A la rencontre des saveurs espagnoles

Amoureuses de la bonne cuisine, espagnole comme française, Flora et Felisa ont quitté la péninsule ibérique il y a quelques années pour s’installer dans l’Hexagone. Depuis, elles sont toutes deux investies dans des associations locales, à Vannes, qui mettent en avant les liens entre les deux pays. Rencontre pour ce cinquième jour de notre semaine spéciale gastronomie.

« Mon fils est le roi de la paella, ma fille, son mari et leurs garçons adorent le caldo[1] ». Pour Flora Rimbert, 70 ans, habitante de Vannes et originaire de Murcia en Espagne, la relève en cuisine espagnole est assurée. Enfants et petits-enfants sont comblés. Avec trois associations dédiées aux liens entre la France et l’Espagne, la ville de Vannes, en Bretagne, fait une belle part à la gastronomie espagnole. Dans la région il n’y a pourtant pas de communauté espagnole spécifique mais les associations dédiées à cette culture se montrent très actives et organisent régulièrement des cocinas (ateliers de cuisine).

C’est au sein de celles-ci que Flora et Felisa Jimenez, toutes deux originaires d’Espagne, ont choisi de s’impliquer. Arrivée en France dans les années 1960, Flora Rimbert donne des cours d’espagnol pour Amitiés Vannes Espagne. Felisa Jimenez s’est installée en France plus récemment, après 2003. Cette originaire de Séville enseigne désormais le flamenco, danse typique d’Andalousie, à Amigos de Espana. Toutes deux passionnées par la bonne cuisine, Flora et Felisa reviennent sur leur adaptation aux habitudes alimentaires françaises et livrent ce qui, selon elles, fait la spécificité de la cuisine espagnole. À savourer dans son entièreté ou à picorer paragraphe après paragraphe.

Cocina organisée par l’association Amitié Vannes Espagne / @Amitiés Vannes Espagne

Une acclimatation rapide aux usages alimentaires

L’Espagne mange avec deux à trois heures de décalage sur le reste de l’Europe. Il peut arriver à nos voisins hispaniques de déjeuner aux alentours de 15 voire 16 heures. La question de l’adaptation aux horaires français s’est donc rapidement posée pour les deux femmes. « Ça a une importance en France seulement si on travaille. Sinon, on déjeune facilement après 14 heures à la maison », justifie Flora. Même ressenti pour Felisa pour qui la question se pose différemment : « Je sens surtout la différence quand je reviens en Espagne. On mange à 14 heures et même beaucoup plus tard dans ma famille. Les premiers jours, c’est très dur. Il faut que j’y reste au moins une semaine pour m’habituer », raconte-t-elle en riant.

Dans la région environnante, il n’y a aucun restaurant de cuisine espagnole. Nada. Mais cela n’a pas l’air de chiffonner Flora et Felisa, au contraire. « Même s’il y avait un restaurant avec des plats espagnols, je n’irais pas, je préfère les miens », avoue Flora, membre d’une famille d’excellentes cuisinières selon elle. Chez cette septuagénaire , il n’est pas rare que l’odeur crémeuse et réconfortante du arroz con leche embaume sa cuisine. C’est une recette qu’elle aime particulièrement réaliser lorsque ses petits-enfants lui rendent visite.

J’ai travaillé dans un restaurant espagnol mais c’était décevant. C’était très français comme goût avec beaucoup de poivre, ce qu’on utilise peu en Espagne

Felisa Jimenez

Ancienne employée dans un restaurant espagnol à Lille, Felisa témoigne sa déception : « J’ai travaillé dans un restaurant espagnol mais c’était quand même décevant, ce n’était pas vraiment cuisiné à l’espagnol. C’était très français comme goût avec beaucoup de poivre par exemple, ce qu’on utilise très peu en Espagne ». Ni les bars à tapas ni les restaurants espagnols ne les auront donc franchement convaincues en France. Felisa résume : « C’est très bien cuisiné, c’est très bon mais ce n’est pas espagnol ». Leurs habitudes alimentaires, elles les retrouvent donc lors de leurs escapades régulières dans leur pays d’origine, où elles régalent leurs palais. Huile d’olive, tomates fraiches, tortillas, les saveurs ne manquent pas.

