Liban : “La femme a le rôle de fournir les enfants au père, mais c’est tout”

Au Liban, les femmes se battent toujours pour obtenir l’égalité juridique. Dans un pays en crise et marqué par les traditions religieuses, la société civile s’organise pour lutter contre ces discriminations légales et institutionnalisées. Rencontre avec Kafa, ONG libanaise de soutien aux femmes victimes de violence.

Pour tenter de mieux comprendre les tenants et aboutissants du combat pour l’égalité au Liban, nous avons rencontré Rayan Majed, chercheuse au sein de l’ONG Kafa : “Il y a au Liban une liberté sociale plus élaborée qu’ailleurs, mais pour les femmes, dans les lois, tout reste traditionnel et gravissime, explique-t-elle. Comme le montre cette vidéo publiée en 2012 par le journal libanais l’Orient-Le Jour, le combat pour les droits des femmes reste dans le pays d’une triste actualité. L’ONG Kafa (“Assez”, en arabe), a été créée à Beyrouth en 2005 pour fournir un soutien psychologique, social et juridique aux femmes victimes de violence. C’est à travers ce combat, celui des violences domestiques, que la cause féministe a été mis à l’agenda politique au Liban. Dès l’année 2007, les membres de l’organisation Kafa ont travaillé sur une proposition de loi visant à interdire les violences domestiques et à protéger les femmes cherchant à échapper à des relations violentes. Jusque là, ces violences n’étaient pas pénalement répréhensibles.

Les violences domestiques : un combat récent et décisif.

Kafa a mis en place dès 2007 une ligne d’écoute qui reçoit plus de 2600 appels de femmes victimes de violences domestiques chaque année. Entre 2010 et 2013, l’ONG a en outre dénombré 25 femmes tuées par un membre de leur famille au Liban (comme le montre ce rapport de Human Rights Watch daté de 2014). L’ouverture de la ligne d’écoute, parallèlement à la mise en place de nombreuses campagnes de sensibilisation menées par Kafa et d’autres organisations de la société civile, ont permis d’ouvrir le débat à l’échelle nationale. “Avant, il y avait un tabou. Les femmes ne parlaient pas, elles avaient peur, elles sentaient que personne n’allait les écouter et les aider”, explique Rayan Majed. “À partir de 2010, le débat public a été si important que les hommes politiques ont été obligé de prendre le problème au sérieux”. En 2010, la proposition de loi déposée par Kafa commence à être débattue par le Parlement libanais. Il faudra quatre ans pour que celle-ci soit finalement adoptée, en 2014.

Le “cercle de la honte” : des silhouettes représentant les femmes tués par leurs époux devant le Parlement libanais, en janvier 2018. (photo: ANWAR AMRO/AFP)

Cette loi permet notamment aux femmes victimes de violences domestiques d’obtenir une injonction restrictive à l’encontre de leur agresseur. Elle a également permis la mise en place d’unités spécialisées dans les violences domestiques et familiales dans la police libanaise, chargées de récupérer les plaintes et d’assurer un suivi socio-juridique des victimes, notamment en les renvoyant vers les structures adaptées (telles que Kafa).

Le maintien de lois discriminatoires envers les femmes.

La pénalisation des violences domestiques, en 2014, a donc été le point de départ de l’égalité juridique entre hommes et femmes. Mais le combat est loin d’être gagné pour Rayan Majed. La principale revendication des femmes libanaises est aujourd’hui la fin des “statuts personnels”, véritable frein à toute égalité entre citoyens et citoyennes. Il n’existe en effet pas de loi civile concernant le mariage et le divorce au Liban : ceux-ci sont réglementés par le droit religieux propre à chaque communauté (le “statut personnel”) où les affaires sont jugés par des tribunaux confessionnels.

