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Vente de Crédits carbone à Madagascar : cache-cash sous les baobabs ?

Il y a quelques semaines, la Banque Mondiale a signé un accord de 50 millions de dollars de crédits carbone avec Madagascar. Cet accord doit se traduire par un programme local de développement durable qui vise à lutter contre la déforestation. Or, il semblerait que dans les faits, la survie économique des populations locales soit laissée au second plan. 

La région de l’Est de Madagascar et sa vaste forêt vierge, abrite une faune et une flore unique dans le monde. Cette île est ainsi un lieu stratégique sur le plan écologique et par la même occasion sur le marché du carbone. C’est pourquoi l’on constate depuis 2008 la mise en place d’aires protégées qui veulent réduire la déforestation. Des lignes bleues ont donc été tracées au sol pour délimiter des zones forestières que les habitants ne doivent pas franchir, sous peine d’amende. Les opérateurs de ces programmes de conservation des forêts estiment que la déforestation est essentiellement due aux pratiques agricoles des habitants, comme la culture sur brulis. Mais aucune contrepartie ne semble offerte aux populations locales pour compenser cette privation soudaine de ressources, essentielles à leur survie.

Mon beau sapin, roi du carbone

Les forêts jouent un rôle clé dans l’équilibre écologique de la planète. Elles absorbent naturellement 40% du carbone (CO2) émis dans l’atmosphère par les activités humaines. Elles font donc office de véritables “puits de carbone” et permettent de compenser une bonne partie de nos émissions à l’échelle mondiale. C’est pourquoi il y a un enjeu à réguler la déforestation pour réguler les émissions de gaz à effet de serre. C’est là qu’entre en jeu le crédit carbone.

Mais qu’est-ce donc alors qu’un « crédit carbone ? C’est simplement la valeur financière attribuée au carbone potentiellement stocké dans les forêts. Ainsi, les pays forestiers tropicaux peuvent convertir en crédits financiers, l’équivalent de carbone qu’on estime avoir été absorbé par leurs forêts. Ensuite, ces crédits peuvent être vendus à des pays ou entreprises considérés comme de gros émetteurs de carbone, afin que ceux-ci compensent la limite d’émission fixée par l’ONU.

“A titre d’exemple, la France a émis 466,1 millions de tonnes de CO2 en 2017, un chiffre de 6.7% supérieur à l’ambition qu’elle s’était fixée lors de la COP21. En captant chaque année 70 millions de tonnes de CO2, la forêt française absorbe 15% de ces émissions de manière directe, par photosynthèse”

Rapport du Think Tank, La fabrique écologique, 2019

Le fait de donner une valeur financière à la forêt permet d’éviter en partie la déforestation. Car les pays tiers sont financés à condition d’engager des actions de développement durable. Or à Madagascar, les populations défrichent bien souvent les forêts pour vivre et subvenir à leurs besoins primaires (construction de maisons, culture sur brulis, etc). Alors, comment faire pour préserver les forêts sans pour autant nuire au besoin vital des populations ?

Du carbone acheté sous conditions

A Antananarivo, le gouvernement a signé un accord historique d’un montant de 50 millions de dollars de crédits carbone avec la Banque Mondiale. En contrepartie, Madagascar doit mettre en œuvre un programme de développement durable (appelé “REDD+”). Sa portée est sensée couvrir 10% du pays : 7 millions d’hectares le long de l’écorégion de forêt humide de l’est du pays. Et cette région abrite la majorité des forêts tropicales riches en biodiversité de Madagascar qui sont menacées par l’expansion agricole.

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Mais il y a quelques jours, les relations entre Madagascar et la Banque Mondiale se sont tendues. Cette dernière a envoyé une lettre à Madagascar. Ainsi, elle menace de ne plus verser l’aide si l’État ne respecte pas les mesures exigées (en l’occurrence, l’augmentation du prix de l’électricité afin de « moderniser le réseau sur l’île »). Or, le gouvernement malgache conteste ces mesures trop drastiques qui vont à l’encontre des intérêts immédiats de sa population.

