“Leur maison est ma prison” : l’enfer des travailleuses domestiques au Liban.

Le Liban, pays de six millions d’habitants, comptait en 2018 plus de 186 000 travailleuses domestiques. Ces femmes, issues de l’immigration africaine et asiatique, subissent de nombreux abus. L’ONG Human Rights Watch considère en effet qu’une travailleuse domestique meurt chaque semaine dans le pays. Pour tenter de comprendre les rouages de ce système, nous avons interrogé Patricia*, volontaire à This Is Lebanon, organisation spécialisée dans l’aide aux travailleuses domestiques. Retour sur l’enfer des travailleuses domestiques au Liban.

Des travailleuses non-protégées par la loi libanaise.

En 2019, Amnesty International publiait un rapport historique intitulé “Leur maison est ma prison”, mettant en avant les difficultés rencontrées par les travailleuses domestiques au Liban. Venant majoritairement d’Éthiopie (145 000 sur 186 000 au total), beaucoup d’entre elles souffrent de conditions de travail médiocres. Amnesty International pointe notamment du doigt le non-versement des salaires, la confiscation des passeports, mais surtout les abus physiques, mentaux et sexuels quasi-systémique dans le milieu.

L’ONG va même jusqu’à accuser certaines agences de trafic d’êtres humains. Le rôle de ces agences ? Trouver et amener les travailleuses depuis leur pays d’origine jusqu’au Liban. “Elles viennent parfois dès l’âge de 14 ans, avec de faux passeports.” appuie Patricia. Les agences recrutent ces jeunes femmes et jouent ensuite le rôle de médiateur entre les employeurs et les travailleuses, notamment en cas de litige. Dans leur pays d’origine, où le dollar a généralement une valeur très importante, la perspective d’en gagner une centaine par mois attire de nombreuses jeunes femmes, qui voient dans le travail domestique un moyen de mettre leur famille à l’abri du besoin. Bien qu’elles soient soumises à un code de conduite établi par les Nations Unies, beaucoup de ces agences mentent sur le salaire et les conditions de travail qui attendent ces femmes au Liban. 

Violences physiques, sexuelles, mentales, privations économiques… Comment se fait-il que les abus soient si récurrents ? “Les abus sont fréquents car ils ont lieu à l’ombre de tous les regards, et que les employeurs ne sont pas tenus responsables de leurs actes.” Pour Patricia, la raison principale est qu’il n’existe à l’heure actuelle aucune loi permettant de protéger ces femmes. Le Code du Travail libanais n’inclut par le travail domestique. “Ce qu’il se passe au Liban se passerait en Allemagne s’il n’y avait pas de lois protégeant les travailleurs.“, selon elle. Le système de “kafala” en place au Liban, qui fait de l’employeur le “sponsor” de la travailleuse, empêche également ces dernières de rompre leur contrat.

Une manifestation de travailleuses domestiques éthiopiennes à Beyrouth, en 2018.
“Les travailleuses domestiques sont des travailleuses aussi. Incluez-nous dans le Code du Travail”. Manifestation de travailleuses domestiques éthiopiennes à Beyrouth, en 2018. (Sipa USA via AP).

Les violences subies par les travailleuses domestiques revêtent également un caractère raciste. Patricia nous en donne un exemple concret. “Une femme libanaise a un jour écrit sur Facebook : “Elles [les travailleuses domestiques] vivaient avec des poulets avant de venir ici. C’est seulement grâce à nous qu’elles sont devenues des êtres humains”. C’est une généralisation, mais beaucoup [d’employeurs] pensent qu’ils sont d’une race supérieure.

Le tabou  autour du sort des travailleuses domestiques

Le cas de Faustina Tay, une travailleuse domestique ghanéenne, est à ce titre tristement édifiant. La jeune femme, dont l’histoire a été relatée dans un article du média qatari Al-Jazeera, a été en contact avec This Is Lebanon. Elle avait fait part à l’organisation des violences physiques dont elle était victime depuis plusieurs semaines, en envoyant des photos de son visage contusionné et couvert de bleus. Elle a été retrouvée morte le 14 mars 2020 en bas de l’immeuble de quatre étages où elle vivait. La police considère qu’il s’agit d’un suicide, mais le Ministère du Travail libanais n’exclue pas qu’elle puisse avoir été “poussée au suicide” par ses employeurs. 

“L’ancien Ministre du Travail l’avait qualifié ainsi : l’esclavage des temps modernes.” – Patricia, This Is Lebanon.

Le monde politique semble aujourd’hui être impuissant pour régler le problème de l’impunité des employeurs et des agences. Pourtant, “l’ancien Ministre du Travail l’avait qualifié ainsi : l’esclavage des temps modernes. Malheureusement, il a démissionné pendant la Révolution.” nous explique Patricia. En réponse à la publication du rapport d’Amnesty International en 2019, le Ministre Camille Abousleiman avait effectivement annoncé qu’un projet de loi visant à mieux protéger les travailleuses domestiques était en préparation. À l’heure actuelle, toutefois, aucune loi n’a été votée au Parlement. Même constat du côté des ambassades : “Nous sommes en contact avec les ambassades [des pays dont sont issues les travailleuses]. Mais le consulat d’Ethiopie ne nous répond jamais quand nous les contactons pour leur signaler des cas de violence“.

