le drapeau libanais et des mains aux coeurs LGBT (rainbow flag, queer)
Visuel de The Daily Beast

Être queer au Liban, un parcours du combattant

Dans de nombreux pays du Moyen-Orient, l’homosexualité continue d’être illégale, voire passible de la peine de mort. Le Liban, siège d’une communauté LGBTIQ militante et active, semble faire figure d’exception dans la région. Malgré cela, être queer demeure dans les faits un sujet très tabou au Liban. Selon l’association Helem, 35 personnes, dont 27 femmes transgenres et 8 hommes gays, ont été arrêté dans le pays en 2018. Nous avons rencontré Bertho Makso, fondateur de l’organisation Proud Lebanon, pour tenter de faire un état des lieux de la situation. 

Des statuts juridique et religieux encore répressifs vis-à-vis de la communauté LGBT.

Bien que l’homosexualité ne soit pas directement nommée dans le Code Pénal libanais, l’article 534 de ce dernier dispose que “toute union charnelle contre-nature devra être punie d’une peine jusqu’à un an d’emprisonnement“. Ce texte a dans les faits servi à la police libanaise à justifier l’arrestation de plusieurs personnes en raison de leur orientation sexuelle. L’homosexualité est dans le pays encore largement considérée comme “contre-nature”. Les peines d’emprisonnement demeurent assez rares ; mais les personnes arrêtées sont régulièrement relâchées quatre à cinq jours après leur interpellation, et doivent s’acquitter d’une amende allant de 66 à 200 dollars.

Des militant.e.s brandissent le "rainbow flag" pendant la Marche des Femmes du 8 Mars 2020
Des militants brandissent le “rainbow flag” pendant la Marche des Femmes du 8 Mars 2020. (Anwar Amro/AFP)

 

Selon un rapport de l’organisation Proud Lebanon, cette criminalisation de l’homosexualité dans les faits, justifiée par l’article 534, a deux conséquences majeures : d’abord, les personnes queers n’osent pas recourir à la justice ou aux forces de l’ordre quand elles en ont besoin, par peur de voir leur orientation sexuelle ou leur identité de genre révélée ; ensuite, elles sont susceptibles d’être victimes d’abus ou d’être arrêtées par les forces de l’ordre elles-mêmes. Il a en effet été montré que la torture, notamment par le biais de fouilles anales non-consenties, était courante durant les arrestations de personnes suspectées d’être homosexuelles.

Un héritage colonial 

Ce même rapport inscrit cette criminalisation de l’homosexualité dans la loi libanaise comme un héritage colonial. De 1920 à 1943 le Liban a été placé sous contrôle direct de l’administration française. Pendant longtemps, le Code Pénal libanais était calqué sur le Code Pénal français de 1810, qui ne criminalisait pas l’homosexualité. En 1942, le Régime de Vichy a voté article 334-1 criminalisant les relations homosexuelles avec un mineur. Selon Proud Lebanon, ce texte de loi a été reproduit tel quel dans le Code Pénal libanais. Toutefois, la traduction du français à l’arabe a fait disparaître la partie relative aux mineurs. De fait, depuis 1942, l’article 534 du Code Pénal libanais est utilisé contre les personnes homosexuelles, mineures comme adultes consentants.

 

Un drapeau LGBT (rainbow flag) pendant un concert de Mashrou Leila
Concert de Mashrou Leila à Ehden, Liban, le 12 août 2017 (Reuters).

La loi libanaise n’est pas la seule institution à faire obstacle à la reconnaissance des droits LGBT. Les institutions religieuses, encore très puissantes, s’opposent radicalement à ceux-ci. A l’été 2019, le groupe de pop libanais Mashrou Leila devait se produire au Festival International de Byblos. Le groupe, dont le chanteur principal est ouvertement gay, a fait l’objet d’une campagne de haine de l’Eglise chrétienne maronite. Le diocèse chrétien maronite de Byblos avait en effet déclaré que les chansons de Mashrou Leila “violaient les valeurs religieuses“. Finalement, leur venue au festival de Byblos a été annulée.

