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Les dessous de la pêche préventive à la Réunion : le retour des cowboys dans l’Océan Indien ? [ Interview de François Sarano ]

Dans un contexte de crise autour des attaques de requins à la Réunion, la mise en place d’un programme de pêche dite “préventive” a été prononcée par le Préfet pour la période 2018-2021. Ce programme a pour ambition de cibler et capturer les espèces considérées comme dangereuses pour l’homme (requins tigre et bouledogue), afin d’atténuer le risque d’attaques. Or, les associations environnementales crient au scandale écologique. Pourquoi ?

Ce programme est mis en œuvre sur le terrain par une fédération d’associations de surfeurs (le Centre Sécurité Requin), chargé d’installer des palangres pour attirer et capturer les squales concernés. Or dans les faits, beaucoup d’autres espèces se retrouvent hameçonnées. C’est pourquoi les associations environnementales dénoncent un massacre inutile, qui n’aura pour seul effet que de détériorer encore plus l’écosystème marin. Que se cache t-il derrière la communication officielle de ce programme ? Pour tenter d’y répondre, Le Globeur est allé à la rencontre d’un farouche opposant de cette politique réunionnaise et fervent défenseur des océans : François Sarano, célèbre océanographe et fondateur de l’association Longitude 181.

Les grandes lignes du Programme de pêche préventive à la Réunion

Depuis l’annonce du préfet en mars 2018, le Centre de ressources et d’appui sur le risque requin (CRA), aujourd’hui connu sous le nom de Centre Sécurité Requin (CSR), a été chargé de mettre en œuvre le Programme réunionnais de pêche de prévention 2018-2021. Comme indiqué dans les termes, le programme ambitionne de prévenir et réduire les risques d’attaques de requin qui ont lieu chaque année sur les plages réunionnaises. Les principales victimes sont les surfeurs, mais aussi quelques rares baigneurs. Ainsi, les initiateurs de ce programme voudraient parvenir à une certaine sécurisation des côtes réunionnaises afin d’éliminer le risque de potentiels accidents dans les années à venir.  

Le CSR pilote les opérations de ce programme (financées à hauteur de 840 000 euros par l’État français) au moyen notamment de prélèvements ciblés de deux espèces considérées comme potentiellement dangereuses : les requins-bouledogues et requins-tigres. Pour ce faire, les deux techniques de pêche entreprises depuis deux ans, sur le littoral de l’ouest et du sud de l’île, sont la palangre verticale avec alerte de capture (PAVAC ou plus communément appelée « drumline ») ainsi que la palangre horizontale de fonds (sur des fonds de 50 mètres de profondeur et plus au large). Ces palangres, qu’elles soient au large ou sur la côte, permettent de capturer des requins à l’aide d’énormes hameçons et des appâts de thon. En même temps, le système “d’alerte de capture” relié au téléphone des pêcheurs permettrait selon eux de relâcher à temps les autres prises accidentelles.

Duel de prédateurs à la Réunion – Source : pixabay.com

Le CSR dit vouloir une exigence de transparence quant aux actions engagées et aux résultats obtenus. Ils communiquent par exemple les chiffres du nombre de prises depuis la mise en place de ce type de pêche (207 squales en août 2020: 41 bouledogues et 166 tigres). Selon leurs dires, les interventions se feraient en moins de 2 heures pour limiter l’impact environnemental, et les spécimens capturés le seraient à usage exclusivement scientifique afin d’améliorer « les connaissances comportementales de l’animal ».

Derrière les bonnes intentions, des coups d’épée dans l’eau

Un collectif d’associations environnementales (dont Sea Shepherd et Longitudes 181) dénonce ce programme comme étant une catastrophe écologique pour la biodiversité marine. Elles affirment notamment que la destruction des requins aux abords des côtes est “inutile” en matière de sécurisation, puisque les spécimens tués seraient remplacés par d’autres arrivants. Un des problèmes également soulevés par ces associations concerne les “prises accessoires”, autrement dit, toutes les autres espèces qui se retrouvent capturées dans les hameçons. Le CSR affirme rejeter à l’eau 83% de ces espèces encore vivantes. Or selon François Sarano, ils omettent de dire dans quel état sont ces poissons. “Ils sont dans un tel état qu’ils sont incapables de survivre par la suite”, affirme-t-il.

