Photo - Léa Paire

Droit des femmes en Corée : les “comfort women”, 30 ans de revendications

Difficile d’aborder la question des droits des femmes en Corée sans revenir sur le sujet des Comfort Women, un fastidieux combat porté depuis près de 30 ans par des mouvements associatifs coréens. C’est le combat de dizaines de milliers de victimes et enfants de victimes qui luttent pour qu’un jour, leur tortionnaire reconnaisse enfin ses crimes et s’excuse.

“Je suis Kim Hak-Sun, victime de l’esclavage sexuel de l’armée japonaise. Je ne comprends pas pourquoi le Japon dit des mensonges. J’ai pris la décision de parler après avoir regardé les informations. On ne m’a pas demandé de le faire, je suis ici de ma propre volonté. J’ai bientôt 70 ans maintenant, et je n’ai plus peur de rien. Je dirai ce que j’ai à dire.” – Kim Hak-Sun

C’est par ces quelques mots prononcés en août 1991 que la coréenne Kim Hak-Sun va briser un tabou et rendre possible le début d’un long combat de milliers de femmes coréennes, un combat pour la justice et . Ces femmes, appelées les “comfort women” ou “femmes de réconfort”, ont été victimes des crimes d’esclavage sexuel de masse perpétrés par l’armée japonaise durant son occupation de la Corée, et en particulier pendant la période de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, depuis 1991 et la libération de la parole par Kim Hak-Sun, les victimes et leurs soutiens se rassemblent chaque semaine devant l’ambassade du Japon à Séoul, dans le cadre de ce que l’on appelle les “manifestations du mercredi”.

Image d‘archive d‘une manifestation pour les droits des “comfort women”

Derrière le terme de “femmes de réconfort”, l’horreur de l’esclavagisme sexuel par le Japon

Aux origines, le terme de “comfort women” ou femmes de réconfort est celui utilisé par l’armée japonaise pour désigner les victimes de ce système infernal de prostitution forcée. Compte tenu du caractère grandement euphémique de cette appellation, beaucoup d’organisations dénoncent son emploi et lui préfèrent le terme “d’esclaves sexuelles”, qui semble bien plus en adéquation avec les crimes commis. Pour mieux comprendre les origines de cette controverse, il faut revenir en 1937 et aux massacres de Nankin.

Les maisons de réconfort utilisées par les soldats japonais existaient déjà depuis 1932, mais c’est à partir de 1937, lors de la prise de la capitale chinoise (Nankin à ce moment-là) que ce phénomène prend une ampleur démesurée. En effet, durant 6 semaines à Nankin, des centaines de milliers de civils ainsi que de soldats désarmés furent assassinés ; et entre 20 000 et 80 000 femmes et enfants furent violés. A l’époque, le Japon décide alors d’encadrer les frustrations sexuelles de ces soldats et éviter ainsi l’éclatement d’autres massacres de ce type, en recrutant des prostituées issues de la population civile des pays occupés. C’est un système inhumain qui se met alors en place, justifiée par la Japon par une volonté de restaurer ordre et hygiène dans la vie sexuelle des soldats. Ainsi, ce sont des centaines de milliers de femmes dans toute l’Asie qui sont exploitées pour les besoins de l’armée japonaise. Les chiffres sont encore aujourd’hui discutés, mais la Korean Central News Agency estime notamment à 200.000 le nombre de femmes coréennes victimes de cet esclavage.

Une source de tensions renouvelées entre les deux pays

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le sujet de ces “femmes de réconfort” est une source majeure des tensions renouvelées entre les deux pays. Et les prises de positions divergentes des gouvernements coréens successifs n’ont rien arrangé au problème. Ainsi, en 1965, un accord entre le Japon et la Corée entérine expéditivement le règlement de toutes les plaintes et conflits liés à la période de la colonisation ; mais pour les victimes, ce texte est davantage destiné à des revendications de nature économique, et ne répond pas à la question spécifique des femmes de réconfort. En effet, l’accord ne donne pas aux victimes des abus sexuels japonais le droit de saisir la justice ou autre ; puisqu’il stipule que tous les différents liés à la colonisation sont “complètement réglés”.

Ainsi, en 2006, après des années de revendications de la société civile coréenne, la cour constitutionnelle sud-coréenne prononce une décision qui reconnaît la violation du droit des victimes par le traité de 1965, et reconnaît la responsabilité de la Corée dans l’erreur de sa signature. En 2015, grâce aux initiatives du gouvernement coréen, un “comfort women deal” entre le Japon et la Corée est rendu possible ; accord “irréversible” au sein duquel le Japon s’engage à verser 8,3 million de dollars pour la création d’une fondation d’aide aux victimes. Cet accord était censé résoudre une bonne fois pour toutes la question des comfort women, sans retour en arrière.

