Manifestation étudiante devant le Ministère de l'Éducation. Beyrouth, 7 Novembre 2019. (Anwar Amro/AFP).

La jeunesse libanaise, une jeunesse révoltée

Depuis le 17 octobre 2019, les Libanais sont dans la rue. Ils manifestent leur mécontentement face à une classe politique quasi-oligarchique, qu’ils tiennent pour responsable de la grave crise socio-économique traversée actuellement par le pays. La jeunesse est, depuis le début, en tête de file du mouvement. Pour en savoir plus sur les revendications et les perspectives de cette jeunesse révoltée, nous avons rencontré Verena, Marie-Joëlle et Charbel, trois étudiants mobilisés pour l’avenir de leur pays.

Une jeunesse libanaise mobilisée depuis longtemps.

Les étudiants ont toujours fait parti du changement au Liban”, nous explique Charbel. Le premier mouvement contestataire lancé par les étudiants libanais date en effet de 1951. Des étudiants du secondaire et du supérieur, surtout issus de l’Université Saint-Joseph (première université francophone du pays), organisent, à l’époque, une grève générale pour réclamer la mise en place d’une université publique au Liban. Jusque-là, toutes les universités étaient gérées par des organisations privées. L’ampleur du mouvement étudiant de 1951 a poussé le gouvernement de l’époque à créer l’Université Libanaise. Elle demeure encore aujourd’hui la seule université publique du pays.

Les mobilisations étudiantes au Liban ont aussi été, historiquement, très politisées. “Avant la guerre civile, les étudiants faisaient partie de très grandes mobilisations progressistes, comme celles des travailleurs d’usine et des producteurs de tabac à l’époque. Les étudiants ont toujours été des alliés des classes les plus démunies et les moins privilégiées” selon Charbel. Mobilisés non seulement pour défendre les intérêts de la jeunesse, mais aussi de la nation toute entière, “les étudiants ont joué un rôle fondamental dans ce qu’on appelle la deuxième indépendance du Liban” en 2005, contre la présence militaire syrienne dans le pays. Les jeunes étudiants étaient également présents lors du mouvement de 2015, au cours duquel les Libanais ont exprimé leur colère face à la catastrophique gestion des déchets du gouvernement.

Manifestation anti-gouvernement lors de la crise des déchets de 2015. Beyrouth, Place des Martyrs, 29 Août 2015. (Mohamed Azakir/Reuters).

Pour Verena, c’est cette histoire contestataire de la jeunesse qui explique qu’aujourd’hui les jeunes soient à la tête du mouvement révolutionnaire. “Je pense que la Thaoura [révolution, en arabe] de 2019 ne vient pas de rien, c’est une accumulation de différents mouvements. Plusieurs personnes avaient critiqué les manifestations de 2015, en disant que ça n’avait pas abouti. À mon avis, si, ça a abouti, ça nous a permis d’avoir la thaoura de 2019. Ce n’est pas seulement la taxe Whatsapp ou la crise économique [qui ont provoqué le mouvement], c’est un ensemble”.

Des revendications générales du mouvement social … 

Les revendications de la jeunesse libanaise s’inscrivent dans la continuité de celles portées par le mouvement révolutionnaire en général. Pour Marie-Joëlle, les jeunes “ne [veulent] plus de cette classe politique qui représente la guerre civile”. Verena, quant à elle, revendique “la justice sociale, la laïcité, la démocratie participative. On n’en peut plus de la corruption, des politiciens qui n’ont rien fait pendant ces trente, quarante dernières années. Il est temps d’agir”. La jeunesse libanaise souffre en effet énormément de la crise économique du pays. “On veut aussi des opportunités de travailler au Liban, on veut que l’État assure une offre d’emploi pour tous les jeunes” réclame Marie-Joëlle.

“Nous voulons un État qui considère l’éducation comme un droit, et pas comme un moyen de profit ou comme un privilège” – Charbel

… aux revendications spécifiques du mouvement étudiant 

La jeunesse libanaise a également des revendications propres, notamment en terme d’éducation et de droits politiques. “Les jeunes étudiants au Liban sont victimes d’un système économique néo-libéral. Celui-ci néglige totalement le secteur public, notamment l’université publique”, explique Charbel.