Logo de l’association Longitude 181https://www.longitude181.org

François Sarano a accepté de répondre à nos questions concernant l’application de ce programme à la Réunion. Océanographe, plongeur professionnel et ancien chef d’expédition du Commandant Cousteau, il connaît parfaitement les enjeux de ce programme, pour avoir rencontré à plusieurs reprises les différentes associations de surfeurs qui dirigent ces opérations à la Réunion. Sur place, il a négocié et proposé des solutions alternatives à la pêche au requin, qui n’ont jamais vraiment été entendues. Aujourd’hui, il nous reçoit en tant que fondateur de l’association de protection des océans : Longitude 181. Cette interview tente d’apporter un éclairage contradictoire à la communication officielle qui est faite autour ce programme.

Jonas Peyrieux : De prime abord, lorsqu’on aborde ce débat, on a le sentiment qu’une véritable bataille sémantique se joue entre deux acteurs irréconciliables.

François Sarano : Il ne faut pas oublier l’essentiel de la population qui se désintéresse complètement de cette histoire-là. Il n’y a pas deux acteurs, mais trois grands groupes. Le premier (la majorité de la population réunionnaise) est pris dans tout un tas d’autres questions beaucoup plus cruciales que celles des requins. Ils se désintéressent de la question et font face à d’autres problèmes d’organisation. Après cela, il y a 2 groupes, ceux qui souhaitent sécuriser leurs activités de surf, un petit groupe, pas la majorité, mais très bruyante, très active et bien payée. Ce ne sont pas des gens qui connaissent ou aiment la mer, ce sont des gens qui aiment le sport. Sport d’ailleurs magnifique, mais qui s’exerce dans un milieu marin qui est un écosystème sauvage. Et ce que les gens ne comprennent pas, c’est qu’on ne peut pas déconnecter la vague du surfeur de ce milieu marin. Alors qu’eux voudraient exercer leur talent dans un milieu sans risque. C’est là où le bât blesse. Les autres usagers de la mer (plongeurs sous-marins en particulier) seraient fort heureux de voir des requins, mais la Réunion est un endroit où il y a très peu de requin. Ils sont très difficiles à voir. Si on veut voir des requins, en particulier des requins-bouledogues, on va au Mexique. On peut nager avec eux, il y a des millions de gens sur les plages, qui pratiquent toutes sortes d’activités nautiques traditionnelles et les bouledogues sont là. Il n’y a jamais d’accident malgré les panneaux de mises en garde. Bien sûr la côte mexicaine n’a pas la même topographie que les côtes réunionnaises. Elle n’amène pas les requins-bouledogues au ras de la côte, car il n’y a pas non plus toutes ces eaux usées comme à la Réunion, lorsqu’il y a des pluies très importantes, qui dévalent le long des montagnes transportant avec elles toutes sortes de déchets organiques qui attirent les requins au ras de la côte.

Il faut apprendre l’écosystème naturel, comme on apprend un écosystème artificiel.” François Sarano

J.P. : Alors comment fait-on pour éviter les accidents ?

