Ce manifestant brise sa voit en criant la culpabilité de l'Aube dorée.

Procès de l’Aube dorée : diversité et tension face aux néonazis

Le verdict d’un procès courant depuis plus de 5 ans a donné lieu à un immense rassemblement le 7 octobre dernier à Athènes. Les accusés ? L’Aube dorée, un groupe de néonazis accusé d’activités criminelles organisées. Si la manifestation anti-néonazie s’est terminée dans la violence, elle a rassemblé une véritable galerie de profils variés.

Lundi 7 octobre, 8h30. Les groupes policiers s’activent déjà dans le quartier d’Exarcheia, ancien lieu anarchiste, mais aussi d’accueil de la manifestation, face au palais de justice. C’est un très jeune agent que je croise en premier. Jeune comme la majorité de ceux que l’on croise quotidiennement dans les rues d’Athènes. Jeune et seul à boucler une des rues du périmètre. La tension est déjà palpable dans ses gestes et ses paroles adressées aux automobilistes. Un peu plus qu’une heure avant le début de la manifestation. La bande de plastique rouge et blanc craque. Contrarié, il hurle des insultes en grec. Les gens autour ne s’attardent pas. Plusieurs groupes de policiers, pour la plupart aussi jeunes que le premier, sont postés dans tout le quartier. Il n’est pas le plus armé, pas le plus gradé visiblement et il ne fait pas parti du groupe le plus important. Son agacement, ses gestes brusques et saccadés traduisent une tension commune à tous les membres des forces de l’ordre présents ce jour-là. Les manifestations grecques ne sont pas réputées pour leur calme ; la police non plus.

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Un manifestant observe les policiers à travers le murs de cars entourant le tribunal.  source : Justine Grollier

 

Une manifestation politique

Le rassemblement débute. Les multiples banderoles de groupes politiques en tout genre accrochent directement mon regard. Communistes, anarchistes, socialistes, les syndicats et partis politiques sont présents en nombre. Des drapeaux LGBTQI+ et des banderoles arguant « Black Lives Matter » et « Refugees Lives Matter » s’élèvent aussi. C’est alors que je remarque un homme, grand, âgé d’une trentaine d’années, difficile à dire avec le masque qu’il porte. Peut-être un réfugié, peut-être un simple militant, peu importe, il reste fièrement campé devant la bannière et fixe la foule. Sa présence et celle de son groupe constituent une réponse aux attaques de l’Aube Dorée qui multiplie les déclarations chocs contre les migrant.e.s depuis des années.

Le parti ouvertement anti-immigration affiche dans ses slogans l’idée récurrente d’une « Grèce aux grecs », d’un sang pur et une volonté de « dégager » les individus considérés comme “non grecs”. Une volonté si forte qu’en 2012, le Time rapporte la demande du député de l’Aube Dorée, Ilias Panagiotaros : l’homme cherche à obtenir la liste de tous les enfants étrangers inscrits au sein des garderies grecques dans le but de les renvoyer du pays. Un exemple parmi d’autres des ambitions politiques du mouvement.

Les associations de migrant.e.s et d’aides humanitaires tiennent bon et reprennent la rue lors de ce rassemblement mais aussi en vue d’une autre manifestation prévue plus tard dans le mois. Les drapeaux tenus par des jeunes étudiant.e.s se croisent et se mélangent, drapeaux LGBTQ+ devant les drapeaux écarlates des rangs du KKE, le parti communiste grec, tracts anarchistes qui passent de main en main alors que des slogans antifascistes sont lancés çà et là. Autant de militant.e.s de différents horizons rassemblé.e.s pour faire face au néo nazisme et construire une opposition à ce mouvement qui inquiète.

Entre les drapeaux du KKE et ceux du mouvement LGBTQ+, les manifestants crient les mêmes slogans. source : JG

 

L’angoisse et la révolte

Derrière une banderole, une main, tenant fermement un mégaphone. Le corps tendu et vif d’une jeune militante, les sourcils froncés, la bouche tordue. Elle s’est arrêtée quelques minutes pour reprendre son souffle mais s’apprête à crier des slogans à nouveaux. Assez petite pour passer sous une des plus grandes banderoles, cette manifestante occupe un large espace de parole. Pas besoin de parler grec pour sentir sa colère et son émotion. Les slogans sont repris en cœur autour d’elle. Il est simple de comprendre certaines paroles comme « antifasismos » ou le nom de « Pavlos Fyssas », un rappeur assassiné par un membre de l’Aube dorée.

Une manifestante lance des slogans repris en chœur par la foule. source : Justine Grollier

Si la colère, la tension et la fatigue marquent l’ambiance de cette manifestation, la foule garde son sang-froid et reste stoïque. Non pas molle, ni complaisante mais bien engagée et maîtrisée. Des cris bien sûr résonnent autour de moi, un groupe d’étudiant.e.s s’exclame : « L’Aube doré en Prison ! ». Une déclaration qui ne fait pas l’unanimité. Des tracts anarchistes demandent, eux, une peine radicale : la mort.

Ce regroupement est le lieu et le temps de l’expression d’un ras-le-bol mais aussi clairement d’une inquiétude et d’une angoisse du peuple grec face à l’étendue d’un tel mouvement au sein du pays. Plus loin, un autre manifestant s’accroche à son mégaphone en criant : « Ils sont coupables ». « This machine kills fascists » écrit sur son t-shirt, un masque avec un slogan antinazi baissé sur son menton et les larmes au bord des yeux, il s’époumone dans son appareil. Visiblement ému et à bout, la voix de l’homme à la carrure plutôt imposante se brise. Un parallèle marquant face à la colère froide de la militante précédente.

