Dans l’objectif engagé de Carolina Arantes

Photojournaliste brésilienne, Carolina Arantes présente jusqu’au 31 octobre sa série d’images “La ruée vers l’or vert” au Festival Photo La Gacilly, une production réalisée au cœur des incendies en Amazonie à l’été 2019. Elle dévoile aujourd’hui son quotidien de photographe indépendante, métier qu’elle exerce avec passion et engagement.

C’est en plein air, dans les rues fleuries de la Gacilly, à mi-chemin entre Nantes et Rennes, qu’une centaine de photographies venues du monde entier prennent place chaque été. Depuis 16 ans, la commune accueille le Festival Photo La Gacilly, ses 300 000 visiteurs et ses envies de bout du monde. Portée par le thème “Viva Latina”, l’édition 2020 a mis le cap sur l’Amérique du Sud, guidée par les photographes du continent. Parmi eux, Carolina Arantes, photojournaliste franco brésilienne, présente “La ruée vers l’or vert”, une série d’images réalisée à Altamira, au Brésil. Ces photographies sont consacrées aux ravages des feux survenus à l’été 2019 en Amazonie. “Mes sujets de photos ne sont pas des sujets qui vont apporter des réponses mais qui vont mettre la question sur la table, en réflexion”, introduit la photojournaliste, le regard pétillant et la parole éloquente.

Autoportrait de Carolina Arantes © Carolina Arantes

Née en 1980 dans l’état du Minas Gerais au Brésil, Carolina Arantes fait ses classes en journalisme avant de se lancer en photographie. “Ce sont les cours de photographies du Senac [université à Sao Paulo, ndlr], le photojournalisme et mon intérêt pour l’art plastique, pour le cinéma qui m’ont amené à la photographie. Je suis très curieuse, j’ai envie de raconter des histoires”, explique-t-elle, dans un français presque parfait.

Ses débuts professionnels commencent alors par des formations, des rencontres et des stages, en France, où elle s’installe dès 2009. Depuis, plusieurs de ses séries photos à l’instar de  “Holy Cow”, dédiée à l’élevage bovin intensif au Brésil, ou “First Generation” sur la première génération de femmes afro-françaises, ont fait les pages de la presse mondiale de The New York Times à Stern en passant par L’Obs et The Guardian. Elle livre aujourd’hui, depuis son expérience à Altamira, l’envers du métier avant de raconter son quotidien en tant photographe indépendante.

Donner le temps d’écouter

Pour moi, mes histoires ne sont pas forcément des histoires de dénonciation ou négatives, à part pour Altamira”. Entre les éclats de rire et les sourires échangés, le ton de Carolina Arantes se veut plus grave lorsqu’elle aborde ce dernier reportage à Altamira, lieu de départ de nombreux feux survenus à l’été 2019 en Amazonie. “C’est une région dangereuse en soi. C’est un sujet où il faut tenir compte de la situation sociale et géographique : il y a la violence sociale (menaces, assassinats) mais aussi l’état des routes, les distances assez larges […]. Un sujet comme ça, ça peut mener à deux à trois semaines d’investigation avant d’y aller”, poursuit-elle.

“Ce sont jusqu’à 350 kilomètres par jour. Parfois, on arrive et le personnage n’est pas là. Mais le sujet le mérite aussi n’est ce pas ?” 

Carolina Arantes

Une fois sur place, pendant un mois, la photojournaliste travaille ses contacts, prête l’oreille aux personnes rencontrées, gagne la confiance de certains. Le but : être acceptée dans leur intimité. Pourtant, de temps à autre, “ce sont jusqu’à 350 kilomètres par jour. Parfois, on arrive et le personnage n’est pas là. Il faut revenir le lendemain. Mais le sujet  le mérite aussi n’est ce pas ? Pour écouter les gens, donner le temps d’écouter, ne pas imposer un regard extérieur […]. Une fois que tu es sur place, tu vas écouter et filmer” . L’essentiel est dit. L’écoute et la confiance guident les reportages de la photographe. “C’est très important de créer une confiance avec les personnes parce qu’elles te donnent une liberté d’entrer dans leurs vies”, développe-t-elle.