F.S. : Tout le monde veut éviter les accidents. Mais nous pensons que pour les éviter, il faut respecter les règles de l’écosystème. Il faut apprendre l’écosystème naturel, comme on apprend un écosystème artificiel. Quand on a des enfants qui grandissent en ville, on leur apprend les règles de l’écosystème « ville ». Et si l’on ne respecte pas ces règles-là et que l’on traverse au feu vert, on peut être tué. Autrement dit, l’écosystème dans lequel nous vivons tous les jours est incroyablement dangereux, mais nous en apprenons les règles et nous les respectons. À l’inverse, l’écosystème marin n’est pas dangereux, mais il y a des codes à respecter pour éviter la probabilité d’avoir un accident. Les surfeurs de l’époque étaient des marins qui aimaient la mer. Et ils disaient « Il est urgent que nous respections mieux les règles de l’écosystème. Aujourd’hui, on a des consommateurs de sport et d’activité ludique qui se pensent dans des parcs d’attractions où l’on doit pouvoir pratiquer son sport sans aucun risque. Ce ne sont pas des gens qui aiment la mer. Même s’il faut distinguer deux types de population de surfeurs : la plus importante, les marins et l’autre, les sportifs qui ne pensent qu’à leur activité sportive. À hauteur de 840 000 euros par an, ces derniers demandent à l’État de sécuriser leurs terrains de jeu en éliminant le risque requin. Au hasard ! J’insiste sur ce mot. Sans limites d’espèce, sans limites de temps. Indistinctement. Puisqu’il est impossible de sécuriser tout un océan, il s’agit d’une politique absurde. Cette politique ne permettra jamais de parvenir au résultat d’éliminer 100% des accidents.

“Nous les plongeurs qui sommes dans l’eau, et qui n’avons jamais d’accident ; nous vivons en paix avec ces animaux-là” François Sarano

J.P. : En contre-partie, que pensez-vous de la « liberté » revendiquée par les surfeurs ?

F.S. : La liberté c’est d’abord apprendre. Ensuite, juger de la situation en fonction de ce que l’on a appris. Et prendre en responsabilité, la décision de faire ou de ne pas faire. La liberté est indissociable de la responsabilité. Ils confondent « liberté » et « caprice ». Parce que pour eux, la liberté est associée à « sécurisation par l’État » sans respect des règles.

J.P. : Les opérateurs de ce programme communiquent sur l’aspect « durable » de cette pêche, en certifiant que les prises accessoires étaient toutes rejetées à la mer. Cette pêche est-elle aussi respectueuse de l’environnement qu’ils le prétendent ?

F.S. : Les dégâts collatéraux de ce programme sont majeurs ! Normalement, il devrait y avoir un décompte transparent fait par des observateurs professionnels, mais bien souvent ils ne sont pas les bienvenus et en finalité très peu présents sur les bateaux de pêche. Le décompte est donc plus ou moins bien tenu. Aujourd’hui, on estime presque 600 captures accessoires, des raies, des requins marteaux, toutes sortes de poissons qui n’auraient jamais dû être attrapés par ces fameuses palangres placées au ras des côtes. D’ailleurs, au départ il était question de ne pas mettre d’appât gras sur les hameçons, mais des appâts maigres. Or, ces appâts gras attirent les requins du large qui sans cela ne seraient jamais venus jusqu’aux côtes. Ces palangres censées éliminer le problème ne font que le renforcer puisqu’elles attirent aussi les requins-tigres, très peu en causes dans les accidents à la Réunion. Ces derniers subissent de plein fouet cette pêche punitive absurde. Par ailleurs, les requins marteaux qui ont été hameçonnés meurent tout de suite, bien qu’ils puissent être rejetés à la mer. Ils sont dans un tel état qu’ils sont incapables de survivre par la suite. Ces soi-disant « pêcheurs durables » ne s’inquiètent aucunement de ce qui se passe après avoir rejeté le poisson par-dessus bord. La réalité, c’est qu’il va mourir ailleurs ou se faire manger par d’autres poissons qui voient en lui une proie facile. Le plus scandaleux dans ce terme « durable », est qu’ils utilisent des termes qu’ils ne connaissent pas et qui donne le tournis aux politiques qui s’en gargarisent.

“La liberté est indissociable de la responsabilité.” François Sarano

J.P. : Mais ces surfeurs semblent insister sur la dangerosité des requins-bouledogues et tigres. À les écouter, ces animaux sont très dangereux pour l’homme.