“Ils [les statuts personnels] sont tous différents, mais unis en ce qu’ils sont discriminatoires envers les femmes” – Rayan Majed

Il existe quinze statuts personnels au Liban ; “ils sont tous différents, mais unis en ce qu’ils sont discriminatoires envers les femmes”, estime Rayan Majed. La majorité des statuts personnels instaurent effectivement une différence de droits importante entre l’homme et la femme. “L’homme a l’autorité dans la famille ; c’est lui qui décide unilatéralement du divorce dans beaucoup de communautés”. Dans certaines d’entre elles, les femmes peuvent dans parfois (en cas de violences ou d’abandon du mari) demander le divorce devant un tribunal confessionnel, ce dont les hommes sont souvent exemptés. De même, de nombreux statuts personnels n’établissent pas d’âge minimum à partir duquel les femmes peuvent être mariées, permettant dans les faits le mariage d’enfants.

Manifestation en Février 2013 pour l’instauration d’un mariage civil. (Photo: Jamal Saidi/REUTERS)

Dans la plupart des statuts personnels, également, les femmes sont privées de tout droit concernant leurs enfants. En cas de divorce, la garde des enfants revient automatiquement au père, sans que la mère puisse contester ; le père est également le seul légalement compétent dans plusieurs domaines relatif aux enfants, notamment l’éducation ou la gestion des comptes bancaires de ceux-ci. Les femmes libanaises ne peuvent pas non plus transmettre leur nationalité à leurs enfants. Ainsi, si une femme libanaise épouse un homme français, leurs enfants ne seront que français ; si un homme libanais épouse une femme française, alors leurs enfants pourront avoir la double nationalité franco-libanaise. “La femme a le rôle de fournir les enfants au père, mais c’est tout” résume Rayan Majed.

Pour ces raisons, de nombreuses femmes n’osent pas divorcer, et choisissent de rester dans des relations parfois violentes par peur de perdre la garde de leurs enfants. “S’il n’y a pas d’égalité dans la famille, entre la père et la mère, le mari et la femme, comment l’égalité peut-elle être atteinte dans le reste de la société ? La famille est la première échelle où l’égalité doit être obtenue. Comment la femme peut-elle être épanouie politiquement, socialement, si elle ne l’est pas au sein de sa famille ?” explique Rayan Majed. La fin des statuts personnels et la mise en place d’un mariage civil est aujourd’hui le point central des revendications féministes, dans la continuité du combat contre les violences domestiques des années précédentes.

Une société civile organisée, contre une classe politique peu mobilisée.

Même si le débat autour de l’égalité juridique entre hommes et femmes est engagé dans la société libanaise, notamment autour de la question des statuts personnels et du mariage civil, les difficultés demeurent nombreuses. La résistance vient notamment des autorités religieuses traditionnelles, que l’institutionnalisation du mariage civil priverait d’une de leur prérogative. “C’est en contrôlant la vie des gens qu’ils conservent leur autorité”, résume Rayan Majed. Le milieu politique semble également réticent à tout changement et peu enclin aux réformes : face à la grave crise économique et sociale que traverse le pays depuis octobre 2019, la cause féministe semble avoir été mise côté de tous les partis politiques.

Pourtant, le débat continue d’avancer. La mobilisation populaire lancée le 17 octobre 2019 a mis en avant des revendications spécifiquement féminines, notamment la cause du mariage civil et de la transmission de la nationalité. De nombreuses manifestations ont lieu chaque année au Liban pour réclamer davantage de droits pour les femmes ; la fin des statuts personnels discriminatoires, mais aussi le droit de disposer de son propre corps, le droit à l’avortement (pratiqué par de nombreuses cliniques bien qu’illégal) et la fin du harcèlement de rue. La société civile, les médias et les ONGs sont les porte-paroles de ces revendications, face à une classe politique qui reste sourde face à celles-ci. “Les organisations ont fait le travail des partis politiques” depuis une quinzaine d’années, estime Rayan Majed. Ce sont elles qui, depuis les années 2000, organisent des campagnes de sensibilisation et gèrent les centres de soutien pour victimes. Ce sont également ces organisations qui ont permis l’adoption de la première loi pénalisant les violences domestiques en 2014. Malgré tout, l’égalité, au Liban, est un combat encore long.

Solène Leclerc
Solène Leclerc

Je m'appelle Solène, je suis actuellement en mobilité pour un an à Beyrouth, au Liban. Je suis passionnée par les relations internationales et les enjeux d'interculturalité. Je souhaiterai au Globeur faire découvrir le Liban, qui est encore l'objet de beaucoup de fantasmes en Europe.

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