La circulation se fait surtout en moto à Ougadougou.
La circulation sur l'une des grandes avenues de Ouagadougou. © Lisa Hée

Burkina Faso : entre démocratie et montée du terrorisme

Alors que le Burkina Faso se prépare aux élections présidentielles de 2020, de nouveaux enjeux viennent perturber sa stabilité. Le “pays des hommes intègres” fut longtemps un exemple d’harmonie. Si les différentes ethnies et les religions musulmanes, chrétiennes et animistes cohabitent encore en paix, la montée du terrorisme bouleverse dangereusement l’unité du pays.

Le 19 août 2019, une attaque djihadiste fait 24 morts dans un camp de militaire à Koutougou, dans le Nord du Burkina Faso. Si cette attaque terroriste n’est pas la première dans le pays, elle est la plus meurtrière envers un commando militaire et remet surtout en cause la capacité de l’armée à lutter contre le terrorisme. Depuis 2016, la situation sécuritaire du pays ne fait que s’empirer, et avec elle la situation politique et le quotidien de ses habitants.

Point historique : de la révolution aux élections démocratiques

En 2014, après 27 ans au pouvoir, l’ex-président du Burkina Faso Blaise Compaoré tente de réviser la Constitution pour se représenter une cinquième fois aux élections. Une tentative qui met immédiatement le feu au poudre : des millions de burkinabés descendent dans la rue. Le 28 octobre 2014, plus d’un million font face à l’armée dans la capitale Ouagadougou. Face à une telle contestation, l’armée se range finalement du côté du peuple, forçant Blaise Compaoré à fuir le pays. Son parti, le Congrès pour la Démocratie et le Peuple (CDP) est suspendu et ne peut se présenter aux prochaines élections.

Après un gouvernement de transition et une tentative de coup d’Etat qui échoue en 2015, les élections portent au pouvoir Roch Marc Christian Kaboré. Ministre à plusieurs reprises, président de l’Assemblée Nationale et compagnon de route de Compaoré, il crée en 2014 son propre parti, Le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Les élections de 2015 le portent au pouvoir dès le premier tour avec 53% des voix.

Jusqu’alors, aucune attaque terroriste n’avait eu lieu dans le pays, bien que la situation sécuritaire du Mali, pays frontalier, se détériorait depuis 2012.

les habitants se retrouvent souvent au bord de la route pour discuter
Quelques habitants prenant la bière traditionnelle, le dolo, dans un quartier de Ouagadougou. © Audrey Coiffard.

En 2016, la première attaque revendiquée par AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique) a lieu dans la capitale. Elle vise simultanément l’hôtel Splendid, le café Cappucino et le bar Taxi Brousse, faisant au total 30 morts et 150 blessés. L’avenue Kwame N’Krumah, alors artère de la vie touristique, perd de son ardeur. Cette attaque n’est que la première d’une série d’attentats qui vont toucher le pays. En août 2017, une autre attaque cible le café Istanbul, également sur l’avenue Kwame Nkrumah. Puis en mars 2018, une nouvelle attaque a lieu contre l’état major des armées et l’ambassade de France. Les attaques dans la capitale semblent alors surtout viser la présence étrangère. Les frontières avec le Mali et le Niger sont elles aussi touchées, et les populations des villages impactées. Aujourd’hui, la menace terroriste se fait de plus en plus présente. Et les dossiers d’État apparaissent au grand jour.

Collusion présidentielle : la fin de la paix sociale

Des photos montrent Moustapha Chafi, conseiller de Blaise Compaoré et Gilbert Diendéré, alors chef d’Etat major, auprès de chefs djihadistes au Mali. Combinées à la chronologie, ces photos accablent l’ancien chef de l’Etat de liens avec les groupes terroristes. Or, les attaques ont commencé juste après son départ. Un enchaînement d’événements qui fait penser que Compaoré négociait la protection du pays, en échange d’armes. 

Dans une interview donnée au Faso.Net, Roch Kaboré affirme ainsi avoir reçu la visite des terroristes au lendemain de son élection. Ceux ci seraient venus réclamer des véhicules qu’ils avaient commandés avec l’ancien chef de l’Etat. La première attaque a lieu quelques jours après son refus d’honorer telle commande.

