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Colombie, que valent les vies ?

Pablo Escobar, reggaeton, aguardiente, cocaïne, football, chirurgie esthétique, FARC, que savez-vous réellement du pays de la série Narcos ? Connaissez-vous son conflit armé qui dure depuis près de 60 ans ? Savez-vous, par exemple, qu’en Colombie, chez les wayuu, on célèbre joyeusement la mort ?

Alors que l’épidémie de la Covid-19 nous questionne sur notre perception de la mort, j’aimerais vous parler de ce pays : la Colombie. Une nation et un peuple, habitués à ce que les nombres remplacent les noms, semblent se réveiller.

En échange en Colombie pendant presque un an, une question me vient souvent en tête au cours de conversations avec des victimes du conflit armé. Quelle est la valeur d’une mort, de deux morts, de cents morts ? Que valent nos vies ? Aujourd’hui cette question se prête à la situation, alors je me permets de vous l’exposer. 

À Sogamoso, en septembre 2018, la remarque du vieil homme qui m’héberge me marque. 

“Ici, on ne pleure plus les morts.” 

Là-bas, j’ai souvent eu le sentiment que les morts avaient perdu de leur sens, que cela ne faisait pas “sensation” comme c’est le cas en France. 10 tués dans un village reculé ? Rien de choquant. Les tueries s’ensuivent et s’enchaînent, les Colombiens m’ont semblé parfois insensibles, impassibles peut-être. Ils m’ont poussée à croire que chez nous on en faisait peut être trop. “ 2 français tués dans un attentat? et alors?” Plus de 260 000 colombiens sont morts dans le conflit armé, sans compter les disparus. 

Ce qui m’a le plus surprise, c’est finalement le contraste entre la situation et la réaction. Car rien n’épargne le pays de la bachata : assassinats des leaders sociaux (130 depuis janvier 2020), massacres d’indigènes, meurtre à l’arme blanche en ville, etc. 

La mort pendant les années les plus sombres du conflit armé a perdu de son impact, à l’image des bilans qu’on nous présente tous les soirs du Covid-19 depuis mars. Les colombiens, eux, connaissent bien cette banalisation de la mort.

Pendant de nombreuses années, la vie a même pris une valeur d’échange, presque monétaire. Mourir pour d’autres. Les faux-positifs, ça vous parle ? 

Dépassés par la présence des Forces Armées Révolutionnaires Colombienne (FARC), l’État s’est rendu coupable de l’exécution de milliers de civils innocents. Ils étaient tués dans le but de les faire passer pour des guérilleros morts au combat et ainsi, “gonfler les chiffres” de l’armée. Tuer, c’était protéger les autres des FARC ?  Longtemps, les Colombiens ont cru à cette propagande et célébré ces morts. La vie de ces soi-disant “guérilleros” ne valait rien. Pourtant il s’agirait bien d’entre 4000 et 10 000 civils qui ont perdu la vie à ce moment là et tout autant de familles qui se demandent, encore aujourd’hui “Pourquoi?”. 

La vie avait déjà perdu de sa valeur,  la mort a alors perdu son sens. Mais depuis peu, les choses semblent bouger.

L’impunité a fait son temps

A la suite des accords de paix de 2016, une juridiction spéciale pour la paix a été créée en Colombie. Son objectif est de remédier à l’impunité. Entre autres, les crimes perpétrés par l’armée dans le cas des “faux-positifs” doivent être jugés. 

On assiste à un vrai ras-le-bol général de l’impunité.

Aussi, la nouvelle génération n’a pas l’air d’entendre se taire et cautionner. Depuis près de deux ans, les manifestations étudiantes et féministes se succèdent. Cette génération semble vouloir se battre pour ceux qui ne peuvent plus le faire. Et c’est tant mieux ! 

Le 11 août 2020, 5 corps de jeunes Afro-colombiens d’entre 14 et 15 ans sont retrouvés sans vie à Cali. Qui s’en souvient ? Alors qu’à partir de fin mai, le monde s’enflamme après la mort de George Floyd, ce drame colombien passe sous les radars internationaux. Les crimes raciaux ne sont pourtant pas un phénomène exclusivement nord-américain.

Ces enfants ont été assassinés. Mais pour une fois des voix se sont élevées et notamment, celles d’artistes colombiens. Leur mort n’a pas été silencieuse comme tant d’autres. 

Cette chanson, qui leur est dédiée, témoigne et dénonce les massacres d’Afro-colombiens. Les artistes s’engagent dans une lutte anti-raciale, contre les massacres de civiles. Dans les paroles, on entend : (traduction)

“ Maintenant, je suis celui qui se scandalise, […]. J’exige à la justice que cette affaire soit clarifiée et qu’elle ne demeure pas impunie comme d’habitude. Rien, la vie des noirs n’a pas d’importance du tout.”

 

D’autres morts ont suscité davantage d’indignation. On se souvient de Dilan Cruz, l’étudiant touché à la tête par un tir de la police, lors d’une manifestation, le 25 novembre 2019. Devenu le symbole de la répression policière, sa mort avait provoqué colère et révolte des colombiens. 

Plus récemment c’est la perte du père de famille, Javier Ordonez, à la suite de son arrestation le 9 septembre, qui a provoqué de violentes émeutes et ému la Colombie. On appelle communément ça “la goutte d’eau qui fait déborder le vase”. À Bogota, le mouvement de contestation s’est tristement soldé d’un lourd bilan : 13 morts par balle. Puis les manifestations ont trouvé écho jusqu’en Europe. À Madrid la communauté colombienne s’est, elle aussi, mobilisée pour la fin des massacres de civiles. Aussi,  à Medellin, une fresque murale a été réalisée par 70 artistes avec la phrase :

Ils nous tuent”.

 

La mort dans l’âme

Les colombiens ont longtemps eu peur, ils ne regardaient pas le passé, ne comptaient plus les morts parce qu’ils devaient se protéger eux, sans même savoir de qui ni de quoi parfois. Souvent délaissés par l’État, qui ferme les yeux sur les massacres systématiques, sur la répression policière, ils ont préféré se fondre dans un mutisme glaçant. Comme si la mort était devenue une routine, une banalité, que la vie n’avait plus d’importance. Sur les chaînes d’information, on ne s’émouvait pas ou plus. 

Depuis deux ans, les choses changent. Les mouvements se portent les uns les autres, les voix crient plus fort et se révoltent. Je me demande alors,  si la crise du Covid-19 n’a pas replongé le pays dans un déni macabre ? Qu’en est-il des victimes du coronavirus ? Subissent-elles le même sort que celles du conflit armé du pays ? Tombent-elles, elles aussi, en apparence dans l’oubli ? 

Je tiens à préciser, “en apparence”, car dans les regards, dans les témoignages mais aussi les silences des colombiens on ne s’y trompe pas. La mort est là, les morts ne les ont pas quittés, ils se souviennent. La vie est immesurable. 

Vidéo en espagnol :

 






Camille Bouju

Vice-présidente. Colombienne de cœur. Future reporter ?

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