une rue du Caire

La question copte : quelle place pour les minorités chrétiennes dans la société égyptienne ?

Le 13 janvier 2020, une chrétienne copte est égorgée en pleine rue par un islamiste, dans la banlieue du Caire. Avec une présence juive, musulmane et de minorités chrétiennes simultanées depuis le VIIème siècle après JC, la société égyptienne incarne depuis longtemps la délicate cohabitation des trois grands monothéismes au Proche et Moyen-Orient.

Avec un nom provenant de l’arabisation du mot Aiguptios, la minorité copte est au cœur de l’histoire singulière de l’Égypte.

Si le recensement de cette communauté reste complexe, les estimations chiffrent à 10% la part de ces chrétiens dans la population égyptienne. Ils sont la plus grande minorité religieuse du Moyen-Orient, représentant une dizaine de millions de personnes. Entre périodes de paix et de tensions, l’intégration de cette minorité chrétienne dans la société égyptienne est une question en débat permanent, renvoyant à la difficulté de définition de l’identité égyptienne.

Les sources sémantiques du débat identitaire

Avant les conquêtes arabes du VIIème siècle, le mot « copte » désignait l’ensemble des habitants d’Égypte. L’Égypte était chrétienne depuis l’arrivée de l’évangéliste Saint-Marc au Vème siècle après J.-C, et ce terme qualifiait alors de facto des populations chrétiennes. Un glissement sémantique vers la religion s’est opéré avec l’arrivée de l’islam en terres pharaoniques. Le terme “copte” renvoya alors d’abord à une confession chrétienne orthodoxe.

L’apparition de différents schismes au sein de cette Église, résultant du prosélytisme des missionnaires européens du XIXème siècle, acheva de complexifier le terme. Depuis, la dénomination copte renvoie à une communauté chrétienne divisée en multiples Églises bien distinctes : orthodoxie, catholicisme, protestantisme.

Intérieur de l'église Saint-Serge dans le quartier copte
Intérieur de l’église Saint-Serge, église copte orthodoxe située dans le quartier copte.

La place de cette communauté dans la société égyptienne tient à l’ambiguïté de ce terme et des représentations qu’il véhicule. De par l’ancienneté de son usage, les coptes se revendiquent comme « vrais » Égyptiens, héritiers des pharaons. Une telle considération n’a pas manqué de susciter des rivalités quant à la définition de l’identité égyptienne. De cette compétition découlent également des tensions relatives à la place des coptes dans la nation égyptienne.

Les coptes […] préférèrent majoritairement s’identifier aux ancêtres de leur passé glorieux des temps pharaoniques, ce que les musulmans ne purent accepter car ce rapport historique devait les mettre au deuxième rang, c’est-à-dire celui d’Égyptiens moins « authentiques ».Ursula Ettmueller Eliane,  Les coptes et les musulmans, une fraternité précaire

Une place singulière dans la société égyptienne, entre tensions et intégration

Après les conquêtes arabes du VIIème siècle débute une longue coexistence entre islam et chrétienté, marquée par l’alternance de phases de paix et de persécutions. Sous le statut de “Dhimmis”, en vigueur jusqu’au XIXème siècle, les coptes occupent une citoyenneté de second rang, où le paiement de l’impôt garantit leur protection.

Les tensions entre le christianisme et les autorités politiques égyptiennes s’illustrent dans une histoire locale. Au Xème siècle, le Calife Al-Mu’iz se prêtait à des débats théologiques avec les représentants de diverses communautés religieuses. Il lança au Patriarche copte le défi de prouver une parole de la Bible selon laquelle la foi chrétienne permet de déplacer des montagnes. En cas d’échec, un dilemme s’imposerait aux chrétiens : se convertir à l’islam ou quitter l’Égypte. Le jour venu, après avoir suivi un procédé miraculeux indiqué par le Saint Samaan, un tremblement de terre survint. La montagne de Mokattam se souleva alors légèrement, devant le Calife ébahi.

Fresque de l’enceinte de l’église de la Vierge Marie, dans le quartier copte du Caire
Fresque de l’enceinte de l’église de la Vierge Marie, dite « église suspendue », du quartier copte du Caire, illustrant l’histoire précédente.

