La fête al Mawlid, du consensus à la controverse

Depuis quelques jours, les rues adjacentes aux principales mosquées du Caire accueillent des stands de friandises et de jouets. Parés de fastueuses décorations en préparation des festivités de ce samedi 9 novembre, ces étals préfigurent l’Aïd al-Mawlid, fête de l’anniversaire de la naissance du Prophète Muhammad. Célébrée tous les 12 rabî’ al awal du calendrier musulman, cette commémoration est controversée, critiquée par les musulmans les plus traditionalistes.

Inspirée de la tradition Fatimide, califat chiite ayant régné sur l’Egypte du Xème siècle au XIIème siècle, la célébration de l’anniversaire du Prophète Muhammad a été institutionnalisée pour la première fois en Egypte en 1207. Dès cette époque, l’historien Ibn Khatîr et le théologien Ibn Khallikan témoignent de l’instauration de cette pratique. Absente du Coran et de la tradition islamique (sunna), elle a été adoptée par consensus populaire. 

Décrétée jour de fête nationale de l’Empire Ottoman en 1910, cette fête est aujourd’hui célébrée comme jour férié dans l’ensemble du monde musulman, à l’exception de l’Arabie Saoudite wahhabite. 

Malgré quelques spécificités et particularismes locaux, la trame générale de la célébration comprend un temps de partage entre proches et, dans les mosquées, le chant de poèmes louant le Prophète et sa famille. La cérémonie s’organise autour de la récitation d’un Mawlid, poème composé en l’honneur du Prophète, de louanges à Allah et de récits coraniques sur la vie du Prophète. Les poèmes Qasidat al-Burda de Sharaf Muhammad al-Din al-Busîri et ‘îqd al-jawâhir de Hasan al-Barzanjî figurent parmi les plus connus.

Une fête familiale consensuelle, aux traditions particulières

Pour l’ensemble de la Oumma, communauté des croyants musulmans, l’Aïd al Mawlid est avant tout l’occasion de retrouver ses proches dans une ambiance festive, sous le prisme du souvenir du Prophète, de sa vie et de ses actions.

Il est de coutume pour les familles de se rendre visite en s’offrant des friandises. Chaque pays possède son met de prédilection, très souvent sucré. Aux assidat zgougou tunisiens font écho les tamina algériens. Le couscous marocain, cuisiné en quantité, est proposé aux fidèles devant les mosquées.

En Egypte, les mosquées principales du Caire sont depuis quelques jours le centre d’une joyeuse agitation. Aux alentours de la mosquée Al Sayeda Zainab, dans le quartier éponyme, de grands étals empiètent sur la chaussée de la rue Youssef El-Sebaey. La journée est vécue sous l’angle des bonnes actions. Elle constitue une occasion idéale pour apaiser des relations interpersonnelles tendues ou pour faire plaisir aux enfants, grâce à des présents. La tradition prévoit également que les amoureux s’offrent des poupées en symbole de leur amour. Elles sont ainsi disposées par dizaines sur les stands, à l’image de celles présentées ci-dessous.

De traditionnelles friandises sucrées jouxtent ces poupées apprêtées : halawas al mawlid. Confectionnées en pâte de sucre, d’amande ou d’autres fruits secs, ces sucreries prennent traditionnellement la forme de chevaux, de mosquées et d’épouses. Elles ne sont consommées qu’à l’occasion de cette fête. Des guirlandes lumineuses achèvent de peindre le portrait de l’ambiance festive qui culminera samedi.

Traditionnelles friandises en sucre : de gauche à droite : une mosquée, un cheval et une épouse.
Traditionnelles friandises en sucre : de gauche à droite : une mosquée, un cheval et une épouse.
Vue d’ensemble des stands parés de guirlandes et autres luminaires.
Vue d’ensemble des stands parés de guirlandes et autres luminaires.

Une fête controversée

Absente du Coran et de la sunna, les musulmans les plus rigoristes taxent cette célébration d’innovation (bi’da) néfaste, éloignée des préceptes transmis par le Prophète Muhammad. N’étant ni instaurée par lui, ni organisée par ses compagnons, cette fête n’est justifiée par aucun fondement légal. Seules la fête du Ramadan et la fête du Sacrifice sont reconnues par la tradition islamique.

A cette illégitimité canonique s’ajoutent son origine chiite, héritage du califat Fatimide, et sa ressemblance avec le Noël chrétien, commémorant la naissance du Christ. Autant d’éléments qui suscitent l’opposition des milieux conservateurs, dont l’Arabie Saoudite et l’Institution égyptienne sunnite Al Azhar.

La forme de cette festivité n’est pas non plus exempte de critiques. Pierre angulaire de la cérémonie à la mosquée, la pratique du chant fait l’objet de vives accusations de la part des milieux traditionalistes, jugée comme trop divergente vis-à-vis des mœurs habituelles des célébrations musulmanes. L’excès d’achat et de consommation des friandises sucrées est parfois également réprouvé.

Marginales, ces critiques ne ternissent pas l’image positive d’une fête basée sur le souvenir du Prophète Muhammad et la valeur du partage. Cette dernière prévaut au sein de la Oumma, de la famille mais aussi entre religions. Les chrétiens célèbrent en effet cet anniversaire aux côtés des musulmans, en achetant et offrant des halawas. L’Egypte est régulièrement témoin de ces dialogues inter-religieux. Pendant le mois du Ramadan, nombreux sont les chrétiens égyptiens qui préparent et distribuent des repas aux musulmans lors de la rupture du jeûne après le coucher du soleil. 

Chloé Lamic
Chloé Lamic

Étudiante à Sciences Po Aix, j'ai choisi l’Égypte pour mon année de mobilité, en écho à ma passion pour l'archéologie et ma curiosité pour le monde arabe. Faire partie du Globeur est pour moi une opportunité de partager mes découvertes sur ce pays et d'explorer mon goût pour l'écriture.

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