“Sankara n’est pas mort” : Interview de Lucie Viver et Bikontine

Au Burkina Faso, après l’insurrection populaire d’octobre 2014, Bikontine, un jeune poète, décide de partir à la rencontre de ses concitoyens en suivant l’unique voie ferrée du pays. Du sud au nord, de villes en villages, d’espoirs en désillusions, il est mis à l’épreuve face aux réalités d’une société en pleine transformation et révèle en chemin l’héritage politique toujours vivace d’un ancien président : Thomas Sankara. Le Globeur est parti à la rencontre de la réalisatrice, Lucie Viver, et de l’acteur principal, Bikontine.

Vous avez réalisé le film en trois mois, à deux, avec seulement une caméra et un micro. La conception du film s’est-elle faite avec une part d’improvisation, au fil des rencontres ? 

Lucie : Oui la matière principale du film est totalement documentaire, spontanée, improvisée, notamment les rencontres avec les personnes. La parole a été totalement libre. Comme les situations qu’on a filmées [la leçon d’école sur le drapeau, les orpailleurs]. Mais il y a eu un travail d’écriture et de réflexion en amont pour savoir comment j’allais raconter l’histoire de ce poète qui voyage et s’interroge sur l’histoire de son pays. C’est à la fois réfléchi et anticipé mais à partir du moment où on est parti en voyage, on s’adaptait à ce qu’on voyait, et on était inspiré par ce qu’on voyait devant nous. 

Bikontine : C’est difficile de prévoir avec des gens qui ne sont pas forcément des acteurs. Là c’est vraiment l’expression vivante des personnes qui étaient avec nous et qu’on a rencontrées. Dans notre situation, c’était difficile de prévoir, car les gens interviennent avec leurs propres expressions. Ce sont des gens qui vivent leur réalité. 

Avez vous rencontré des difficultés pour tourner ?

Lucie : Ce n’était pas évident de tourner à deux seulement, en termes logistique et technique. Ça demandait beaucoup d’énergie et d’organisation. A part ça, les personnes [qu’on rencontrait] étaient toujours prêtes à aider, à nous accueillir. On n’a pas rencontré de difficultés par rapport aux personnes rencontrées et aux autorisations de tournage. On a toujours été bien accueilli. C’est vraiment une chance qu’on a eue. Mais aussi parce que notre manière de faire et de nous déplacer attiraient la sympathie : nous n’étions que deux, avec nos sacs. 

Bikontine : On pourrait imaginer qu’étant burkinabé, je connais relativement le Burkina. Mais parfois on débarquait Lucie et moi dans une localité où je n’ai jamais mis pieds, on nouait le contact tout de suite, et on se débrouillait pour trouver un logement sans que ce soit prévu. Ça a été vraiment particulier dans le film, ce sont des relations qui se sont créées. Si on s’était déplacé de façon hollywoodienne, avec un gros équipement, ça n’aurait jamais pu arriver.

Qu’est-ce qui a motivé la réalisation de ce film ?

Lucie : L’insurrection de 2014 et la suite. Ce qui allait se passer après cet événement était très important pour le pays mais aussi pour le reste du continent. C’est [le Burkina Faso, ndlr] un des seuls pays qui a réussi à chasser un président qui était là depuis 27 ans, et ce de manière pacifique. C’était le point de départ qui nous animait Bikontine et moi. À partir de là, il y a eu toute une réflexion pour savoir comment on allait aborder cette question. J’ai choisi de raconter ça à travers le voyage d’un poète. Je connaissais le Burkina, Bikontine et Sankara avant 2014, tout ça m’intéressait, mais c’est l’insurrection qui m’a donné envie de faire le film.

Bikontine : Ce pacifisme dans l’insurrection [de 2014] est aussi l’âme de Thomas Sankara. Après son assassinat les gens n’ont pas pu manifester leur peine, car ça été brusque et choquant. L’insurrection a été inspirée par l’âme de Sankara, donc elle a eu un écho différent de tout ce qu’on pouvait imaginer. Toute cette ambiance ne pouvait pas laisser indifférents les gens qui s’intéressent à l’Afrique et au Burkina.

Comment le film a-t-il été reçu au Burkina et par les personnes qui ont été filmées ?

Lucie : Le film est terminé depuis mars 2019. Avant même qu’il sorte en France on a fait plusieurs projections au Burkina, on est retourné dans les villes et villages où on a filmé. Les personnes qui ont vu le film ont été contentes de voir que ce sont vraiment les Burkinabés qui s’expriment. C’est une double-expression : celle du poète et celle des personnes qu’il rencontre. Et ceci dépeint un regard du Burkina par les Burkinabés ; c’était en tout cas l’idée première. Mon point de vue est omniprésent puisque j’ai filmé et anticipé l’itinéraire, que les scènes avec Bikontine sont mises en scène. Mais tout le reste c’est le Burkina à travers les yeux et la parole des Burkinabés. Et ça a parlé aux gens.

Bikontine : Dans le film, ce n’est pas Lucie qui parle des Burkinabés, ce sont les gens qui parlent d’eux-mêmes. Ils ont échangé sur les questions politiques, d’emploi, d’avenir. Quand les Burkinabés ont vu le film à Bobo, à Ouaga, ils ont été globalement satisfaits. Les personnes qui ont participé ont été très fières. Ce type de film est un travail anthropologique, proche de la population. 