Bertho Makso abonde dans ce sens. Des menaces ont conduit à l’annulation d’événements de son organisation. “En 2016, l’archevêque maronite de Beyrouth a fait annuler notre événement. En 2017, c’était les Muslim Scholars [un groupe d’imams sunnites]. […] Ils ont menacé de nous attaquer, et les services de l’ordre à Beyrouth ont annulé notre événement parce qu’ils ne pouvaient pas nous protéger. C’est une excuse, ils ne voulaient pas déplaire aux religieux“.

 

L’homosexualité, grand tabou dans la société libanaise.

Au-delà de la criminalisation opérée par les institutions judiciaires et religieuses dans le pays, la société libanaise demeure encore radicalement fermée à l’idée d’une reconnaissance des droits LGBT. Le Pew Research Center estimait ainsi en 2013 que 80% des libanais pensaient que l’homosexualité ne devait pas être acceptée dans la société. Bien que les chiffres avancés par l’organisation demeurent plus positifs au Liban que dans d’autres pays de la région, la situation n’en demeure pas moins alarmante pour la communauté LGBT. La sexualité, qui est globalement très tabou dans les sociétés arabes, l’est encore plus quand il s’agit d’homosexualité.

“En 2013, 80% des libanais pensaient que l’homosexualité ne devait pas être acceptée dans la société” – Pew Research Center

Les conséquences de ce “grand tabou social” sont désastreuses. Dans son rapport, Proud Lebanon rapporte le cas, en 2009, d’une mère ayant dénoncé son fils aux autorités car elle le suspectait d’être homosexuel en raison de son “attitude féminine“. Le jeune homme a été arrêté et soumis à une fouille anale non-consentie. En Égypte, la militante queer Sarah Higazi a été arrêtée en 2017 suite à un concert du groupe libanais Mashrou Leila pendant lequel elle avait brandi un drapeau LGBT. Emprisonnée et torturée pendant trois mois, Sarah Higazi s’était ensuite exilée au Canada où elle avait déclaré souffrir de stress post-traumatique suite à son expérience. Le 13 juin 2020, elle s’est finalement donnée la mort. Ces exemples sont malheureusement très nombreux.

 

Un slogan pendant une manifestation en 2018 au Liban
“Toutes les institutions doivent respecter les droits et la dignité humaine. Toutes devraient dire NON à l’homophobie. OUI à l’amendement de l’article 534” Manifestation au Liban en 2018. (Joseph Eid/AFP)

La situation n’est pas en passe de s’améliorer au pays du Cèdre, même si, selon Bertho Makso, “on voit de moins en moins de personnes arrêtées à cause de l’article 534“. En 2017, la Pride de Beyrouth – qui aurait été la première dans un pays arabe – a été annulée après que ses organisateurs aient subi des pressions de la part des autorités libanaises. D’après Human Rights Watch, ceux-ci auraient été menacés d’être arrêtés pour “incitation à l’immoralité” et “atteinte à la morale publique“. En 2019, le Ministère des Télécommunications libanais a annoncé le blocage partiel, sur certains opérateurs mobiles, de l’application de rencontre Grindr, dédiée aux personnes queers.

En plus de ces discriminations liées à leur orientation sexuelle, les personnes LGBT au Liban sont particulièrement touchées par le virus du SIDA. “Le nombre de personnes touchées par le VIH grimpe au Liban, surtout dans la communauté LGBT. C’est une pandémie au sein de la communauté” explique Bertho Makso. “Les études ont montré que c’est à peu près 17% de la communauté gay qui est séropositive dans le pays“. Et les personnes LGBT séropositives subissent également des discriminations : impossible d’obtenir une carte de résidence ou de travailler dans les milieux hospitalier, bancaire, des assurances et dans la restauration. 

