Des femmes chantent contre les féminicides
Dans les rues de Santiago, des femmes s'indignent en chanson contre le système patriarcal.

Chanter pour protester : depuis le Chili, les voix des femmes s’élèvent contre les féminicides

A Santiago, la capitale chilienne, le collectif féministe a lancé un chant contre les violences faites aux femmes. L’appel lancé à la suite de la première performance a eu un succès mondial. Il a été repris sur tout le continent américain, et aussi en Europe. Retour sur ce chant de révolte, qui résonne au milieu des contestations sociales fortement réprimées par le pouvoir chilien depuis quelques semaines.

C’est un chant parti du Chili, qui a essaimé partout dans le monde. Lancé par le collectif féministe Las Tesis, il entend lutter contre les féminicides en permettant aux femmes de reprendre possession de l’espace public. Les yeux bandés, et alignées, les femmes débutent ainsi leur chant : « Le patriarcat est un juge qui nous condamnent pour être nées. » Et poursuivent : « notre châtiment, c’est la violence que tu ne vois pas : les féminicides, l’impunité des assassins, les disparitions, les viols ».  À l’unisson, elles entonnent ensuite :

« Ce n’est pas ma faute, ni celles de l’endroit ou de mes habits. (x4) Le violeur, c’est toi. Le violeur c’est toi. C’est la police, les juges, l’État et le Président. L’État oppresseur est un macho violeur. »

Au Chili, la contestation s’est inscrite dans un mouvement plus large de remise en cause du pouvoir de Piñera. Pour autant, le chant a très vite traversé les frontières. En Amérique Latine bien sûr, où il a été repris au Mexique, en Argentine, en Colombie ou encore au Costa Rica. Ça a aussi été le cas en Europe. Des femmes l’ont entonné à Madrid, mais aussi à Paris ou à Lyon alors traduit en français, en Allemagne, en Autriche ou en Turquie.  L’appel du collectif Las Tesis à reprendre le chant est donc un grand succès.

Les féminicides, un mal mondial

Il faut souligner que ce succès est probablement dû au fait que les féminicides sont un phénomène tristement mondial. Partout dans le monde, des femmes meurent parce qu’elles sont des femmes. En 2012, le rapport Combating violence against women établit à 43600 le nombre de filles ou de femmes tuées par un compagnon, ex-fiancé ou membre de leur famille. Les féminicides ne datent d’ailleurs pas d’hier. Au Canada, en 1989, a lieu le premier féminicide de masse revendiqué. 14 femmes sont assassinées dans l’école polytechnique de l’université du Québec à Montréal ce 6 décembre-là, par un homme qui voulait « envoyer ad patres (dans l’au-delà, ndlr) les féministes qui lui ont toujours gâché la vie ». En France, pour l’année 2019, le collectif Nous Toutes a recensé 140 féminicides. C’est déjà plus que l’an dernier, où le ministère de l’Intérieur en comptabilisait 121.

Les féministes chiliennes arborent toutes, outre un bandeau noir sur le visage, un foulard vert. C’est une référence directe au mouvement féministe argentin, et à la couleur du combat pour la légalisation de l’avortement. Projet rejeté l’an passé par le Sénat, la donne pourrait changer cette année. En effet, le nouveau Président Alberto Fernandez l’a promis : il légalisera l’avortement durant son mandat. Ce serait indéniablement une avancée majeure sur le continent sud-américain, qui pourrait entraîner un mouvement général de légalisation dans cette partie du monde qui l’interdit encore largement. Avec la légalisation du mariage homosexuel en Equateur l’an passé, il se pourrait que le féminisme remporte en peu de temps une deuxième importante victoire

Un mouvement de révolte plus large au Chili

Comme je l’évoquais il y a un mois et demi dans une autre chronique, le Chili fait face en ce moment à des mouvements de contestation violemment réprimés. Les citoyen-es sont dans la rue pour protester contre la politique néolibérale du gouvernement. Iels dénoncent également la corruption massive et les inégalités qui ne cessent de s’accentuer. Le chant contre les féminicides a eu un écho national tout particulier dans ce contexte-là, alors que les exactions des forces de l’ordre font de plus en plus la Une.

D’autant que deux femmes ont été retrouvées mortes dans des circonstances encore peu claires. Cependant, dans les deux cas, la police semble impliquée. La journaliste pigiste Albertina Martinez Burgos a été retrouvée morte le jeudi 21 novembre dans son appartement. Son appareil photo et son ordinateur n’étaient plus dans son logement, comme le souligne le collectif féministe Ni Una Menos (traduit “Pas une de moins”). Ces dernières précisent également qu’elle travaillait sur les violences que les femmes subissent de la part des forces de l’ordre. Mais le plus trouble, c’est sûrement le meurtre de Daniela Caracasco. Retrouvée pendue à un arbre, l’enquête préliminaire a constaté des traces de viols et de torture. La dernière image de l’activiste de rue la montre entre les mains des carabineros, les gendarmes chiliens, dans les rues de Santiago.

Le président Sebastian Piñera lui-même a reconnu des abus de la part des forces de l’ordre, bien qu’il leur ait cédé la gestion de la crise. Amnesty International et d’autres ONG et organisations internationales s’inquiètent des violations des droits de l’homme nombreuses au Chili. Des éclaircissements seront nécessaires de la part du gouvernement. Il faudra de longues investigations menées par des organismes indépendants pour saisir l’ampleur de ces violations.

Pour aller plus loin …

Des données sur les féminicides en Europe

L’excellent travail de Libération sur les féminicides en France, lancé par la journaliste Titiou Lecoq, pour “raconter les vies derrière les chiffres”

L’article d’Hélène Jouan sur le premier féminicide de masse au Québec, dans le Monde

Théo Uhart

Pousse de journaliste qui aimerait devenir un arbre. Je suis tombé dans les mots depuis tout petit et j’ai vécu le plus clair de mon temps entre les pages et les univers que les mots savent ouvrir. Est-ce pour ça que je trouve ce monde si décevant ?
Étudiant à temps partiel. Le reste du temps, un peu journaliste, un peu rêveur, un peu voyageur. Sans opinion arrêtée sur beaucoup de sujets mais toujours prêt à discuter. Surtout genre, politique, géopolitique.

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