Depuis, l’intégration des coptes dans la société s’est faite au gré des modifications de définition de l’identité égyptienne. Avec les réformes de Mehmet Ali au XIXème siècle et l’affirmation du nationalisme égyptien au XXème siècle, l’intégration des coptes dans la société est en nette amélioration. Une crise d’identité nait cependant de l’amplification du déterminant islamique dans la construction de la nation égyptienne. De la Révolution de 1952 à la chute du régime des Frères Musulmans en 2013, la communauté copte est ainsi de nouveau marginalisée. Cette période se double également de la défense d’une conscience identitaire copte, évoquée par  la doctorante Dina El Khawaga comme une « re-ghettoïsation » de la communauté.

Le Patriarche : de chef religieux à représentant politique

Dans ce contexte difficile, le Patriarche, chef de la communauté copte, aujourd’hui Tawadros II, a dû s’improviser porte-parole de la communauté, à l’international comme auprès de l’État égyptien. La proximité entre Gamal Abd El Nasser et le Patriarche Cyrille VI et la participation du Patriarche Chenouda III à la conférence des Nations Unies sur les droits des minorités à Chypre en 1994 en sont des exemples.

Tawadros II se prononçait sur les critiques du rôle politique de son prédécesseur, jugé inapproprié : 

« – Il n’a pas choisi, on lui a imposé un rôle politique. Ces dernières décennies, l’État et les divers gouvernements ont marginalisé le rôle de l’Église et celui des chrétiens. L’Église a été contrainte d’assumer un rôle politique … » Interview du Patriarche copte Tawadros II pour le journal Le Point, le 5 novembre 2012

Sur la voie récente de l’intégration

Les tensions entre le pouvoir politique et les minorités chrétiennes sont aujourd’hui dépassées. Le Président Abdel Fattah Al Sissi, au pouvoir depuis 2013, a mis un point d’honneur à reconnaitre le rôle des minorités chrétiennes dans la construction de la nation égyptienne.

« Le nouveau Président a déclaré que l’Église avait joué un rôle important dans l’histoire de l’Égypte et avait apporté des contributions indéniables pour sauvegarder l’unité nationale face à ceux qui fomentaient des conflits au sein du peuple égyptien. » Propos de l’évêque copte catholique de Gizeh, Mgr Antonios Aziz Mina, en 2014

« Il n’y a aucune comparaison entre la situation d’aujourd’hui et celle sous le gouvernement des frères musulmans. Aujourd’hui, nous avons de très bonnes relations entre les chefs de l’Église et les organismes gouvernementaux. Cependant, il y a bien sûr encore de nombreux problèmes. Mais j’ai l’impression que les musulmans sont de plus en plus conscients de notre situation ».Propos du Père Greiche dans une interview de mai 2016

La volonté d’apaiser les tensions du passé transparait notamment dans les rapprochements effectués par le Président Abdel Fattah al-Sissi avec la communauté copte. En témoigne sa participation à la veillée de la Solennité de Noël, le 6 janvier 2019, organisée par le Patriarche Tawadros II en la Cathédrale Saint-Marc du Caire, présentée comme la plus grande du Proche-Orient.

La mise en détention de quatre Égyptiens pour “outrage à la religion chrétienne”, en février 2019, révèle l’intérêt porté par les institutions à la protection de la minorité copte.

La Constitution de 2014, garante de l’intégration des coptes

Mentionnée dès le préambule de la Constitution égyptienne, adoptée en 2014, la religion occupe une place centrale dans la société. Elle en est un marqueur d’identité majeur. En intégrant des références au christianisme dans sa Constitution, l’Egypte marque la volonté d’intégration et la reconnaissance de l’apport de cette communauté au sein de sa société. Ainsi, si l’Article 2 de la Constitution reconnait l’islam comme religion d’État, l’Article 3 dispose que :

« Les principes religieux des Égyptiens chrétiens et juifs, sont les principales sources de la législation régissant leur statut personnel, leurs affaires religieuses et le choix de leurs dirigeants spirituels »

La Constitution protège également contre la discrimination liée à la religion, notamment à l’Article 53 :

« Les citoyens sont égaux devant la loi : égaux en droits, en libertés et en devoirs publics, sans discrimination de religion, de croyance … »

De même, les chrétiens font l’objet d’une mention explicite à l’Article 244, révélant leur situation propice à la discrimination :

