un homme sur un vélo pendant la crise du coronavirus à Ouagadougou
© Lisa Hée

Ouagadougou et la lente léthargie du coronavirus

Au Burkina Faso, le coronavirus a mis du temps à arriver. La “maladie des blancs” comme l’appelaient certains, ne faisait pas peur. Puis les premiers cas se sont déclarés parmi la population. Retour sur le quotidien des ouagalais face à la crise du coronavirus, avec les témoignages de Pierre, professeur dans une école primaire privée et Aida, étudiante, tous deux vivant à Ouagadougou, la capitale.

Une “maladie de Blancs”

Pour Aida, le coronavirus n’est, au début, qu’une maladie comme on en entend beaucoup. Elle suit les informations à la télévision, sur la dégradation de la situation en Chine puis en Europe. Elle s’inquiète d’abord peu de son arrivée au Burkina. “Je pensais que c’était une maladie parmi tant d’autres” me dit elle. Avec l’avancée du nombre de cas dans le monde, beaucoup de rumeurs tournent dans les rues de la capitale. Il y a d’abord la croyance d’une “maladie de blancs”. Puisque les pays du Nord en sont gravement touchés, mais qu’aucun cas n’est pour le moment enregistré au Burkina Faso, la vie continue son cours. Pierre continue faire l’école aux enfants, les maquis (restaurants) et boites de nuit reçoivent du monde. Aida continue d’aller en cours, de voir ses amis, de discuter avec les voisins du quartier. S’ils évoquent le coronavirus comme “une maladie de blancs”, l’inquiétude que la maladie vienne dans le pays fait son chemin. Aida me parle des nombreux échanges commerciaux qu’entretiennent le Burkina et la Chine, et d’entreprises chinoises présentes dans le pays. Mais aussi des européens et de la diaspora qui reviennent régulièrement au pays.

Avec les voisins du quartier, ils évoquent les facteurs qui pourraient empêcher l’épidémie de prendre racine au Burkina. En janvier-février, le pays est dans la saison sèche, il fait chaud, 35°C au milieu de la journée. A partir du mois de mars, les températures peuvent atteindre les 45°C et ne redescendent qu’à 30°C la nuit. La croyance que la maladie ne survivra pas à la chaleur s’installe, le quotidien de Aida et Pierre continue.

Les premiers cas parmi la population

C’est le 9 mars qu’un couple de burkinabés revenant de Mulhouse, en France, est testé positif au coronavirus. A partir de ce moment, Aida s’inquiète. Pour le mode de contamination, qui permet au virus de se répandre très rapidement, et pour la manière dont la crise sera gérée dans le pays. Selon Aida, le pays n’est pas trop préparé pour affronter cette situation. Une difficulté de plus pour le pays.

En quelques jours le quotidien des deux ouagalais va rapidement changer. Les pouvoirs publics prennent des mesures, et commencent par annuler les cours dans les écoles et les universités. Ils instaurent un couvre feu. Aida me dit qu’elle reste chez elle, travaille les cours que ses professeurs lui ont donné le dernier jour, regarde la télévision. Pierre en profite pour rattraper de nombreuses heures de sommeil perdues par le rythme chargé d’un professeur. La première semaine passe tranquillement, mais les mesures sont de manière générale peu respectées dans la capitale. Des amis d’Aida lui proposent de se voir, de sortir, ce qu’elle refuse, inquiète de la maladie. 

“Il y a eu une journée où mon frère est passé à la maison avec un de ses amis. Dans les discussions il a dit qu’il ne croyait pas à l’existence du covid 19 au Burkina, car les journalistes n’interviewaient pas les malades, qu’on ne les voyait jamais à la télévision. Je trouve que c’est fou que malgré tout ce qui se passe dans le monde entier, malgré le nombre de morts enregistré, il y a des personnes qui continuent de ne pas vouloir le croire.”

