantes. Généralement bondés, ils sont loin de respecter des conditions sanitaires dignes en temps normal, et encore moins en temps de pandémie. C’est ce qui a poussé une révolte dans un centre de rétention à Laâyoune en début mai. Ce sont autant de problématiques qui montrent, une fois encore, les conditions plus que difficiles dans lesquelles vivent les personnes en situation de migration.

Traverser la Méditerranée un objectif toujours en vue

Si l’Union Européenne a clairement fermé ses frontières, le coronavirus n’a pas fait abandonner le rêve de certains d’atteindre l’Europe. Malgré les mesures de confinement et la fermeture des frontières, des personnes tentent toujours de passer la frontière par l’enclave de Ceuta et Mellila, ou en rejoignant les îles Canaries par la voie fluviale. Début avril, c’est une cinquantaine de personnes qui ont réussi à atteindre Mellila. Les mauvaises conditions de vie et difficultés auxquelles les personnes migrantes font face surpassent la peur du coronavirus. La situation n’a pas découragé non plus les réseaux de passeurs qui ont, au contraire, augmenté voire doublé leurs prix.

Les frontières sont aujourd’hui plus que jamais mortelles, parce que fermées. Le risque de naufrage des canaux est déjà élevé en temps normal, les embarcations étant souvent mal équipées et surchargées. Face aux restrictions sanitaires des pays européens, les opérations de sauvetage en mer ont été moins nombreuses. Plusieurs pays de la Méditerranée ont interdit de débarquer qui que ce soit dans un port. Mais les canaux, eux, n’ont pas désemplis, signe d’une détresse qui persiste.

Ce que cette situation révèle, c’est la précarité des personnes migrantes, au Maroc comme dans le monde entier. Une précarité qui ne les protège pas face au risque sanitaire du COVID-19, qui cristallise des problématiques déjà existantes. Parmi elles : des contrats instables, des habitations insalubres, parfois de simples tentes sans accès à l’eau. Et surtout un droit à la migration en danger face à un discours anti-migration qui se normalise. Nous n’avons à ce jour pas de chiffres spécifiques sur les morts du COVID parmi les personnes migrantes. Mais celles-ci ont assurément souffert d’un manque d’accès à la santé, qui doit pourtant être une garantie selon le droit international. Elles ont aussi souffert d’un manque d’aide sociale, et ont clairement été absentes des discours et des mesures post-confinement. Un oubli aux répercussions grave pour des milliers de personnes.

Lisa Hée
Lisa Hée

Intéressée par la philosophie, l'art et la politique je découvre le monde au fur et à mesure de mes voyages. Je cherche désormais à aiguiser mon regard à travers les photographies et le journalisme.

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