Mais pour les victimes, l’accord n’est pas suffisant et a été signé sans leur aval et consultation : plus que des réparations financières, elles exigent une reconnaissance officielle par le Japon de cet esclavagisme sexuel comme étant un crime de guerre.

Aux origines de la guerre commerciale

Ces tensions renouvelées entre les deux pays sont rendues d’autant plus complexes que les différents gouvernements sud-coréens sont loin d’avoir la même position sur la question. Ainsi, l’arrivée au pouvoir en Corée d’un président plus progressiste en 2017 –Moon Jae-In– va changer la donne quant à la question des femmes de réconfort et l’évolution des relations avec le Japon. En effet, en 2018, le gouvernement de Moon Jae-In annonce qu’il renonce à l’accord de 2015, jugé trop peu satisfaisant vis-à-vis des demandes des victimes. Dans la foulée, il prononce aussi la dissolution de la fondation d’aide aux victimes qui avait été financée par le Japon par le biais du même accord. Ces décisions, qui s’ajoutent à une décision de la cour Suprême sud-coréenne imposant à des entreprises japonaises (dont Mitsubishi et Nippon steel) d’indemniser des coréens victimes de travail forcé dans les années 1940 ; n’ont fait que détériorer les relations nippo-coréennes, déjà très fragiles au vu de l’histoire des deux pays.

A l’heure actuelle, la Corée et le Japon sont ainsi en proie à une guerre commerciale presque comparable à celle que se livrent les Etats-Unis et la Chine : le gouvernement coréen appelle au boycott général des produits japonais, et les relations diplomatiques entre les deux pays vont au plus mal. Mais finalement, cette situation découle logiquement de plusieurs décennies de mauvaises décisions diplomatiques des deux côtés, et surtout d’un manquement du Japon à s’excuser sincèrement et à reconnaître ses actions durant la colonisation comme étant des crimes de guerre. Et compte tenu des positions du gouvernement japonais actuel, il semble quasiment inespéré que le Japon reconnaisse un jour officiellement les crimes qu’il a causés.

Un combat devenu symbole

Photo – Léa Paire

Après plus de 27 ans, les manifestations du mercredi se tiennent encore chaque semaine devant l’ambassade du Japon à Séoul, inlassablement. Tout a commencé le 8 janvier 1992, lors d’une visite en Corée du premier ministre japonais de l’époque. Les victimes, nouvellement libérées de leur parole, voient cette visite comme l’occasion de se rassembler pour porter leurs revendications. Depuis ce jour, une manifestation se tient chaque mercredi devant l’ambassade du Japon ; à tel point que ce rassemblement est entré dans le Livre Guinness des records en 2002 en tant que regroupement le plus long du monde sur un seul thème -la barre des 1 400 rassemblements a été franchie en 2019-. Toutefois, depuis 1992, les objectifs derrière la manifestation ont évolué. Certes, les 7 demandes formulées par les associations -en l’occurrence ici l’association coréenne “women and war”- demeurent les mêmes :

Faire reconnaître par le Japon la question des femmes de réconfort comme un crime de guerre

Inscrire cette partie de l’histoire japonaise dans les livres d’histoire

Rendre public les documents officiels liés au sujet

Eriger un monument commémoratif

Procéder à des excuses officielles 

Punir les responsables

Indemniser les victimes 

Mais en réalité, les associations ne se font guère d’illusions : après près de 28 ans, le Japon semble toujours aussi loin de procéder un jour à de réelles excuses et d’avouer enfin sa culpabilité dans des crimes de guerre. Pour cette raison, les manifestations du mercredi se sont transformées peu à peu en une démonstration de solidarité plus générale, qui se veut témoigner d’une union pas seulement face aux revendications des comfort women, mais également face à des problèmes plus actuels liés aux droits des femmes. C’est ainsi que l’on retrouve désormais beaucoup de jeunes au sein de ces manifestations : non seulement des étudiants déjà sensibilisés au féminisme, mais aussi des écoliers et collégiens venus en apprendre davantage sur ces questions.

Quelque part, les rassemblements du mercredi sont devenus un lieu où manifester sa solidarité à l’égard bien sûr des victimes des crimes sexuels du Japon, mais aussi envers les droits des femmes de manière plus générale ; signe que la société coréenne est petit à petit en train de s’éveiller sur toutes les questions d’égalité. Et malgré les maigres espoirs d’obtenir un jour une concession du Japon, le fait que le rassemblement perdure sans relâche constitue un symbole très fort ; et montre à quel point la rancœur envers le Japon est encore ancrée dans les mœurs.

Léa Paire
Léa Paire

Étudiante ayant posé ses valises à Séoul pour an ; je pars à la découverte de la Corée et de l’Asie du Sud-Est !

Voir tous les articles
ipsum efficitur. Sed non ante. ultricies