Ce manifestant brise sa voit en criant la culpabilité de l'Aube dorée.
Ce manifestant clame la culpabilité de l’Aube dorée. source : Justine Grollier

Verdict symbolique et réactions grisantes

En voulant me placer à l’ombre, je me rapproche du cœur de la manifestation. En face du palais de justice, au croisement de deux rues, là où deux parties de la foule se rencontrent, une foule très dense face aux camions de police. Proche des enceintes, j’écoute les déclarations en grec de leaders de la manifestation. La voix rauque d’un homme assez âgé résonne dans le cortège. Les oreilles sont attentives à son discours en attendant l’annonce du verdict. Les déclarations s’enchaînent, les manifestant.e.s sont plus fébriles, la sentence doit être annoncée sous peu.

Les charges retenues sont prononcées par quelques voix différentes au travers d’enceintes disséminées à plusieurs endroits du rassemblement. Le silence se fait. Un silence lourd et fébrile. Des milliers de personnes écoutent le résultat d’un procès qui dure depuis plus de cinq ans. À côté de moi, se trouve un groupe de Grecques. Elles ont la gentillesse de me traduire les annonces qui tombent au compte-goutte.

Plusieurs manifestant.e.s accrochent des pancartes à leur dos et demandent à ce qu'on les prenne en photo en rappelant les meurtres commis par l'organisation. source.JG
Plusieurs manifestant.e.s accrochent des pancartes à leur dos et demandent à ce qu’on les prenne en photo en rappelant les meurtres commis par l’organisation. source.JG

 

Souriant à pleines dents, une femme explique en anglais : « Le meurtrier de Pavlos Fyssas vient d’être reconnu coupable ! ». Applaudissements. Avec les années, Pavlos Fyssas est devenu le symbole de la lutte contre l’Aube Dorée. Ce rappeur antifasciste a été poignardé en 2013 par un responsable de l’organisation. J’aperçois des banderoles avec son nom de scène « RIP Killah P » brandies à l’annonce de la condamnation de Giorgios Roupakias, son meurtrier. Les manifestant.e.s scandent un slogan bien vite traduit : «  Pavlos Fyssas est encore vivant. Les néonazis seront punis ».

Les charges retenues contre les accusés tombent peu à peu. A chaque fois, des applaudissements, des slogans lancés, une satisfaction face à des sentences assez inattendues. Le procès est énorme. Quasiment soixante-dix personnes accusées, de nombreuses charges, des affaires de meurtres, de mises à tabac, et la question qui cristallise tous les enjeux : l’Aube Dorée est-elle un parti ou une organisation criminelle ?

Cette personne arbore fièrement un masque avec le message "Les nazis en prison". source : Justine Grollier
Cette personne arbore fièrement un masque avec le message “Les nazis en prison”. source : Justine Grollier

 

Un hélicoptère survole la foule, quelqu’un pointe du doigt un drone. Dans une ambiance qui reste pesante, le groupe de trentenaires traducteurs continue d’attendre le verdict final. Le plus important : la réponse à cette interrogation centrale. Une annonce résonne et encore une fois, nul besoin de comprendre la langue grecque. Des milliers de personnes applaudissent. Les deux corps d’un couple proche de moi s’étreignent. Des slogans antifascistes démarrent une nouvelle fois, les poings sont brandis : l’Aube dorée vient d’être reconnue comme organisation criminelle. Ma traductrice improvisée m’explique « La sentence est inattendue, l’issue était si incertaine ! ».

Alors que la procureure de la République avait conseillé un acquittement partiel pour les responsables de l’Aube Dorée, les associations et proches des victimes demandaient des sentences fermes :  “Ils ont eu raison ! C’est énorme ! C’est vraiment important” se réjouit l’amie de notre interprète. Le groupe néonazi est aujourd’hui puni par la justice devant toute la société grecque.

Une foule qui exulte face à une police violente

Quelques personnes se préparent à des débordements avec leurs masques à gaz. source JG

 

À peine quelques secondes après l’annonce du verdict final, le rassemblement prend un mauvais tour. Le mur de cars policiers qui entourait le palais de justice s’ouvre, les policiers s’avancent et utilisent immédiatement un canon à eau. Quelques fumigènes, un mouvement de foule ; en moins de deux minutes le boulevard est vidé. Les gaz lacrymogènes sont utilisés en masse. Certain.e.s enfilent leurs masques à gaz, les autres se protègent comme ils et elles peuvent. Une femme m’emmène vers l’immeuble le plus proche. A l’intérieur, toux, larmes et panique. Des crèmes et du sérum physiologique s’échangent pour calmer les yeux touchés par les gaz. Nos traductrices nous recherchent, s’assurent que nous ne sommes pas blessé.e.s.

Soudain un homme rentre en hurlant et en pleurant. Les yeux rouges, trempé jusqu’à l’os, ses sacoches sur le côté, un appareil à la main.  Les gens l’écoutent dans le calme alors qu’il s’enflamme : « Rappelons-nous que ce procès est une victoire ! ». Si la manifestation s’est terminée dans la violence, l’Aube dorée est bel et bien condamnée. Très vite il s’assoit, sonné. Dans l’immeuble une petite grand-mère déambule, tranquille, un léger masque chirurgical sur la bouche. Ce n’est pas la première manifestation qu’elle voit se terminer dans la violence et sûrement pas la dernière.

Le boulevard est vidé en quelques minutes sous les gaz lacrymogènes lancés par la police. Source : JGrollier

 

 

Justine Grollier
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