Philippines : le plus long confinement du monde

Les philippins vivent actuellement le plus long confinement du monde. Malgré la récente loi “anti-terrorisme”, votée en plein confinement, qui empêche les habitants de critiquer le gouvernement sous peine d’emprisonnement, trois d’entre eux ont décidé de témoigner après avoir été confinés pendant plus de sept mois et demi.

« Shot them dead ! » (abattez-les) : ce sont les mots qu’a adressés Rodrigo Dutertre, le président des Philippines, aux forces armées de son pays, en parlant des citoyens dérogeant aux restrictions de déplacement. Bien que les réglementations de déplacements se sont assouplies pendant l’été, le confinement n’a jamais vraiment quitté le pays. Dans cette situation sanitaire et politique tendue, ou une simple accusation de conspiration contre l’Etat peut valoir une incarcération, trois habitantes de Manilles, la capitale du pays, ont décidé de témoigner : Clara, Sarah et Juliette. Les trois citadines racontent comment elles ont vécu l’annonce du confinement.

« Je pense que le gouvernement aurait pu faire plus pour éviter l’arrivée du virus aux Philippines, explique Clara. Dès janvier, le vice-président [qui appartient à l’opposition, ndlr] ainsi que des citoyens ont demandé de restreindre l’accès au territoire. Le gouvernement a quant à lui jugé ces revendications non nécessaires alors que le nombre de cas commençait à augmenter », ajoute-elle. La manillaise estime que le gouvernement a mis trop de temps à réagir, notamment vis-à-vis de ses frontières. « Les vols en provenance de Wuhan ont continué jusqu’en mars. En justifiant qu’il ne fallait discriminer personne, ils ont pris trop de temps avant d’agir. »

Mensonges, violence et corruption

Si la virulence des propos du président philippin peut choquer, cela n’étonne pas Juliette. Selon elle, c’est « fidèle à son image ». Lorsqu’il était maire de Davao, « il était connu pour chasser sans merci les petits dealers et consommateurs et de les faire tuer », rappelle-t-elle. En effet, un ancien policier avait confessé (lien en anglais) que R. Dutertre, alors maire de la capitale, l’avait payé afin de tuer des “criminels”, mais aussi des opposants politiques. Le commentateur radio Jun Pala qui le critiquait à l’antenne avait été victime de ce système.

La politique musclée de R. Dutertre ne se cantonne d’ailleurs pas qu’aux criminels et opposants politiques : Sarah confirme que des patrouilles militaires n’hésitaient pas à tabasser au sol les citoyens aperçus en ville. Certains ont même été poursuivis en justice. 

Elle poursuit en évoquant un système judiciaire à « deux poids deux mesures », où les amis du président, et proches des membres du gouvernement, ne se voyaient pas contraints par les mêmes mesures. « Un sénateur qui était positif au coronavirus, n’a pas respecté le protocole et est allé dans différents endroits : épicerie, hôpital…  sans jamais être viré, ni poursuivi en justice ! Il y a aussi eu l’histoire d’un officier de police, qui a organisé une fête d’anniversaire de plus de 50 personnes, enfreignant toutes les mesures sanitaires : rassemblement, interdiction d’alcool, port du masque… Il a même eu le droit à des éloges quant à son bon travail, qui consistait à faire appliquer les mesures sanitaires. »

Après ces révélations, Clara déplore quant à elle les mensonges des autorités sanitaires sur les chiffres du coronavirus. Elle se rappelle des bilans qui changeaient chaque jour, et parfois de façon peu discrète.