Des forêts sanctifiées et des habitants maudits : l’exemple d’Air France

D’autres programmes comme celui de la Banque Mondiale ont déjà été mis en place par le passé. Et les résultats ont toujours été mitigés. Ce fut le cas de celui mis en place dans le cadre d’un partenariat entre la compagnie AirFrance et les ONG WWF et Goodplanet. Si AirFrance jouait dès lors les financeurs, les ONG faisaient office quant à elles d’opérateurs sur le terrain. C’est à elles qu’incombaient la tâche de mettre en place les différentes actions. Par exemple : convertir certaines forêts en aires protégées avec un accès restreint aux populations locales.

Or, maintenant les populations doivent demander des permis de coupe payants pour pouvoir exploiter du bois. Et ce bois sert pour des activités essentielles (maison, collecte de bois de chauffe, plantes médicinales). Les personnes qui outrepassent ces permis risquent de très lourdes amendes. Elles encourent notamment 60 000 Ariary : 21 euros ; alors que le salaire mensuel moyen avoisine les 35 euros à Madagascar. Enfin, cela peut aboutir à des peines pénales telles qu’un emprisonnement de 6 mois.

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Le miroir aux alouettes ?

Résultat : les habitants de l’île défrichent en cachette car ils n’ont pas d’autres choix. Et le programme n’aide en aucun cas la situation économique des habitants. A l’échelle internationale, il offre une belle vitrine philanthropique à Air France (Une vidéo est diffusée lors des vols). Mais à l’échelle locale, il prive les populations des seules ressources dont ils disposent pour vivre.

“Tout en donnant l’impression de contribuer à résoudre le problème du changement climatique au moyen de ses fonds pour le carbone, la Banque ne cesse de contribuer au dérèglement du climat en appuyant des projets de combustibles fossiles. Entre 1992 et 2004, la Banque mondiale a financé des projets dont on prévoit qu’ils émettront pendant toute leur existence une moyenne de 1 457 mégatonnes de carbone. Ce chiffre représente entre quatre et vingt-neuf fois le volume annuel des réductions d’émissions anticipées suivant le Protocole de Kyoto.”

Extrait de “How the World Bank’s Energy Framework Sells the Climate and Poor People Short“, 2006

En revanche, Air France semble pouvoir valoriser son image et déresponsabiliser son rôle de pollueur. Ce greenwashing sous-jacent nous laisse nous questionner sur les véritables enjeux de tels programmes. Derrière le philanthropisme affiché de la Banque Mondiale, n’ y a t-il pas l’opportunité de générer du profit ?

Le blé qui cache la forêt

Pourquoi la Banque Mondiale achète des crédits carbone ? Pour les revendre à ses actionnaires ou des acteurs privés, comme certaines compagnies aériennes. Ces dernières pâtissent chaque année d’un bilan carbone désastreux. C’est pourquoi elles préfèrent acheter des crédits carbone. Car ceux-ci sont réputés moins chers que la taxe prévue en cas de dépassement du quota imposé par l’ONU.

Ces crédits carbone permettront donc à ces compagnies de compenser une pollution massive. En même temps, elles entretiennent l’illusion d’un rôle écologique à jouer dans des lieux stratégiques comme Madagascar.

Pour aller plus loin :

Communication officielle : Site web de la Banque Mondiale/Madagascar, vue d’ensemble

Rapport de RainForest Foundation UK : Critiques autour d’un programme REDD+ au Congo

Bastamag : “Avec Air France, compenser les émissions carbone des riches peut nuire gravement à la santé des pauvres”, Sophie Chapelle, 2013

Ouvrage : Peut-on sauver les forêts tropicales ?, Romain Pirard, Préface d’Alain Kersanty, Presses de Sciences Po, 2013

Jonas Peyrieux

Ancien salarié de l'hôtellerie, j'ai décidé de reprendre les études dans le cadre d'une licence en Droit et Philosophie, puis d'un Master à Sciences Po Lyon. Avec le Globeur, j'aimerais rédiger des articles pour mettre en lumière les innovations autour du développement durable à Madagascar.

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