Parfois confrontée à des quartiers où le trafic de drogue est courant, elle raconte ainsi avoir consacré un temps important à écouter des familles, souvent menacées de mort. “Une réalisation d’une image pareille est très complexe. Parce qu’on met en risque la vie des autres”. Quelques jours plus tard, le retour à sa réalité reste encore difficile. Elle éclaircit : “ça a un impact direct sur nous en tant que personne mais également dans les reportages qu’on va faire. Ça agrandit notre vision du monde, ça nous rend plus inquiet peut-être”.

Légèreté

“A possible agriculture”, “Tombamento”, “Let’s Swing!” : si certaines séries d’images de Carolina Arantes portent un regard plus positif sur le monde, son engagement reste le même, “pour être au plus proche, raconter l’histoire telle qu’on l’a vécue”. À l’instar de “Tombamento”, reportage sur la question raciale au Brésil, où elle explique que “le côté positif est proportionnel à la violence subie depuis des siècles”. Ses sujets de photographie se partagent ainsi entre projets personnels et commandes médiatiques. Souvent, le point de départ est d’ordre journalistique. “Pour mes sujets personnels, ce sont des mois d’investigation, de lectures, de rencontres”, précise-t-elle. Le documentaire photographique se construit en deux temps : celui de la recherche et celui du créatif par la photo, auquel l’information s’ajoute spontanément.

“La tendance est d’occuper le moins possible l’espace de la réalité que je fréquente afin que ma présence n’y influe pas.”

Carolina Arantes

Surtout, l’engagement de Carolina Arantes se traduit sur le terrain. Celle qui écoute avec respect et empathie travaille également avec peu d’équipements. “J’essaie d’être la plus légère possible. La tendance est d’occuper le moins possible l’espace de la réalité que je fréquente afin que ma présence n’y influe pas. On est un élément extérieur donc le comportement des gens va changer une fois que tu es dans leur intimité “ , éclaire la photojournaliste. Une manière également d’avoir plus d’aisance dans ses mouvements, “de capter les moments avec le plus de naturel possible”. De la construction de ses sujets au reportage sur le terrain, son travail se veut donc résolument engagé.

Au Brésil, « le journalisme n’inclut pas la photographie telle qu’elle le mérite »

Partagée entre la France et le Brésil, Carolina Arantes évoque les différences de l’exercice du métier entre les deux pays. Dans l’Hexagone, si le confort est relatif, il est tout de même permis par l’accès facilité à la culture pour tous et l’importance sociale accordée à la photographie. Au Brésil, la photographe explique que “le journalisme n’a pas encore inclus la photographie telle qu’elle le mérite, par manque de moyen ou manque de vision alors que l’image est le langage du futur”

Malgré la valorisation du métier pendant le boom du photojournalisme dans les années 1960, l’instauration de la dictature de 1964 à 1985 a coupé court aux initiatives des photojournalistes dans le pays. Depuis l’ouverture à la démocratie, la situation s’est améliorée mais reste précaire. A contrario, Carolina Arantes souligne “le respect du photojournalisme, l’importance de l’image” en France malgré les difficultés économiques des médias. Pour autant, elle rappelle les obstacles de la profession, faute de soutien de la part de structures institutionnelles ou privées. Elle conclut, l’accent brésilien aux lèvres, que l’exercice de son métier est avant tout “une force majeure qui te mène à ça comme une nécessité de raconter, de photographier”.


Pour découvrir les photographies de Carolina Arantes : http://www.carolinaarantes.com/ 

Lola Uguen

Amoureuse des mots et du reportage journalistique, je quitte la pointe bretonne pour le Costa Rica dans le cadre de mes études à Sciences Po Saint-Germain. A la rencontre des Ticos y Ticas, je souhaite explorer et questionner le modèle écologique du pays, considéré comme un « paradis vert ».

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