« Il y a eu un jour où plus de 30.000 personnes ont instantanément été guéries. Il y a aussi eu des morts qui ont reçu des certificats de rétablissement »

Une aide financière largement insuffisante

Alors que le pays fermait enfin ses frontières, le gouvernement fédéral a décidé de déléguer la répartition des aides d’Etat aux responsables des territoires (équivalent des régions françaises). Ces derniers avaient la responsabilité de distribuer les rations alimentaires aux citoyens, mais l’ont fait de façon inégalitaire selon Sarah. La jeune fille détaille :

« Les populations des villes, contrairement à celles des campagnes, ne recevaient que des rations de nourriture en conserve, des pâtes et du riz, ne permettant pas de manger pour plus de 3 jours. Les distributions n’étaient même pas assurées toutes les semaines, et quand les citoyens avaient une trop grosse maison, les autorités n’acceptaient pas d’en donner, estimant arbitrairement que nous n’avions pas besoin d’aide, sans même avoir d’informations sur notre situation financière. »

Le gouvernement avait également promis un support financier pour les personnes démunies, Sarah déplore le manque de moyens mobilisés : entre 5.000 et 8.000 pesos philippins (soit entre 88€ et 141€) pour deux mois.

La jeune femme explique que l’archipel des Philippines est régi par un système classant les citoyens par leurs revenus, et que seuls les individus des classes D et E (les moins aisées) pouvaient prétendre au système d’aide financière. Ces derniers devaient justifier leur situation et les demandes administratives ont mis des mois à être prises en compte. De plus, Juliette affirme que cette somme, distribuée en plusieurs échéances, s’est arbitrairement arrêtée à la fin du premier mois pour certains, plongeant des familles dans l’extrême pauvreté. Beaucoup d’entre eux ont dû braver l’interdiction de circuler pour aller mendier dans les grandes villes, faute de pouvoir travailler.

Les Philippines, malgré un taux de chômage relativement bas qui se stabilise ces dernières années, ont également un taux de pauvreté (moins de 2$/jour) supérieur à 20%, et ce avant le confinement. Le pays concentre une grande population de travailleurs informels, échappant aux statistiques. Ces Philippins travaillent selon le système « no work no pay », avec un salaire journalier trop bas pour épargner, et sans garantie de travail le lendemain. Ces populations précaires sont les plus touchées par la crise du coronavirus et peinent à s’en sortir.

Une loi très répressive votée en plein confinement

Depuis le 3 juillet dernier, il est aujourd’hui encore plus difficile de contredire publiquement les décisions gouvernementales. Le gouvernement philippin a ratifié ce jour-là la loi anti-terrorisme en pleine pandémie de coronavirus. Ce texte autorise, de façon floue, la police ou l’armée « à détenir les suspects sans mandat d’arrêt judiciaire pendant une période de 14 jours, qui peut être prolongée de 10 jours, et de les placer sous surveillance pendant une période de 60 jours, qui peut être prolongée de 30 jours au maximum ».

La Commission Nationale des Communications, un organe du gouvernement, est allée jusqu’à interrompre la diffusion de la chaine privée ABS-CBN, le plus grand groupe médiatique du pays. Cette mesure est pourtant contraire à la Constitution, selon quatre de ses rédacteurs.

La loi a permis au gouvernement de condamner plusieurs journalistes pour fake news sur la Covid-19. Juliette déplore ces “tendances autoritaristes”, qui n’ont fait que s’accroître depuis la promulgation de la loi. Dans les faits, l’accusation de terrorisme est si vague qu’elle permet au gouvernement d’enfermer tous ses opposants politiques sans avoir recours à la justice selon la jeune fille.

« Les pouvoirs de l’état sont systématiquement utilisés contre nous pour nous faire taire » s’alarme Juliette.

Les trois jeunes femmes disent être fatiguées par cette organisation politique « corrompue jusqu’à l’os ». Toutefois, Juliette, garde espoir : elle estime que son pays à énormément de potentiel à développer. « Si nous arrivons à mieux éduquer les prochaines générations d’électeurs, nous pourrons les aider à discerner les élites corrompues de ceux qui méritent le droit de nous gouverner. » Sarah partage son optimisme, et soutient les activistes philippins.

« La désobéissance civile n’est pas du terrorisme. L’activisme n’est pas du terrorisme. C’est en reconnaissant ce qui doit être changé que notre pays ira de l’avant. »

Nathan Le Blanc
Aenean Aliquam accumsan felis Praesent Nullam eleifend amet, non
Send this to a friend