Sur le toit de l’œuf, au cœur de Beyrouth, une manifestante s’enveloppe du drapeau libanais. Patrick Baz/AFP

Maghreb et Proche-Orient : terres en érosion

Alors que l’effondrement est au cœur des débats sociétaux internationaux, il se pourrait bien que le souffle du changement et de la reconstruction se montre aujourd’hui important, vif et nécessaire. Le monde assiste depuis plusieurs mois à des soulèvements citoyens d’une ampleur inouïe. Ce bouillonnement sillonne notamment les grandes villes du Proche-Orient et du Maghreb. Ce lundi, je vous propose de s’arrêter sur trois pays en lutte pour leurs droits.

Bien que chaque bataille soit singulière par ses revendications et ses moyens d’actions, et se comprend dans un contexte qui lui est propre, l’énergie qui fait actuellement bouger les peuples et les idées, elle, se diffuse partout sur le globe. Ces soulèvements citoyens se caractérisent ainsi par un aspect organique, systémique et une dimension transnationale.

Sous les coups de feu et la colère se cache en réalité un épuisement. Épuisement des citoyens qui se sentent laissés de côté ou même trahis par leur gouvernement. Certains subissent en silence mais d’autres marchent pour faire entendre leur voix et pour montrer leur soif de droits et de respect de la part des puissants. Finalement, tous ces soulèvements se rassemblent sur un désir commun : insuffler une plus juste démocratie.

Irak : le théâtre d’une violence inouïe face aux contestations citoyennes

Depuis le 1er octobre dernier, la colère gronde dans les villes chiites du sud irakien. D’une envergure incroyable, le mouvement de contestation lancé à Bagdad secoue de plein fouet les autorités. Derrière une revendication commune, le rejet radical des élites au pouvoir, se révèlent diverses luttes : le chômage, la corruption et la défaillance des services et infrastructures publiques du pays. Malgré les mesures économiques et sociales proposées par le gouvernement, la rue continue de protester et de réclamer le renversement de la classe politique.

Ce pays pourtant riche en pétrole peine à assurer son développement économique.  L’instabilité politique qui bouscule la gestion des ressources irakiennes en est sûrement une explication. En 2003, l’intervention militaire étasunienne a complètement déstabilisé le pays. Depuis, l’Irak a sombré dans le chaos et le gouvernement s’est montré incapable d’amorcer des réformes, pourtant nécessaires.  D’après l’ONG Transparency International, l’Irak est le 12ème pays le plus corrompu au monde.

Par ailleurs, certains Irakiens s’insurgent contre l’influence iranienne majeure sur les institutions politiques, leur enlevant une partie de leur souveraineté.

Dans un entretien pour le journal l’Express, Myriam Benraad, chercheuse associée à l’Iremam, s’exprime à propos de la situation en Irak : « L’indignation qui traverse d’autres sociétés est partagée par eux. On assiste à une transnationalisation de l’indignation, autour d’une même demande sociale. »

Un manifestant brandissant le drapeau irakien à Baghdad le 4 novembre 2019. PHOTO / REUTERS/Thaier Al-Sudani

Le mouvement spontané subit une répression violente : le bilan des affrontements s’élève désormais à plus de 330 morts. A cela s’ajoute un couvre-feu et des coupures internet imposées par l’État.

Enfin, cet état de crise peut plausiblement profiter aux organisations terroristes. Daech se nourrit justement de ce sentiment d’abandon et de la précarité qui rongent notamment les plus jeunes.

Au Liban, les poings levés contre l’indifférence des plus puissants

Depuis le 17 octobre, le Liban est en proie à une mobilisation populaire réclamant le départ des dirigeants politiques. Cette contestation massive s’est déclenchée suite à l’annonce d’une taxe sur l’essence, les cigarettes et les appels de la messagerie instantanée WhatsApp. Devant l’effervescence des manifestants, une proposition de série de réformes économiques a été annoncée, proposition qui s’est avérée insuffisante puisque le mouvement populaire se poursuit encore actuellement dans tout le pays. Cela a d’ailleurs porté le Premier ministre, Saad Hariri, à présenter sa démission le 29 octobre.

La situation au Liban est également critique sur le plan social. 1/3 de la population vit sous le seuil de pauvreté, le chômage touche 40% des jeunes diplômés et l’État est surendetté. Toutes ces raisons constituent le terreau d’une crise sans précédent.

La chaîne Arte a filmé les rues de Tripoli, au cœur de la contestation rassemblant toutes générations où l’espoir et la colère s’unissent.

Contrairement à l’Irak, l’État libanais possède la capacité de fournir à ses habitants une protection plus grande. Or, l’inertie l’emportait jusqu’à présent. Les Libanais souhaiteraient que soit composé un nouveau gouvernement de technocrates, sans couleur partisane. L’argument phare est celui de mettre fin à la corruption endémique dans la classe politique actuelle.

Cette révolution populaire est donc profondément citoyenne et s’étend au-delà des clivages confessionnels qui organisaient la société. Le mouvement cherche à maintenir un climat pacifiste, malgré quelques débordements entre des manifestants et les forces de sécurités. Dernièrement, l’armée a été déployée dans les foyers principaux de la révolte, renforçant le bras de fer.

Des mouvements pacifistes et forts, qui secouent des systèmes décrédibilisés

En février 2019, l’Algérie s’est elle aussi embrasée après l’annonce de la candidature à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Depuis maintenant neuf mois, le mouvement surnommé Hirak perdure, malgré la démission du président en avril et la mise en place d’un gouvernement provisoire jusqu’aux élections reportées au 12 décembre.

Les Algériens manifestent contre le pouvoir en place et réclament le départ de tous les responsables politiques déjà présents du temps de Bouteflika. À travers le rejet des vieilles figures politiques se dessine une réelle crise de la représentation. Face à un régime à bout de souffle, la résistance, elle, ne paraît pas prête de faiblir. « Qu’ils dégagent tous » est l’un des slogans proclamé tous les vendredis.

Par ailleurs, Hirak réclame aussi la libération des prisonniers politiques.

Ainsi, on assiste à l’irruption sur la scène internationale de divers mouvements spontanés, faisant appel à la justice sociale. Peut-on parler de révolutions des temps modernes ?

Un phénomène globalisé

Pour certains, ces événements font écho au Printemps Arabe de 2011. Mais ici, la jeunesse arabe insurgée fait partie d’un élan contestataire plus globalisé. En effet, ces révoltes ne se limitent pas à l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient ! Le Chili, la Bolivie, l’Espagne, le Soudan, l’Égypte, Haïti et toujours Hong-Kong, montrent également leur mécontentement sur l’inefficacité déconcertante d’une élite politique corrompue. Vous pouvez vous référer à l’édito de Théo Uhart qui décrypte les conflits en Amérique Latine.

Les évènements déclencheurs sont bien différents. Néanmoins, ces pays sont tous marqués par des fractures et lésions profondes. Ces nombreuses crises sociales ne sont pas guidées par une quelconque idéologie ou une utopie politique (l’absence de leader politique le montre). Il s’agit plutôt d’une révolution générale exigeant le droit de pouvoir vivre dignement.

Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, lors d’un discours le 25 octobre, a appelé au calme et à l’élaboration d’un dialogue constructif entre les dirigeants du monde et les citoyens indignés.

Cannelle Nommay

Passionnée de photo, de voyage et d'écriture, je suis partie décrypter les facettes sud-coréennes pendant un an. À présent, je quitte cette fascinante terre asiatique pour l'Italie, afin d'explorer de plus près nos contrées latines.

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