Le président Moon Jae-in (à gauche) rencontre le président américain Donald Trump et le premier ministre japonais Shinzo Abe à Hambourg jeudi pour discuter des questions nucléaires nord-coréennes. (Yonhap)

La moustache : source de conflit en Extrême-Orient

Depuis plusieurs semaines, l’ambassadeur américain en Corée du Sud Harry Harris a fait l’objet de vives critiques à l’égard de sa moustache. Si cela peut sembler à première vue absurde et risible, ces reproches physiques révèlent quelque chose de bien plus profond, lorsqu’on connaît les relations passées qu’ont entretenues la Corée et le Japon. Explications.

Les Sud-Coréens ont montré à maintes reprises leur mécontentement face au comportement de l’ambassadeur américain. Embrassant une politique diplomatique que l’on pourrait qualifier d’interventionniste, celui-ci interférerait un peu trop dans les affaires internes coréennes. Depuis quelques temps, on parle de lui également à cause de son physique. Mais cela cache en réalité autre chose. En effet, pour certains, sa moustache rappellerait celles des dirigeants sous la domination Japonaise en Corée (1910-1945). Le tourment provoqué par l’occupation coloniale ne s’est jamais dissipé des esprits sud-coréens. Une souffrance ancrée qui se transmet de générations en générations a laissé place à une méfiance palpable et à un certain mépris pour les voisins du pays du matin calme.

Nommé en juillet 2018 par Donald Trump, l’ancien amiral de marine Harry Harris s’est envolé pour Séoul afin de s’adonner à la tâche d’ambassadeur. D’abord jugé peu diplomate par de nombreux Sud-Coréens, il a ensuite fait face à des critiques sur le port de se moustache. Il a répondu dans le quotidien Korea Times : « Je suis qui je suis. Tout ce que je peux dire, c’est que chaque décision que je prends est basée sur le fait que je suis l’ambassadeur américain en Corée, pas l’ambassadeur américano-japonais en Corée ».

Né de mère japonaise, certains, dont Harris, comprennent ces reproches comme découlant de son patrimoine génétique. Une forme de racisme, donc. Cependant, il ne s’agit pas seulement d’une attaque contre l’ambassadeur. On peut y voir un lien direct avec les tensions persistantes avec le Japon, mais également la politique de Washington vis-à-vis de Séoul.

Un sentiment d’animosité depuis la fin de l’occupation japonaise

Les Coréens n’ont jamais cessé de réclamer justice. Le sujet, encore extrêmement sensible, resurgit avec plus de vigueur depuis quelques années. Le peuple manifeste tous les mercredis devant l’ambassade du Japon à Séoul pour dénoncer et exiger une reconnaissance des crimes sexuels qu’ont subi des milliers de femmes, victimes des soldats japonais. On les appelle les « femmes de réconfort » et vous pouvez vous référer à l’article de Léa Paire sur ce sujet. Cette lutte éreintante pour le statut des victimes s’ajoute aux débats sur les dédommagements individuels que devraient payer les grosses entreprises japonaises aux Coréens qui ont subi le travail forcé. Au-delà de la bataille politique qui alimente toujours les tensions entre Séoul et Tokyo, la société a du mal à soigner la cicatrice créée par cette période traumatisante.

A côté de cela, les deux États se livrent une guerre commerciale qui impactent fortement leurs économies respectives. En juillet 2019, Tokyo a décidé de restreindre l’approvisionnement de la Corée du Sud sur plusieurs produits d’industries de pointe, notamment dans la chimie et l’électronique, fournisseur important des géants technologiques coréens tels que LG ou Samsung. De même, la Corée boycotte un de ses principaux partenaires commerciaux, renforçant la rupture de confiance. Cette tension diplomatique fait suite à des décennies de différends quant aux questions de l’héritage colonial. Industries et éthique restent ainsi connectés.