Une communauté LGBT pourtant militante et vibrante au Liban

Malgré cela, la communauté LGBT libanaise a effectivement été pionnière dans le monde arabe en matière de défense de leurs droits. Le drapeau LGBT a pour la première fois été brandi à Beyrouth en 2003, lors d’une manifestation contre l’invasion de l’Irak par les troupes britanniques et américaines. Les militants s’étaient alors joint aux autres manifestants en scandant “non à la guerre, non aux dictatures“. Dans la foulée, l’association Helem s’est fondée en 2004. Première organisation spécifiquement dédiée à la défense de la communauté LGBT au Liban et dans le monde arabe, Helem est aujourd’hui devenue centrale dans l’activisme LGBT dans la région. 

 

Des tags pro-LGBT dans "l'Oeuf", lieu emblématique de la révolution dans le centre-ville de Beyrouth
À l’intérieur de “L’Oeuf”, lieu emblématique de la révolution dans le centre-ville de Beyrouth. On peut y lire “gay, trans, bisexuel. LGBT. Les voix queers sont une révolution”, 25 Octobre 2019. (Maria Tahtah / HRW)

La révolution de 2019 a également été, selon les militants, un moment pivot pour la cause LGBT dans le pays. Le mouvement était à l’intersection de toutes les luttes, de toutes les oppressions, qu’elles soient d’ordre social ou économique. Appelant à une réforme complète du pays, la cause LGBT a été mise à l’honneur pendant les manifestations. Elles ont été l’occasion, pour beaucoup de personnes queers, de faire entendre leur voix. Dans un reportage d’Human Rights Watch, Maya, femme transgenre libanaise, déclare : “Avant la révolution, je ne sortais jamais après 21 heures. Beyrouth était une ville dans laquelle j’avais peur et où je devais faire attention. Quand la révolution a commencé, je suis sortie dans la rue, j’ai vu la diversité, et j’ai senti que cet endroit était sûr pour moi. Peu importe ce qu’il se passe, je suis protégée par la présence du peuple“.

Moment global de réappropriation de l’espace public pour les Libanais, la révolution était d’autant plus importante pour les personnes queers, pour qui la rue est généralement associée à l’anxiété, la peur, la violence. “Les personnes LGBT étaient présentes, puisqu’en général, elles ont besoin de changer le système – un système ancien, pourri, corrompu” explique Bertho Makso.

 

un slogan pro-LGBT lors de la Journée Internationale contre l'Homophobie et la Transphobie en 2016
Le sexe n’est pas illégal, votre loi est sénile” Manifestant lors de la Journée Internationale contre l’Homophobie et la Transphobie en 2016. (Helem)

Nous voulons renverser le confessionnalisme, ça doit s’arrêter ! Nous voulons renverser le patriarcat, ça doit s’arrêter ! Nous voulons renverser l’homophobie, ça doit s’arrêter !” entendait-on dans les manifestations d’octobre 2019. Beaucoup de tags “Droits LGBTQ+” ou “L’homophobie est un crime” ont fleuri dans les rues de la capitale libanaise. Le mouvement ne s’est pas non plus cantonné à Beyrouth; des marches de femmes, notamment queer et transgenres, contre le harcèlement de rue ont été organisées à Saida et Tripoli. Pour beaucoup, la révolution de 2019 a une impact positif sur les mentalités.

Des changements récents et timides, mais encourageants. 

Si l’homosexualité est toujours juridiquement criminalisée au Liban, plusieurs évolutions positives ont été observées ces dernières années. C’est en 2009 que cette avancée s’est vue pour la première fois, par le juge de la ville de Batroun, Mounir Sleiman. Celui-ci a déclaré que “les relations entre personnes de même sexe, si consenties, ne sont pas contre-nature“. Et d’ajouter qu’elles ne pouvaient, de fait, tomber sous le coup de la loi. Plusieurs tribunaux à travers le pays ont rendu des décisions similaires dans les années 2010. En 2019, pour la première fois, un tribunal militaire a refusé de punir des soldats sous l’article 534. “C’est vraiment intéressant, parce que les tribunaux militaires sont connus pour être conservateurs. Et ils ont refusé d’utiliser l’article 534” explique Bertho Makso.