F.S. : Les requins-bouledogues sont par nature dangereux puisque ce sont des prédateurs. Mais si l’on nage sous l’eau avec eux, nous partageons dès lors un bonheur infini. L’année dernière, je plongeais avec des dizaines de bouledogues qui passaient à seulement quelques mètres. Et je n’étais pas seul, il y avait avec moi une dizaine de personnes qui n’avaient jamais vu un requin d’aussi près. Au départ, ils en avaient une peur panique, car ils avaient probablement lu les journaux de la Réunion [rires], au point que certains d’entre eux ne l’avaient pas dit à leurs parents pour ne pas les affoler. Après plusieurs plongées, les yeux dans les yeux, ils ont découvert un animal paisible. En ce qui concerne le requin-tigre, il n’a rien a faire dans cette histoire. Or, il se trouve qu’en fait on justifie les millions d’euros qui pourraient être mis dans un programme d’éducation à l’environnement marin. Les gens apprendraient ainsi à vivre avec les requins. Car nous les plongeurs qui sommes dans l’eau, et qui n’avons jamais d’accident ; nous vivons en paix avec ces animaux-là. Il n’y a bien que 40 surfeurs qui ne vivent pas en paix.

J.P. : Apparemment, il est déjà arrivé que des baigneurs se fassent également mordre. Ce problème ne concerne peut-être pas uniquement les surfeurs ?

F.S. : Les personnes les plus à risque sont celles qui sont en surface. Je ne connais aucun accident sur plongeur ou apnéiste, car nous voyons l’animal, lui aussi nous voit, on se reconnaît et tout se passe très bien. De fait, nous ne sommes pas la proie des requins. Ils ne nous aiment pas. En revanche les gens en surface qui ne regardent pas sous l’eau et qui frappent l’eau, attirent les requins, car ce mouvement arythmique mime un animal blessé. Certains requins un peu explorateurs ou affamés vont se risquer à mordre quelque chose qu’ils n’ont pas réussi à identifier. Ainsi, c’est un phénomène extrêmement rare qui ne concerne qu’une catégorie de gens qui sont en mer et seulement quelques individus requins qui sont plus explorateurs que les autres. Autrement dit, on massacre indifféremment des centaines de requins pour éliminer un individu potentiellement dangereux et qu’en général on n’attrape jamais. C’est pour cela qu’à Hawaï, les pêches punitives comme celle dont on parle ont été arrêtées dans les années 80, car elles coûtaient très cher, et le poisson à l’origine de l’accident n’était jamais attrapé alors qu’on en tuait des dizaines d’autres. Donc, plutôt que de comprendre, on élimine. Ce raisonnement absurde peut se traduire par : « Si ce n’est pas toi, c’est donc ton frère ou l’un des tiens ». C’est comme si à cause d’un accident de la route, on retirait le permis à tous les autres usagers de cette même route. C’est ça l’absurdité de la politique actuelle.

 

Pour aller plus loin

 

Document : Communication officielle autour du programme de pêche de prévention 2018-2021

Rapport : Ecologie et Comportement des Requins Côtiers de La Réunion (ECORECO-­‐RUN) – : Université de La Réunion, UMR Entropie – 2015

Essai: Le retour de Moby Dick, Francois Sarano, Préface de Jacques Perrin, coll. Mondes Sauvages, Actes Sud, 2017 (Prix 2018 de l’Académie Française de Littérature et Philosophie, Jacques Lacroix)

Film : OCÉANS, co-auteur Francois Sarano, film, réalisation Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, 2010

Article : Portrait de François Sarano, “L’océanologue qui veut sauver les hommes”, JDD, 10 Mars 2018

 

Jonas Peyrieux

Ancien salarié de l'hôtellerie, j'ai décidé de reprendre les études dans le cadre d'une licence en Droit et Philosophie, puis d'un Master à Sciences Po Lyon. Avec le Globeur, j'aimerais rédiger des articles pour mettre en lumière les innovations autour du développement durable à Madagascar.

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