L’incapacité financière à se confiner

Outre les personnes qui refusent d’y croire et continuent de se rassembler, il y a aussi beaucoup de monde qui ne sont pas dans la capacité de se confiner. Les deux burkinabés m’expliquent que les mesures de confinement ne peuvent pas être appliquées au Burkina Faso comme en Europe. Le gouvernement ferme de nombreux endroits comme les grands marchés, mais beaucoup de commerçants vivent au jour le jour. Beaucoup craignent de ne pas pouvoir nourrir leurs familles. Sortir travailler tous les jours n’est pas une option, mais nécessaire pour une grande majorité de la population. Des mesures pas vraiment efficaces, selon Pierre :

“Avec le couvre feu on ne peut plus sortir le soir car la police réprimande très fortement. C’est difficile car on ne peut même pas sortir payer les aliments pour préparer les repas, et toutes les maisons n’ont pas de frigo. Je ne comprends d’ailleurs pas bien pourquoi il y a ce couvre feu, puisque la journée les gens continuent de se déplacer et d’aller travailler.”

Une enfant devant une école, les cours ont été arrêtés
Une école primaire publique de Ouagadougou. Le gouvernement a annoncé leur fermeture le 14 mars 2020.

Un quotidien rendu difficile par les mauvaises conditions

Les examens de fin d’année d’Aida ont été repoussés, sans date précise pour le moment. Elle s’inquiète du retard que ceci va causer dans l’année universitaire. L’ennui a pris de plus en plus de place, sans possibilité de suivre les cours à distance.

“Je reste chez moi, je ne sors pas. J’ai vraiment peur de cette maladie, mais je me sens enfermée. Faire des cours en ligne n’est pas possible. Le réseau est très mauvais et beaucoup d’étudiants ne possèdent pas d’ordinateur.” 

Le même problème se pose pour les écoles primaires. Pierre me raconte que plusieurs fois, la date de réouverture des écoles a été changée. D’abord placée au 14 avril, puis au 28 avril, et désormais à une date inconnue. Pour ne pas perdre les enfants, il continue de préparer quelques exercices. Il se rend une fois par semaine à l’école pour les confier directement aux parents. Il n’a pas vraiment d’autre choix que d’avoir des échanges physiques, bien que limités. Parmi les élèves, Pierre sait que beaucoup n’ont pas d’ordinateur, ni de téléphone connecté, parfois à peine la radio. Il me dit qu’il s’inquiète pour leur apprentissage : si l’enfant ne comprend pas quelque chose, il ne peut pas poser de questionsLa fabrication et la correction des exercices maison devient presque une activité qui brise l’ennui quotidien.

Des inquiétudes quant au travail

D’abord soulagé du repos que représentait l’arrêt des écoles, Pierre commence à s’inquiéter sérieusement des répercussions de l’épidémie sur son travail. Il m’explique que si celle ci dure trop, le gérant de l’école pourrait décider de ne plus les payer.

“Une vie de galère a commencé. A cette période de l’année, notre système électrique ne fonctionne pas bien. Il y a des coupures incessantes, même en plein milieu de la journée. Je n’ai aucune activité à faire. Je reste chez moi du matin au soir. Maintenant ma grande inquiétude est de savoir si je vais être payé à la fin du mois. Et si mon employeur annulait mon contrat ?”

Dans son école privé, il n’a pas l’assurance d’un contrat avec l’Etat. Il n’y a pas non plus de salaire pendant les congés d’été. Les exercices donnés aux parents d’élèves risquent de ne pas être suffisant aux yeux de son patron. Pour aider la population, le gouvernement burkinabé a rendu l’eau et l’électricité gratuites, et a distribué des vivres aux personnes dans le besoin. Mais Pierre rit jaune : “ça ne suffira pas. Qu’est-ce que représente l’électricité gratuite dans un pays où les coupures interviennent chaque jour ?”

Lisa Hée
Lisa Hée

Intéressée par la philosophie, l'art et la politique je découvre le monde au fur et à mesure de mes voyages. Je cherche désormais à aiguiser mon regard à travers les photographies et le journalisme.

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