Une année d’étude dans une université privée coûte généralement plusieurs milliers de dollars. “Les universités privées exploitent les étudiants, en augmentant de plus en plus les tarifs. L’étudiant est alors laissé entre une université publique qui n’assure pas un parcours éducatif digne de lui et des universités privées qui exploitent l’absence de l’État, souligne Charbel. Nous voulons un État qui considère l’éducation comme un droit, et pas comme un moyen de profit ou comme un privilège”.

L’âge de vote est également l’une des revendications principales de la jeunesse libanaise. “Nous voulons avoir la possibilité de voter plus tôt” explique Marie-Joëlle. Le constat est le même pour Charbel : “L’âge de vote au Liban est de 21 ans. Les étudiants qui subissent la corruption, le chômage, un système éducatif négligé, ne peuvent pas exprimer démocratiquement leur misère. Baisser l’âge de vote est nécessaire, même impératif, pour que les jeunes puissent faire partie du changement”.

Les sombres perspectives d’avenir des jeunes libanais

Manifestation étudiante dans la ville portuaire du Sud-Liban, Saïda, le 29 Octobre 2019 (AFP).

Marie-Joëlle est inquiète. “C’est très difficile pour moi de garder espoir et d’avoir des perspectives concrètes. Quand tu vois le présent, tu vois qu’il n’y a pas d’avenir pour nous. J’y pense toujours, j’essaye d’avoir une idée claire de mon avenir ici, mais c’est difficile à imaginer. Si le présent ne te promet rien, comment tu veux penser à l’avenir ?”. Un présent effectivement bien difficile pour de nombreux Libanais. Crise économique, divisions sociales et confessionnelles, vie chère… Selon une étude menée par le magazine libanais “Le Commerce du Levant”, plus de la moitié des Libanais résidents auront émigré avant la fin de leur vie active.

Face à un avenir compliqué, la jeunesse continue de s’organiser, via les réseaux sociaux notamment, mais aussi au sein des clubs politiques très actifs dans les universités. Verena, Charbel et Marie-Joëlle font tous les trois partis du club laïc de l’Université Saint-Joseph. Ils demandent la fin du confessionnalisme, le système politique en place au Liban. Ce dernier prévoit une représentation politique de chaque communauté proportionnellement au poids de celle-ci dans la société. “Notre club a joué un très grand rôle, en s’organisant avec les clubs d’autres universités et avec les autres mouvements indépendants et progressistes” raconte Charbel. Les réseaux sociaux ont été d’une grande aide pour se faire entendre.

La forte mobilisation des jeunes pour l’avenir de leur pays, et conséquemment pour le leur, s’explique par la volonté de réparer les erreurs du passé. Pour Verena, “les jeunes sont les plus concernés. Ils sont sortis de la mentalité confessionnelle établie durant la guerre civile, la mentalité de nos parents”. Marie-Joëlle abonde dans ce sens. “Nous sommes les leaders car nous sommes l’espoir. […] On veut réparer les erreurs de la génération passée, car ce sont nos aînés qui ont voté à chaque fois pour les mêmes personnes, ce sont eux qui ont accepté la corruption, le clientélisme, le népotisme…”. La jeunesse libanaise souhaite un avenir meilleur et le départ de ceux qu’ils tiennent pour responsable de leurs problèmes actuels.

Pour aller plus loin : voir ce reportage de France24, daté du 23 Novembre 2019, qui évoque en détail la situation de la jeunesse libanaise.

Solène Leclerc

Je m'appelle Solène, je suis actuellement en mobilité pour un an à Beyrouth, au Liban. Je suis passionnée par les relations internationales et les enjeux d'interculturalité. Je souhaiterai au Globeur faire découvrir le Liban, qui est encore l'objet de beaucoup de fantasmes en Europe.

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