Sénégal : La Maison Rose, un abri pour les femmes brisées

A Dakar, dans la banlieue de Guédiawaye La Maison Rose accueille les femmes en grande difficulté. L’association fondée en 2008 par Mona Chasseiro, leur donne un nouveau souffle en leur permettant de se réconcilier avec elles-mêmes à travers différents ateliers. Témoignages.

J’ai eu mon enfant il y a un an de cela, jamais je n’aurais cru le garder avant d’entrer à La Maison Rose”, se remémore Anne-Marie. Alors enceinte, la jeune femme a 23 ans. Elle refuse d’en faire part à ses parents depuis son dernier divorce. « Ils m’avaient imposé un mariage forcé. Je n’aimais pas mon mari donc je l’ai quitté » , raconte-t-elle. A contre cœur, la jeune femme rompt les liens avec ces derniers. Au Sénégal, il arrive que le père répudie la mère si leur fille commet l’adultère. L’annonce de sa grossesse hors mariage aurait été la goutte de trop. Par précaution, Anne Marie ne cherche pas à attirer leur attention. A cela, s’ajoute l’absence soudaine de son compagnon. Devant cette situation, il la délaisse et ne donne aucun signe de vie.

La jeune femme décide alors de prendre la route vers un avenir meilleur. Mais Anne-Marie est aussitôt rattrapée par la solitude, l’absence de repères la plonge dans le désespoir. «  C’était une période trop difficile pour moi. J’avais les mains vides et j’étais perdue.»,   soupire-t-elle.  N’acceptant pas sa situation elle songe à interrompre sa grossesse. « Je ne voulais pas cet enfant. J’étais convaincue de l’abandonner à sa naissance.»  Même si le protocole de Maputo sur les droits des femmes a été ratifié en 2005, le recours à l’avortement n’est pas autorisé au Sénégal. L’idée de mettre fin à ses jours lui traverse alors l’esprit. 

Une habitante de la Maison Rose à Guédiawaye ©Les Amis de La Maison Rose

Arrivée à La Maison Rose,  Anne-Marie retrouve espoir. Elle est prête pour un nouveau départ et croque désormais la vie à pleine dents. «  Il y’ a tellement de choses que La Maison m’a apportée…»   elle s’arrête dans ses pensées un instant et reprend la parole « Lorsque je venais d’arriver, Mona savait que je voulais avorter. Mais petit à petit, j’ai réussi à aimer mon bébé alors qu’il n’était pas encore né. A tel point qu’aujourd’hui je ne peux pas le quitter deux minutes ! » , sourit-elle. De nombreuses femmes éreintées par les épreuves, souvent après un viol et une grossesse non désirée, ont trouvé leur répit au sein de La Maison Rose.

«  Même les frais de mon accouchement ont été pris en charge », Ellen, ancienne habitante de La Maison.

Ellen, une ancienne habitante de la Maison avoue y avoir vécu des moments forts avec chacune des femmes.  Les soucis disparaissent, un sentiment de joie et de sécurité emparent chaque femme de La Maison. «  Imagine on te donne à manger, à boire et un endroit où dormir avec ton enfant sans rien te demander en retour…  même les frais de mon accouchement ont été pris en charge » , s’étonne-t-elle. 

Au fil du temps, les relations avec l’entourage des victimes s’apaisent. Elles ne portent plus le fardeau du déshonneur.  «  Le moment venu, nous travaillons avec les familles des victimes. Elles arrivent souvent à les  pardonner . Elles constatent le changement qui s’est opéré chez ces femmes après leur passage ici. » , admet Mona Chasseiro, la directrice de La Maison.

Un traumatisme à surmonter  

Si chacune de ces femmes est différente, toutes partagent une histoire douloureuse. « Il y a quelques jours une fille de 6 ans est arrivée alors qu’elle avait été victime de violences sexuelles. Une autre, âgée de 10 ans vient d’accoucher. », raconte la directrice. La Maison Rose est l’unique structure dédiée aux femmes en détresse au Sénégal.  Elles arrivent de toutes les régions, la Gambie, la Guinée, la Mauritanie … « Une femme libyenne violée par les Boko Haram est venue nous voir. » relate Mona.  Et la crise sanitaire actuelle favorise les déplacements vers ce lieu unique en Afrique de l’Ouest.

Au sein de La Maison, la souffrance est prise en compte. Des ateliers sont organisés incitant les femmes à s’exprimer. L’art en particulier permettrait de déceler les non-dits. Les femmes laissent transparaître des messages à travers leurs réalisations. Le dessin est une méthode efficace où chacune laisse court à son imagination. « A travers leurs dessins on va pouvoir décoder le message véhiculé grâce à une équipe de salariés que j’ai formés.», rapporte Mona.   Il s’agit de faire remonter l’inconscient à la conscience pour libérer le traumatisme vécu.

Les femmes n’ont pas à s’inquiéter concernant l’avenir de leurs enfants. Tous sont placés dans des écoles au sein de La Maison. « Nous sommes dans un quartier très pauvre et nous accueillons les enfants pour qu’ils puissent suivre une scolarité. Les enfants d’aujourd’hui doivent construire le monde de demain.», insiste-t-elle. Mona et son équipe, envisagent de créer une maison à destination de ces enfants, La Petite Maison Rose.    

“Quand on accompagne une femme c’est avec son identité propre”, Mona Chasseiro.

Mona Chasseiro a fondé l’association Cœur de Femmes  à Paris, dans le 13-ème arrondissement en 1993. Vingt ans après, elle quitte la France pour s’installer au Sénégal. Un autre monde s’ouvre à elle. « Il m’a fallu six ans pour comprendre qu’une Peulh ne se comporte pas comme une Sérère ou une Mandingue… Quand on accompagne une femme c’est avec son identité propre.» ,  insiste-t-elle avant d’ajouter « La dimension spirituelle est très importante au Sénégal, et si on ne comprend pas l’esprit des confréries on ne comprend pas le pays. »

Cela fait maintenant 32 ans qu’elle donne de son temps aux jeunes femmes mutilées par la vie. Issue d’une famille matriarcale, cela lui paraît comme une évidence. Mais c’est surtout sa rencontre avec l’Abbé Pierre qui lui offre un nouveau regard sur la pauvreté et la misère. A la Maison Rose, il s’agit de renaître pour repartir et offrir aux femmes brisées, un nouveau regard sur le monde.  

Assatou Diallo
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