Une travailleuse domestique au Liban, montrant une photo de sa fille. Elle ne l'a pas vue depuis deux ans.
Une travailleuse domestique philippine montre la photo de sa fille qu’elle n’a pas vu depuis deux ans. (Matthew Cassel)

La situation économique libanaise critique n’arrange pas la situation puisque l’État s’est récemment déclaré en faillite. C’est ce que montre ce rapport d’Human Rights Watch du 6 mars 2020 : “Beaucoup de travailleuses ne reçoivent plus leur salaire. Si nous leur demandons pourquoi, les employeurs répondent que c’est parce que les banques sont fermées“. Des salaires d’environ 150 dollars par mois, bien moins que la moyenne nationale, qui s’élève à environ 650 dollars par mois (avant la crise). Le confinement de la population, mis en place le 15 mars dernier face à la crise du Coronavirus, est un facteur aggravant. “Nous avons reçu 3 cas de tentatives de viol ces sept derniers jours. C’est dur d’être confiné, mais être confiné avec son agresseur, c’est dangereux.” déplore Patricia.

Depuis le début du mois de juin, une trentaine de travailleuses éthiopiennes ont trouvé refuge devant leur ambassade. Remerciées par leurs employeurs qui n’avaient plus les moyens de subvenir à leurs besoins, ces femmes sont aujourd’hui à la rue. Elles attendent la réouverture de l’aéroport de Beyrouth, prévue début juillet, pour rentrer dans leur pays d’origine. La fondation Caritas a pu en accueillir certaines ; la commission gouvernementale pour le coronavirus au Liban a financé leur hébergement pour une nuit à l’hôtel.

Une travailleuse éthiopienne pleure devant le consulat d’Éthiopie à Hazmieh, Beyrouth, le 4 juin 2020. (AFP / Hassan Ammar)

Mais ces mesures s’avèrent assez peu satisfaisantes, surtout puisque les travailleurs domestiques sont une population particulièrement vulnérable au Liban. Fin mai, deux immeubles du quartier beyrouthin de Ras el Nabaa, où vivent une communauté de travailleurs bangladais ont été sévèrement touché par le corona virus, au point de devenir un centre épidémique du virus dans la ville. Les médias pointent du doigt les conditions d’hygiène insuffisantes dans lesquels les travailleurs étaient hébergés, favorisant la promiscuité et empêchant la mise en place des gestes barrières de distanciation sociale.

This Is Lebanon : des méthodes radicales pour sortir les femmes de leur calvaire.

Face à l’inaction du monde politique, des organisations civiles ont vu le jour afin de prendre la défense des travailleuses domestiques. L’Organisation Internationale du Travail, une instance des Nations Unies, a ainsi mis en place plusieurs projets pour défendre les droits des travailleuses domestiques dans le pays. This Is Lebanon, basée au Canada et aux États-Unis, a été fondée en 2017 par deux travailleurs immigrés ayant vécu pendant une dizaine d’années au Liban. Leur but est à la fois de sensibiliser sur les enjeux du travail domestique et d’agir concrètement pour aider, voire sauver, les travailleuses. “Beaucoup de Libanais ignorent complètement l’étendue du problème. Notre but est de les éduquer.” explique Patricia.

 

Campagne publicitaire dans Beyrouth. “Traitez les comme vous voudriez être traité. Un être humain est un être humain”. (Najib / BlogBaladi)

 

Les travailleuses victimes de violences prennent directement contact avec l’organisation, souvent sur WhatsApp. “Généralement, nous leur déconseillons de s’échapper, sauf en cas de violences physiques ou sexuelles extrêmes. Nous négocions directement avec les agences et les employeurs“. Grâce à ces négociations, de nombreuses femmes ont vu leurs conditions de travail s’améliorer. Autre possibilité pour les travailleuses, se rendre dans des centres d’accueil pour femmes victimes de violence. Parmi ces centres, celui de Kafa, dont nous avions rencontré une chercheuse en mars. L’ONG Kafa, précurseur en matière de lutte pour les droits des femmes au Liban, possède un centre dédié à l’accueil de travailleuses qui ont fui les violences de leurs employeurs. Sans argent et parfois sans passeport leur permettant de rentrer chez elle, ces femmes risquent des poursuites judiciaires et sont particulièrement vulnérables.

Mais dans les cas les plus extrêmes, This Is Lebanon a adopté une technique radicale : publier l’identité des employeurs sur Internet. “Poster en nommant les employeurs est notre dernier recours, quand toutes les négociations ont échoué. Notre but est de ne pas poster, mais nous avons pu sauver 120 femmes de cette manière” explique Patricia. This Is Lebanon est la seule organisation luttant pour les droits des travailleuses domestiques à avoir adopté cette technique.

La méthode peut sembler controversée. Mais c’est en publiant les histoires de ces femmes que This Is Lebanon s’est dotée d’une visibilité dans les médias. Visibilité qui leur permet d’agir à plus grande échelle pour aider ces femmes. Cette pratique de name and shame leur permet de faire pression sur les employeurs. Et ainsi permettre aux travailleuses d’obtenir le versement de leurs salaires et l’amélioration de leur condition de vie. Pour que peut-être, un jour, leur maison ne soit plus une prison.

* : le nom a été modifié.

 

Solène Leclerc

Je m'appelle Solène, je suis actuellement en mobilité pour un an à Beyrouth, au Liban. Je suis passionnée par les relations internationales et les enjeux d'interculturalité. Je souhaiterai au Globeur faire découvrir le Liban, qui est encore l'objet de beaucoup de fantasmes en Europe.

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