Des difficultés à trouver certains produits

Si Felisa ne fréquente pas ce type d’établissement, c’est aussi parce qu’elle souhaite cuisiner français quand elle est à Vannes. Elle constate en effet un manque de certains produits, très présents dans la cuisine espagnole comme la charcuterie ou la cannelle, dans les commerces de la ville. « Là où je galère le plus, c’est lorsque ma maman vient car elle veut cuisiner comme en Espagne », indique Felisa.

Ce qui lui manque le plus, c’est l’odeur des plats typiques du dimanche, appelés pucheros[2] ou cocidos à Madrid. « Souvent, en Andalousie, ça sent ça dans les rues le dimanche parce que les gens font cuire cette soupe pendant des heures et des heures. Ça me manque parce que je ne trouve pas ici les morceaux de viande pour le faire, ce sont souvent des morceaux très salés. Il y a aussi des os qu’on n’utilise pas en France, qu’on jette, alors qu’en Espagne on les met dans cette soupe », détaille-t-elle. Dernier point noir de la cuisine française selon elles : l’absence de légumineuses comme les lentilles ou les pois chiches. Pour y remédier, Felisa s’adapte et cuisine des lentejas[3] ou chícharos[4], plats espagnols à base de légumineuses.

Une cuisine espagnole plus élémentaire ?

Si le gaspacho et la paella ont su traverser les frontières pyrénéennes, la gastronomie espagnole ne se limite pas à ces deux spécialités. « Je dirais que la cuisine espagnole est moins élaborée qu’en France, c’est une cuisine simple mais délicieuse », relève Flora. L’exemple de la paella, à cet égard, est révélateur. « À l’origine, c’est quelque chose de très simple et ça l’est toujours aujourd’hui. C’est du riz avec quelques morceaux de viande, de poulet ou de lapin, et avec un petit peu de tomates et de poivrons. En France, on l’a importé en ajoutant des tas de choses », éclaire-t-elle d’un ton sarcastique. Outre cette idée de simplicité, l’alimentation espagnole se distingue par son côté méditerranéen et plus riche. « La cuisine française de tous les jours est moins grasse. La cuisine espagnole est composée de beaucoup de fritures, de moins de légumes », signale Felisa. En témoignent les chauds et croustillants pescados fritos [5], rois dans toute l’Andalousie. 

“Chaque village peut avoir sa spécialité”

Une autre des particularités de la cuisine espagnole : son régionalisme. Les plats nationaux se déclinent en général de région en région. « Il y a des plats qu’on fait dans toute l’Espagne mais ils sont vraiment différents d’une région à une autre. La paella ou la tortilla, chaque région vous dira « la nôtre c’est la meilleure » », insiste Flora en souriant à la pensée de son pays de cœur. Entre amis, il n’est ainsi pas rare d’organiser des concours de tortilla. Felisa souligne même qu’en Andalousie « chaque village peut avoir sa petite spécialité ».

Définitivement attachées à la cuisine espagnole, Flora et Felisa ont également succombé à sa voisine française, leur pays d’adoption. Pot-au-feu, choucroute, blanquette de veau ou cannelés les ont tour à tour passionnées. Alors que leurs enfants et petits-enfants ont un avis tranché : « ils sont à fond sur la bouffe espagnole », s’exclame Felisa. Quant à nous, on espère vous avoir mis l’eau à la bouche.  


[1] Caldo : bouillon fait de légumineuses et de légumes

[2] Puchero : soupe du dimanche, faite de viande, de pois chiches et de légumes

[3] Lentejas : lentilles à l’espagnol

[4] Chicharos : bouillons aux haricots blancs

[5] Fritures de poissons

Lola Uguen

Amoureuse des mots et du reportage journalistique, je quitte la pointe bretonne pour le sud de l'Espagne, à Malaga, dans le cadre de mes études à Sciences Po Saint-Germain. A la rencontre des Andalou.se.s, je souhaite explorer la région, son actualité et ses enjeux.

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