« l’État garantit aux jeunes, aux chrétiens, aux personnes handicapées et aux Égyptiens expatriés une représentation appropriée dans la première Chambre des représentants qui sera élue après l’adoption de la présente Constitution, selon les modalités prévues par la loi »

La Constitution reconnait enfin l’apport du christianisme au patrimoine culturel de l’Egypte, à l’Article 50 :

« Le patrimoine de l’Égypte en tant que civilisation et culture, matériel et immatériel, dans toute sa diversité et ses grandes étapes, soit l’Égypte ancienne, copte et islamique est une richesse nationale et humaine, dont l’État assure la préservation et la protection. »

Une communauté cible de menaces sécuritaires décuplées

Le soutien étatique envers la communauté copte est d’autant plus important qu’elle est victime d’un regain de violences. De nos jours, avec la recrudescence du terrorisme islamiste, les coptes figurent au premier rang des cibles d’attentats meurtriers récurrents. En témoigne celui du 11 décembre 2016 dans l’Église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, ayant coûté la vie à 25 personnes.

Face à ces difficultés, l’État égyptien et les autorités sunnites ne restent pas impuissants. Ils affichent d’ailleurs leur soutien le plus ferme à la communauté copte.

« Nous ne faisons qu’un et nous ne ferons toujours qu’un »  Déclaration du Président Al-Sissi lors de l’inauguration de la Cathédrale de la Nativité dans le nouveau Caire en janvier 2019.

« Les musulmans doivent protéger les églises » – Ahmed el-Tayeb, grand imam d’Al-Azhar, en 2019.

De telles tensions s’illustrent par la présence policière et militaire décuplée aux abords des édifices religieux chrétiens. Leur entrée est gardée en permanence, et non seulement lors des offices. 

La menace sécuritaire est maximale au cœur du quartier copte, où la présence de nombreux touristes accroît le risque terroriste. L’ensemble du quartier est inaccessible à partir de 16 heures, isolé derrière les checkpoints de la police touristique.

l'entrée du Couvent Saint George au coeur du quartier copte, au Caire.
Dispositif de sécurité à l’entrée du Couvent Saint-George, au cœur du quartier Copte du Caire.

A Alexandrie, la protection policière a été renforcée devant la Cathédrale Saint-Marc, coupant son quartier du reste de la ville. Ce siège historique du Patriarche a été la cible d’un attentat meurtrier lors de la messe des Rameaux de 2017, où 45 personnes ont perdu la vie. 

Face aux dizaines d’attentats perpétrés contre les coptes depuis 2013, la protection assurée par le régime a été fortement critiquée, jugée insuffisante. Un reportage de France 24 retrace l’éclosion de ce mécontentement. Depuis 2017, la fréquence des attentats a nettement diminué mais la menace sécuritaire persiste.

Pauvreté et démographie : les coptes au cœur des problématiques sociétales égyptiennes

Concernant les ressources économiques, les disparités au sein de la communauté sont similaires à celles de la société en général. Facilement reconnaissables à leur croix tatouée sur le poignet, les coptes représentent une communauté hétérogène, dispersée dans toutes les classes de la société. Ainsi : 

« Il n’existe pas de « communauté » copte unifiée » – Fatiha Kaoues, chercheure à l’Institut d’Études Méditerranéennes et Comparatives

Si les coptes vivant au Caire et à Alexandrie sont majoritairement issus d’un milieu social aisé, ceux, environ la moitié, qui habitent en Haute-Égypte connaissent des conditions de vie plus pauvres. Sans oublier la situation des populations chrétiennes des bidonvilles du Caire, à l’image de celui de Mokattam.

La question copte rejoint donc celle de la pauvreté, plus largement décriée à l’échelle nationale, dans un pays où 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté. A cette problématique s’ajoute celle de la démographie, l’Égypte ayant passé début 2020 la barre des 100 millions d’habitants. 

La persistance de problématiques identitaires et religieuses

La religion étant primordiale dans la société égyptienne, elle est indiquée sur la carte d’identité des citoyens. Cette question cristallise cependant de nombreuses tensions.

