Un étranger au Liban

J’ai fait la connaissance du Liban pour la première fois durant l’été 2019. Excité à l’idée de le découvrir, ce pays occupait l’entièreté de mes pensées. Lors de notre premier rendez-vous, il faisait très chaud, le soleil n’hésitait pas à jouer de ses atouts pour me faire fondre. Mon front suintait, ma gorge était sèche. Quand je suis arrivé, j’ai pris conscience qu’il était là, devant-moi et étrangement, un sentiment de faiblesse m’envahit. Serai-je à la hauteur ? M’acceptera-t-il ?

Les journées ont défilé suite à notre première rencontre en août 2019 et je les occupais à le découvrir, lui, cet admirable, lui et tout ce qu’il l’entourait. À essayer de comprendre sa langue aussi, qui est encore aujourd’hui un délice sonore qui se glisse dans mes oreilles comme les berceuses que me chantait ma mère. Il me parlait de ses origines, m’emmenait dans ses plus beaux endroits et me concoctait ses meilleurs plats. Mes nuits avec lui étaient très festives. Nous dansions, nous nous amusions, nous déambulions, ivres de bonheur et d’alcool, dans les rues de sa capitale. Nous assistions au lever du soleil, où les lumières chaudes de l’aurore lui peignaient un tout autre aspect, une face plus naturelle, plus sincère. Il se livrait à moi, nu, sans aucune pudeur. Il me faisait confiance et j’essayais de ne pas briser ce lien qui nous unissait dès lors. Nous étions très proches. J’ai découvert tant de choses avec lui : le sens de l’altruisme, la bienveillance et l’humanité, mais aussi l’amour et, sans tomber dans le cliché du voyageur, le sens de ce qu’est vraiment vivre, s’épanouir. Il m’a redonné espoir et je lui en serai toujours reconnaissant. 

Un manifestant pointe un doigt accusateur vers des policiers lors d’une manifestation. Beyrouth, le 1er septembre 2020 (c) Corentin Carret

Le croyant invincible après tout ce qu’il avait vécu. Après tout le sang qu’il avait versé, après toute la violence qu’il avait subi, je fus bouleversé lorsque tout a commencé. Mais comme pour tout, il existe des failles et des faiblesses, qui rendent l’être totalement vulnérable. Nous pourrions dater le commencement au 17 octobre 2019. Mais ce qu’il ne m’avait jamais ou du moins très explicitement dit, c’est qu’il n’avait pas tiré un trait sur son passé. Ses blessures n’avaient pas encore cicatrisé. Alors, cette date du 17 octobre n’est qu’en fait le jour où il verrouilla définitivement le seul accès qui permettait un retour en arrière. Après, les choses se sont empirées. Et lui, avec qui j’avais fraternisé, que j’avais aimé et qui m’avait aimé, je l’ai quitté soudainement, lâchement, pendant quelques temps. Je n’aurai jamais pensé que cet au revoir était finalement un adieu. Car oui, lorsque je suis revenu, un an exactement après notre première rencontre, je ne l’ai pas revu, il avait disparu. 

Le 15 aout 2020, je suis donc retourné au Liban, onze jours après la terrible explosion du port de Beyrouth. Les choses avaient changé. Visuellement, bien sûr, la rue des bars, l’artère de la capitale que je préférais, était devenue fantôme. Je n’avais vu que des vidéos de la catastrophe qui tournaient en boucle sur les réseaux. J’avais pris des nouvelles de mes proches là-bas, ils allaient bien, enfin c’est ce que je croyais. 

« Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Nous on veut tous partir et toi tu viens ? »

En sortant de l’aéroport, je traversai la ville pour me rendre à mon nouveau domicile. C’est là que j’ai vu les premiers dégâts. Mais je ne vais pas parler de ces dommages-là, tout le monde les a assez vus. Ce qui m’a bouleversé ce n’était pas juste l’aspect physique de la catastrophe. Je n’ai pas retrouvé non plus mes proches comme je les avais quittés. Ils avaient changé, et ce, en l’espace de deux mois. La flamme dans leurs yeux, qui s’éteignait petit à petit déjà depuis octobre 2019, avait totalement disparu. Cette flamme d’espoir, de joie et de courage qui rendait le peuple libanais si beau ne brillait plus. Elle étouffait. Que pouvais-je faire ? Moi, français, avec des euros, venant ici au Liban pour étudier et pour fuir mon pays. Comme ils disent : « Mich ma32oul », impossible. Je n’étais déjà plus pris au sérieux. Combien de fois ai-je esquivé la réponse à cette question que me posaient et me posent encore aujourd’hui les Libanais : « Mais qu’est ce que tu fais ici ? Nous on veut tous partir et toi tu viens ? »

Beyrouth, le 3 octobre 2020 (c) Corentin Carret

Au début, je leur répondais avec un peu d’humour en disant que j’aimais ce pays, que j’en étais tombé amoureux. Au fil des semaines, cette question omniprésente m’est devenue pesante. Je sais, je suis français, je vis dans le pays des « droits de l’Homme et de la Démocratie ». Alors, pourquoi suis-je dans un pays comme le Liban ? Où ces droits fondamentaux ne sont pas forcément respectés, où un gouvernement totalement corrompu détruit petit à petit ses citoyens, tel la peste ou le coronavirus si vous me permettez cette métaphore contemporaine. Que leur répondre maintenant ? On pourrait y trouver un côté malsain, que je reste dans ce pays en auto-destruction, et que moi avec mes euros, je suis le « roi du pétrole ici »? Je répète les mots qu’on m’a déjà balancé au visage. Comment se sentir à l’aise dans un pays qui ne te comprend plus ? 

“Les Libanais ont perdu espoir. Ils n’envisagent plus la possibilité d’un changement.”

Les discussions entre Libanais lors de repas de famille, des verres dans les bars, des soirées, étaient et sont alimentées des mêmes sujets : la crise économique, politique, la baisse de la livre libanaise, l’augmentation des prix dans les supermarchés… Je suis présent lors de ces conversations, mais seulement physiquement. Lorsque j’essaye de prendre la parole, avec mon optimisme, mon admiration pour ce pays, je ne suis pas pris au sérieux ou même, je ne comprends pas très bien.

Alors, je m’efface. J’écoute. Je regarde les personnes autour de moi discuter, les yeux humides, une larme s’échappant délicatement. Cette larme de nostalgie, d’incompréhension et de désespoir. Car oui, les Libanais ont perdu espoir. Ils n’envisagent plus la possibilité d’un changement. J’essaye discrètement de glisser une lueur d’espoir, de motivation, mais les faits se retournent contre moi, et je n’en citerai qu’un, assez explicite pour la situation : Saad Hariri récemment revenu au pouvoir après avoir démissionné à la demande de millions de Libanais le 29 octobre 2019. Un échec qui confirme une fois de plus la raison d’un désespoir, qui se transforme petit à petit en une fatalité. 

Corentin Carret

Raymond Depardon a dit: "Il faut aimer la solitude pour être photographe". Je ne vis pas encore de la photographie mais j'aime la solitude, durant mes voyages, durant mes reportages et leur rédaction. Mais lorsque trop pesante, Le Globeur m'aidera à me battre contre elle par son champ d'action.

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