“Qu’il y ait des liens, ce n’est pas des rumeurs, mais c’est un fait établi. Le Burkina Faso a bénéficié de la paix sociale pendant des années parce que, quelque part, nous avions un deal qui était là.” – Roch Marc Christian Kaboré

En proie avec différents groupes terroristes, le pays est aujourd’hui confronté à de grands enjeux :  terrorisme et insécurité dans une grande partie du pays, baisse du tourisme et déplacements des populations de l’Est et du Nord vers la capitale. On estime à plus de 250 000 le nombre de déplacés internes. Confrontés aux difficultés du logement et de l’insécurité alimentaire, ils fragilisent d’autant plus la cohésion et l’unité du pays.

Des conditions de vie dégradées

A ceci s’ajoute le durcissement des conditions de vie et l’élévation du coût de la vie. Ainsi, de nombreux jeunes qui ont participé à la Révolution de 2014 pour destituer Blaise Compaoré, regretteraient presque celui ci. “Sous Compaoré, au moins, il n’y avait pas le terrorisme et on vivait mieux.” me livre un habitant de Ouagadougou, approuvé par les hochement de tête de ses amis. Pourtant, tous ont été portés par l’espoir démocratique en 2014 et se sont rendus dans la rue. Ils ont fait face à l’armée, et même, par endroits, aux balles réelles. Aujourd’hui, face à un pays toujours plus en prise avec le terrorisme, le constat est sans appel : une démocratie, certes, mais dont le prix a été la paix et la sécurité. Et dont l’enjeu prochain est l’unité. 

un homme sur une moto face au Monument des martyrs
Le Monument des Héros nationaux, à Ouagadougou, qui célèbre l’unité du pays et la lutte pour la démocratie. © Lisa Hée

Alors que jusqu’à présent, les différentes ethnies (mossi, peul, bobo…) et religions cohabitaient, parfois au sein d’une même famille, les attaques terroristes menacent ce vivre ensemble. A l’instar du massacre de Yirgu, d’ethnie mossi, en janvier 2019 par des terroristes. Les habitants attaquent en représailles les Peuls de la région, accusés de fraterniser avec les terroristes.

Le scepticisme est ainsi grandissant envers l’efficacité de l’armée, jugée incapable de vaincre le terrorisme. Certaines franges de la population, à l’Est, ne font plus confiance au gouvernement de Kaboré, et créent des milices d’auto-défense. Selon James Blake, journaliste anglais, cette contestation de l’ordre étatique par la population joue un grand rôle dans la propagation du terrorisme : “Le cocktail explosif de la pauvreté, de l’inefficacité de la lutte contre le terrorisme intérieur et de l’absence de services publics de base a favorisé sa propagation

Tous ces enjeux auront une place plus qu’importante dans le déroulement des prochaines élections de 2020. Et sur lesquelles le CDP, dans l’ombre, n’hésite pas à jouer pour revenir en force. Le tout sous le regard de Blaise Compaoré, exilé à Abidjan.


Pour aller plus loin :

Sur l’attaque de Koutougou :

https://www.jeuneafrique.com/mag/835723/politique/burkina-faso-ce-quil-sest-passe-lors-de-lattaque-de-koutougou/

Sur les attaques visant les Peuls : 

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/17/au-burkina-faso-les-peuls-sont-victimes-d-un-delit-de-facies_5451716_3212.html 

Sur les groupes d’auto défense et la progression du terrorisme :

https://www.courrierinternational.com/article/terrorisme-au-burkina-faso-les-djihadistes-ne-cessent-de-gagner-du-terrain

Sur la progression du CDP, parti de Compaoré :

https://www.jeuneafrique.com/700783/politique/presidentielle-au-burkina-comment-le-cdp-parti-de-blaise-compaore-se-prepare-t-il-pour-2020/

Sur Moustapha Chafi, le conseiller de l’ex président Compaoré :

https://www.jeuneafrique.com/38891/politique/burkina-moustapha-chafi-un-nomade-d-couvert/

 

 

Lisa Hée
Lisa Hée

Intéressée par la philosophie, l'art et la politique je découvre le monde au fur et à mesure de mes voyages. Je cherche désormais à aiguiser mon regard à travers les photographies et le journalisme.

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