Le film montre des personnes aux statuts socio-économiques très différents : des médecins aux professeurs en passant par les balayeuses de rue. Peut-on parler d’une société fractionnée ? Pourtant, ce sont ces personnes aux quotidiens très différents qui se sont toutes retrouvées dans la rue en 2014 ?

Lucie : L’intention du film c’était de donner la parole à tout le monde et ne pas se contenter des personnes instruites qui peuvent s’exprimer en français. Le français n’est pas la langue maternelle de toutes les personnes qui apparaissent dans le film. C’était une volonté de ma part de montrer des personnes aux statuts socio-éco différents mais en particulier celles qui appartiennent à un milieu très modeste. Je ne dirai pas cependant que c’est une société fractionnée; il y a des inégalités très importantes mais les gens ne sont pas opposés. La population est assez soudée. 

Bikontine : Est-ce que l’Afrique, par son histoire, n’est pas fractionnée ? Fractionnée dans le sens où les populations ne sont pas sur la même longueur d’onde. Le Burkina en particulier a 64 ethnies différentes. Malgré cette diversité culturelle, les sociétés arrivent à vivre ensemble, par exemple grâce à l’alliance à plaisanterie. [Plusieurs ethnies qui, par leur histoire ancestrale, ont fait des pactes, pour maintenir la paix entre les ethnies, ndlr]

Lucie : Alors même que le Burkina est une mosaïque d’ethnies, le pays vit en paix depuis longtemps. C’est seulement récemment, à cause des attentats, que les tensions inter-ethniques s’exacerbent. Mais jusque-là, la capacité de vivre ensemble est très très forte. C’est peut être aussi pour ça que l’insurrection et la transition ont réussi dans un premier temps. Tout le monde était globalement soudé. 

Depuis 2017, année de tournage du film, le nombre d’attaques terroristes et d’attentats au Burkina ont augmenté. Celles-ci seront au cœur de l’élection présidentielle de 2020. Le film revient sur l’après révolution de 2014, quand beaucoup d’espoirs animaient la population pour plus de démocratie. Que sont devenus ces espoirs aujourd’hui ? Y a-t-il un discours différent de la part de la population, comparé à celui que vous avez filmé en 2017 et présenté dans le film ? 

Lucie : La perception de l’insurrection, les espoirs de la population, ont évolué plutôt négativement. Les espoirs se tarissent. Il y a une véritable déception, qui a commencé avant 2017. Quand j’ai proposé à Bikontine de faire le film en 2015, l’espoir était encore immense, c’était la transition [politique]. Le slogan c’était “plus rien ne sera comme avant”, on était dans l’attente de jours meilleurs. Au fur et à mesure de mes aller-retour au Burkina, entre 2015 et 2017, la déception avait commencé à atteindre le moral de la population. Le film s’est adapté à cette réalité. Je pensais que le film serait plus optimiste, mais il y a une part de désenchantement. Depuis que le film a été tourné, ça s’est aggravé à cause de causes endogènes, le gouvernement mis en place par des élections ne répond pas aux attentes des Burkinabés. C’est une première déception, et puis il y a les causes exogènes dont les attentats. Et maintenant la pandémie.

Bikontine : Faire partir Blaise Compaoré, et se retrouver avec Roch Kaboré, ce n’était pas une bonne feuille de route. L’équipe politique de Kaboré est constituée de ceux qui entouraient Compaoré. Ces personnes ne réfléchissent pas pour le Burkina que nous voulons. Nous n’avons pas vécu dans la même réalité, plus de la moitié de la population burkinabé est dans le manque de moyens. Ajouter à cela la situation géo-politique du Burkina, pour avoir de l’espoir il faudrait que la population soit éduquée dans un esprit unitaire et ce n’est pas acquis. La population a eu un sentiment ponctuel d’unité en 2014 mais aujourd’hui il y a trop de disparités. 

Que devient aujourd’hui l’héritage de Sankara dans un pays de plus en plus miné par le terrorisme ?

Lucie : L’héritage de Sankara est toujours là, malgré les circonstances diverses. Dans le film à aucun moment, on n’a demandé aux personnes d’évoquer Sankara. On voit comme il est évoqué avec spontanéité, ferveur et pour des sujets différents : le féminisme, la vie politique, le développement… Il agissait à tous les niveaux de la vie des Burkinabés, donc tous les Burkinabés trouvent quelque chose qui résonne en lui. L’héritage est mis à mal aujourd’hui, par le terrorisme, la mondialisation, l’ultra-libéralisme. Mais il est toujours là, on peut l’entendre dans la parole des gens et le titre du film l’affirme. 

Bikontine : La mémoire de Sankara est omniprésente. Donner la fierté à un peuple au moment où son histoire était méconnue, oser inventer l’espoir et que celui ci resurgisse plus de 30 ans après pour se manifester dans la rue [en 2014], il faut reconnaître que cet héritage est burkinabé. 

Avez vous d’autres projets de film centrés sur le Burkina ?

Lucie : J’ai d’autres projets dont certains qui concernent le Burkina. En ce moment je suis en train d’écrire un film sur un autre artiste du Burkina.

Bikontine : Si j’ai l’opportunité de faire un film, j’ai l’envie de poursuivre. Et si j’ai l’occasion un jour, j’aimerais réaliser un film.

Lisa Hée

Intéressée par la philosophie, l'art et la politique je découvre le monde au fur et à mesure de mes voyages. Je cherche désormais à aiguiser mon regard à travers les photographies et le journalisme.

Voir tous les articles
felis Aliquam leo. Lorem Sed eget dolor Donec id ut
Send this to a friend