Selon les détracteurs de cette pratique, elle serait à l’origine d’une forte discrimination à l’égard des populations chrétiennes. Si la Constitution et l’Article 11 du Code pénal, ajouté en 2014, interdisent et punissent toute discrimination, leur application reste complexe. Les coptes sont ainsi désavantagés auprès de services publics et sur le marché du travail. Comme l’explique Shérif Azer, responsable des politiques à la Commission égyptienne des droits et libertés en 2018 :

« Chaque fois que vous devrez montrer votre carte d’identité, vous serez immédiatement catégorisé »

Ces accusations ont motivé la proposition de suppression de la mention de la religion sur la carte d’identité. Le projet de loi, déposé le 5 septembre 2016, a soulevé de vifs débats. L’opposition la plus forte a été ressentie auprès des députés salafistes et d’Al Azhar, institution garante de la foi sunnite. Finalement rejetée, cette proposition aura eu le mérite de révéler l’ambiguïté de cette pratique encore d’actualité.

Sous-jacente à ces tensions, émerge la question délicate des conversions. En 2007, Mohamed Hégazi est devenu le premier musulman converti au christianisme à avoir demandé un changement d’inscription de religion sur sa carte d’identité. La Cour administrative du Caire a rejeté sa requête, arguant d’un manque d’encadrement des conversions au christianisme et d’un trouble à l’ordre public. Cette problématique est en effet source d’agitation sociale. Les polémiques déclenchées par le refus des Églises coptes de reconnaitre certaines conversions de femmes chrétiennes à l’islam l’illustrent. En 2010, cette même Cour a cependant approuvé le changement de mention de religion pour des personnes converties à l’islam et souhaitant revenir au christianisme. Les conversions de l’islam vers le christianisme ne sont néanmoins toujours pas officiellement reconnues.

Regards croisés 

Si la situation des chrétiens en Égypte reste préoccupante, celle des juifs est toute particulière. L’Article 2 de la Constitution fait mention du judaïsme comme fondement des lois sur les affaires personnelles et religieuses des juifs égyptiens. La réalité est cependant plus complexe, au regard de l’histoire du conflit israélo-palestinien, où juifs et israéliens font l’objet d’amalgames. 

Malgré le traité de paix de 1979 entre Israël et l’Égypte, le ressentiment du peuple égyptien envers le peuple israélien demeure fort, et se transpose sur la religion majoritaire de cet État. En mai 2020, une série égyptienne, « The End », série dystopique, met ainsi en scène la disparition totale de l’État d’Israël. 

 

Les problématiques religieuses au Proche et Moyen-Orient se déclinent sous de multiples facettes, de la géopolitique régionale aux tensions économiques et sociales nationales. Leur instrumentalisation a en outre été la stratégie menée par l’Etat islamique en Egypte  :

«Le ciblage des chrétiens est une stratégie froide et calculée. L’EI espère ainsi que l’importation d’un conflit sectaire en Égypte sera la première étape dans le démantèlement du pays.» Mokhtar Awad, spécialiste des mouvements terroristes à l’Université George-Washington, dans un article de Libération, en 2017.

Pour aller plus loin

– Sur le détail de l’histoire des tensions confessionnelles jusqu’à 2008 :

Ursula Ettmueller, Eliane. « Les coptes et les musulmans, une fraternité précaire ? », Confluences Méditerranée, vol. 66, no. 3, 2008, pp. 117-128. (https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2008-3-page-117.htm)

– Sur les critiques envers la protection assurée par le régime du Président Abdel Fattah al-Sissi : 

Reportage de France 24, “Égypte : rencontre avec les coptes, une communauté menacée”, 28/04/2017 (https://www.youtube.com/watch?v=Xn9R8MzYm6o)

– Sur la question des conversions :

https://journals.openedition.org/cerri/1381

– Sur la stratégie de l’Etat islamique en Egypte : 

Emission de France TV Info, “Egypte : la communauté copte cible de l’Etat islamique”, 11/04/2017 (https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/egypte/egypte-la-communaute-copte-cible-de-l-etat-islamique_2140520.html)

 

 

Chloé Lamic

Étudiante à Sciences Po Aix, j'ai choisi l’Égypte pour mon année de mobilité, en écho à ma passion pour l'archéologie et ma curiosité pour le monde arabe. Faire partie du Globeur est pour moi une opportunité de partager mes découvertes sur ce pays et d'explorer mon goût pour l'écriture.

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