Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a accusé à la télévision Emmanuel Macron d’être « obsédé par Erdogan jour et nuit » au terme d'une joute rhétorique par médias interposés qui dure depuis plusieurs mois.

Le bruit de l’outrance

Parlons peu, parlons bien. En 280 signes plus précisément. De petites phrases assassines, rarement érudites, toujours polémiques, boxent sur le ring du « monde d’après » et diffèrent bien peu du précédent. Twitter est toujours là et n’a rien à envier aux sophistes du monde ancien : le scandale y est érigé en mantra, l’esclandre en roi. Accuser pour régner. Voilà donc le secret de l’éclat de voix. Engagés dans une course aux tweets et aux followers, des États-Unis à la Turquie, les puissants manient les mots comme des uppercuts cinglants.

C’est bien elle, la « petite phrase », qui a mené à la baguette notre actualité de la semaine. Elle claque, détonne, amuse, choque ou moque. Toujours en attaque, elle a le don de prendre le pas sur les analyses de fond pour ne laisser qu’une brève impression, reprise des centaines de fois sur les réseaux sociaux ou sur nos médias. Dans le flux perpétuel de l’information, ces bombes rhétoriques polarisent, font réagir, et « engagent » les utilisateurs. Jusqu’à ne plus voir qu’elles. Avec des plates-formes comme Facebook ou Twitter, les sphères publiques et privées sont fondues. Des contenus extrêmement différents se disputent l’attention des utilisateurs. Exit les grandes analyses, ces simplifications extrêmes – souvent désarmantes, parfois violentes – annihilent tout débat. En sommes-nous réduits à cela : un spectacle de tapage et de fracas ?

“Allez d’abord faire des examens de santé mentale” – Recep Tayyip Erdoğan, 25 octobre

 

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a accusé à la télévision ce week-end Emmanuel Macron d’être « obsédé par Erdogan jour et nuit ».« C’est un cas, et en conséquence, il a vraiment besoin de subir des examens », a-t-il ajouté. Le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, a rappelé l’ambassadeur de France en Turquie à Paris « pour consultation ». Une preuve de désaveu et une première dans les relations franco-turques. Paris dénonce par ailleurs une « propagande haineuse de la Turquie » contre la France et a regretté l’absence de réaction turques à propos des caricatures de Mahomet et de l’attentat du professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty. La présidence française relevait aussi les « déclarations très offensives [de Recep Tayyip Erdogan] de ces derniers jours, notamment sur l’appel au boycott des produits français », alors que ces appels se multiplient au Moyen-Orient.

« L’outrance et la grossièreté ne sont pas une méthode. (…) Nous exigeons d’Erdogan qu’il change le cours de sa politique car elle est dangereuse à tous points de vue. Nous n’entrons pas dans des polémiques inutiles et n’acceptons pas les insultes. »

L’Elysée, cité par l’Agence France-Presse (AFP) 

Cette esclandre n’est que la dernière en date d’un ping-pong rhétorique. Du conflit en Libye, aux tensions en méditerranée en passant par le Haut-Karabakh (où la Turquie soutient l’Azerbaïdjan contre l’Arménie), les tensions sont nombreuses entre les deux pays. Il y a deux semaines, le président Erdogan avait dénoncé avec véhémence les déclarations du président français sur le « séparatisme islamiste » et condamne régulièrement l’ingérence française en Méditerranée. Si la rhétorique belliciste d’Erdogan est désormais un fait avéré, reste que la dégradation des relations franco-turques a atteint son paroxysme.

“Ils ne passeront pas”  Emmanuel Macron, 17 octobre

Prononcé devant le collège de Samuel Paty, à Conflans-Sainte-Honorine, par Emmanuel Macron, à propos de l’extrémisme religieux, « Ils ne passeront pas » fait écho à toute une culture historique et plaide pour l’unité de la société. De la France face aux Allemands, à l’opposition espagnole face à Franco, “ils ne passeront pas”, ou “no pasaran” est “le cri de ralliement de tous les anti-fascistes sur les cinq continents depuis un siècle”, explique l’éditorialiste de TV5Monde, Slimane Zeghidour. Une phrase notamment célèbre pour avoir été reprise dans le Seigneur des Anneaux par le mage Gandalf dans une scène devenue culte.

“Who made the cages, Joe ?” Donald Trump, 22 octobre

Aux Etats-Unis, le débat télévisé du 29 septembre, ponctué de provocations, d’insultes et d’adresses personnelles, avait été un fiasco retentissant pour les deux candidats à l’élection présidentielle. Il avait néanmoins connu un succès certain sur les réseaux sociaux et en terme de couverture médiatique. Ce 22 octobre, c’est avec plus de mesure que les deux adversaires se sont fait face sur les thématiques économiques, migratoires et sanitaires, non sans distiller quelques attaques en piqures de rappel. Donald Trump a centré sa parole autour de la loi de 1994 contre le crime. De son côté Joe Biden a attaqué son adversaire sur son bilan migratoire et sur la séparation de migrants et de leurs enfants à la frontière américano-mexicaine. Près de 500 enfants n’ont toujours pas retrouvés leurs parents. « C’est criminel » a asséné Biden tandis que Trump s’est contenté de répondre un cinglant “Qui a fait les cages Joe ?”. Une référence directe à la création sous l’administration Obama de centres de détention pour les immigrés sans papiers. « Une erreur » dit regretter l’ancien vice-président. Un débat plus constructif mais dont l’impact est incertain à 12 jours des élections. 50 million d’électeurs sont déjà passés par les urnes pour voter de façon anticipée et ainsi éviter la foule le 3 novembre. 

“Si vous entendez quelqu’un dire que c’était ennuyeux, courez. Il y a une incitation perverse attachée aux événements qui sont conçus autant pour la couverture qui en résulte que pour l’audience immédiate. Les conflits et l’indignation suscitent de l’intérêt. Bien moins que des dialogues réfléchis.”

David Siders à propos du second débat télévisé des présidentielles américaines – Journal Politico – 22/10/20 (traduction)

Dépolitisation, sensationnalisme et dramatisation sont les nouveaux rois des médias comme l’écrivait Pierre Bourdieu en 1974. Or, n’ayons pas peur de saisir la complexité. Sur les plateformes, les consommateurs d’informations sont encouragés à exprimer leur soutien ou leur rejet, mais pas à s’organiser politiquement. Là réside la menace. En perdant tout fond, la phrase « choc » n’est qu’un écran-spectacle, nuisant «  à la capacité du public à maintenir une vision rationnelle du monde réel »  selon la formule de Ben Bagdikian (The Media Monopoly, 1983).

Attachons-nous à retrouver de la profondeur, de la nuance, de l’analyse, pour ne pas laisser la transcription de ce monde à des mots spectacles stériles. Osons les regards larges, les paroles suspendues, le temps long du récit et du podcast. Partons rencontrer, nous interroger, débattre avec ferveur et volonté. Redonnons matière et couleur à nos récits.

C’est du reste le pari que nous avons fait, et que nous réaffirmons, dans les articles du Globeur.

Louise Le Borgne

Etudiante à l'ESJ Lille, j'aime la plume et le volume, la rime et l'image, la prose et le voyage. De mes aventures internationales l'an passé, j'ai gardé un pied en Turquie et le cœur en Argentine. Toujours à l'affût de rencontres déroutantes et de bonnes histoires, je m'occupe désormais des RS.

Voir tous les articles
amet, mi, consectetur accumsan dapibus dictum fringilla ultricies leo diam Praesent
Send this to a friend