Le monde politique évolue également. En 2018, le parti conservateur chrétien Kataeb a officiellement appelé à la décriminalisation des relations homosexuelles. Ces événements participent activement à changer la jurisprudence issue de l’article 534 du Code Pénal libanais, qui criminalise les relations homosexuelles. Depuis 2018, Proud Lebanon a organisé des tables rondes avec plusieurs députés pour discuter de la décriminalisation. Pour l’heure, cette revendication est le principal objectif de la lutte LGBT. “On accepte de faire des petits pas et de gagner, plutôt que de faire un grand saut et de perdre” explique Bertho Makso. “D’autres députés admettent être personnellement favorables à la décriminalisation, mais que la position officielle de leur parti est différente“. 

 

"L'homosexualité n'est pas une maladie". Campagne de l'Association Médicale Libanaise pour la Santé Sexuelle
“L’homosexualité n’est pas une maladie”. Campagne de l’Association Médicale Libanaise pour la Santé Sexuelle (LebMASH).

Le dernier grand changement au Liban date de 2017. Pour la première fois cette année là, une femme transgenre a été autorisée à changer son état civil pour que celui-ci soit conforme à son genre. La procédure demeure toutefois compliquée. Ce changement n’est possible que si trois psychologues et un docteur attestent d’un “trouble de genre”. De plus, note Bertho Makso, “c’est très cher : il faut payer le premier tribunal. Celui-ci va rejeter la demande, car il est lié aux religieux. Puis la demande doit aller en Cassation ; c’est elle, qui n’est pas religieuse, qui accepte“. 

Malgré tout, cela montre que le changement est en cours au pays du Cèdre. En 2013, la Société Psychiatrique Libanaise déclarait que l’homosexualité ne devait pas être traitée comme une pathologie. En 2017, également, Crepaway, une grande chaîne de restauration libanaise, produisait une publicité montrant un couple homosexuel. Les commentaires ont été plutôt positifs pour cette initiative encore inédite. 

Proud Lebanon : une approche holistique en faveur des communautés vulnérables. 

Proud Lebanon est une organisation libanaise qui, depuis 2013, travaille à valoriser et protéger les communautés vulnérables et marginalisées dans le pays, principalement via le community building. Laïque, apolitique et apartisane, Proud travaillait à ses débuts avec les réfugiés LGBT. “Puis nous avons vu que les besoins des libanais LGBT étaient aussi importants que ceux des réfugiés. On a donc changé de politique” explique Bertho Makso

Logo de Proud Lebanon, qui défend les droits queer au Liban (deux mains aux couleurs LGBT).
Logo de Proud Lebanon

L’originalité de Proud Lebanon réside dans son approche holistique. “Pour changer quelque chose au Liban, il faut travailler avec tous les groupes vulnérables. Pas seulement pour les LGBT” raconte Bertho Makso. “Le changement doit donc être fait à travers une approche holistique. On ne peut pas rester dans un ghetto.“. En pratique, Proud Lebanon travaille avec les personnes emprisonnées, les personnes séropositives, les réfugiés et les LGBT. L’association est d’ailleurs la seule organisation LGBT à entrer dans les prisons libanaises.

L’organisation fonctionne sous la forme d’un community center. L’association organise des activités deux après-midi par semaine, sur des thèmes variés ; toutes les personnes LGBT sont bienvenues. Un psychologue, un médecin infectiologue et un avocat travaillent également au centre pour offrir un soutien social, médical et légal aux bénéficiaires. Enfin, Proud Lebanon, par ses rapports annuels, vise à sensibiliser l’opinion publique et le monde politique à la cause LGBT. 

Solène Leclerc

Je m'appelle Solène, je suis actuellement en mobilité pour un an à Beyrouth, au Liban. Je suis passionnée par les relations internationales et les enjeux d'interculturalité. Je souhaiterai au Globeur faire découvrir le Liban, qui est encore l'objet de beaucoup de fantasmes en Europe.

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