Le président Moon Jae-in (à gauche) rencontre le président américain Donald Trump et le premier ministre japonais Shinzo Abe à Hambourg, pour discuter des questions nucléaires nord-coréennes. (Yonhap)

Les États-Unis, pilier dans l’alliance trilatérale

Toujours concernant les questions économiques, le gouvernement Moon Jae-In a annoncé en août dernier sa volonté de sortir des accords de partage de renseignements militaires avec le Japon. Cela impacte par la même occasion les États-Unis, à la tête de l’alliance militaire, qui s’octroient depuis des années le rôle de « gardien de la paix » chez les grandes puissances asiatiques.

Si on parle d’alliances trilatérales, c’est parce que la première puissance mondiale entretient des rapports très proches en matière économique et militaire avec le Japon et la Corée du Sud, alors que ces deux derniers montrent davantage de réticences entre eux. Avant l’investiture de Donald Trump, les USA avaient le rôle de médiateur entre les deux puissances, afin de s’unir face aux adversaires chinois et nord-coréens. Mais depuis 2017, le gouvernement américain abandonne peu à peu ce rôle pour se concentrer sur ses seuls intérêts économiques et militaires en Asie.

Le leadership américain de plus en plus chancelant en Asie

Les États-Unis entretiennent des rapports plus proches avec la Corée du Sud et cela depuis la libération du pays des mains des japonais en 1945. Alors divisée en deux, la péninsule se voit placée sous tutelle (l’URSS au Nord et les États-Unis au Sud). La partie Sud devra attendre le 15 août 1948 pour proclamer son indépendance. Il est important de souligner que la Corée a toujours été confrontée à des puissances dominantes, entre les colonies japonaises puis l’occupation de l’armée américaine sur son territoire. Effectivement, depuis 1953, la présence américaine est toujours bien réelle, notamment à travers le déploiement de 28 500 soldats américains dans les bases militaires coréennes.

A ce propos, l’accord de défense proposé par les États-Unis devient coûteux pour les Coréens. Trump a annoncé vouloir augmenter le prix annuel de la présence de ses soldats, passant de 860 millions à 5 milliards de dollars. D’après un éditorial du journal Korea Times, Trump ferait du « mercantilisme » fragilisant ainsi la stabilité des relations avec la Corée.

L’ambassadeur Harry Harris pose pour une photo avec le président sud-coréen Moon Jae-in (au centre) et le ministre des Affaires étrangères Kang Kyung-wha (à droite) après une cérémonie de reconnaissance au bureau présidentiel Cheong Wa Dae à Séoul le 25 juillet 2018. (US embassy and consulate in South Korea)
L’ambassadeur Harry Harris pose pour une photo avec le président sud-coréen Moon Jae-in (au centre) et le ministre des Affaires étrangères Kang Kyung-wha (à droite) après une cérémonie de reconnaissance au bureau présidentiel Cheong Wa Dae à Séoul le 25 juillet 2018. (US embassy and consulate in South Korea)

L’attitude du Président étatsunien ne ferait donc qu’accentuer la fragilisation de la « Pax americana ». Pour le professeur en relations internationales Lee Heajeong, l’imposition de taxes à l’importation de produits coréens et la révision de l’accord de libre-échange affaiblissent encore davantage l’alliance stratégique entre les deux Etats.

Finalement, Harry Harris a rapporté l’idée que la Corée du Sud devrait consulter les Etats-Unis avant de reprendre les échanges avec la Corée du Nord. Cette démonstration interventionniste porte un coup à la protection du souverainisme coréen. Le pays majoritairement proaméricain s’est jusqu’à présent comporté – n’ayant pas vraiment eu le choix – comme un partenaire docile. Mais il pourrait bientôt changer de cap.

Cannelle Nommay

Passionnée de photo, de voyage et d'écriture, je suis partie décrypter les facettes sud-coréennes pendant un an. À présent, je quitte cette fascinante terre asiatique pour l'Italie, afin d'explorer de plus près nos contrées latines.

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