Élections présidentielles en Biélorussie: la persistance du « cafard »

La Biélorussie s’affirme une nouvelle fois comme une démocratie de façade. Récit d’une campagne présidentielle, entre arrestation des opposants, manifestations réprimées, et complots faciles. La seule liste en tête : celle du président sortant, au pouvoir depuis 1994, Alexandre Lukachenko.

Prévues le 9 août 2020, les élections présidentielles biélorusses fracturent le pays. La présidentielle de la « dernière dictature d’Europe », selon une expression américaine de 2007, se joue comme une pièce de théâtre. Les trois opposants au régime d’Alexandre Lukachenko ont été arrêtés, dans des mises en scène variées. Et le président actuel n’entend pas laisser sa place.

Du « Petit père » au « cafard »

Le « cafard » : voilà le surnom donné à Alexandre Lukachenko. Les manifestants ont repris ce terme lancé par l’opposition, comme une rupture totale avec l’ancien temps. « Il a fait de grandes choses pour la Biélorussie, mais son temps est venu », explique Youlia K., mère de deux enfants. Le cafard, c’est cet insecte que l’on peine à éradiquer. Cet insecte qui revient toujours et ne part jamais vraiment. Il n’en a pas toujours été ainsi. Auparavant, Lukachenko était surnommé « Batka » : le petit père. Un héritage de l’URSS, une figure paternaliste, et une politique aux accents de l’ancien temps.

Les manifestants ont parfois été vus avec des claquettes ou des pantoufles dans les mains, d’où l’appellation reprise par certains médias de « révolution des pantoufles ». Une image tout sauf anodine : les chaussures, ces objets que l’on prend pour écraser et aplatir un cafard sur le sol, sur le plan de travail, ou sur le mur.

Cette crise de légitimité est visible aussi par les centaines de personnes, dans les villes de Biélorussie, qui souhaitent signer les listes d’oppositions. Ils ont été dispersés par la police, et plus de cent personnes ont été arrêtés. Les journalistes ne font pas exception. D’après RSF, plus de quarante journalistes ont été arrêtés au cours de la campagne électorale. Dans un communiqué, RSF explique que seuls les médias d’Etat ont « accès à la Maison du gouvernement, siège du Parlement biélorusse, le 9 août pour y couvrir le scrutin ». Aussi, Le 23 juillet, Alexandre Lukachenko a « encouragé le ministère des Affaires étrangères à résilier les accréditations des médias étrangers ».

Ses opposants arrêtés dans des scénographies personnalisées

La dernière arrestation est celle de Victor Babariko, principal opposant, et ex-président de la banque biélorusse Belgazprombank, filiale du géant russe Gazprom. Alors qu’il annonçait avoir récolté les 100 000 signatures nécessaires, il a été placé en garde à vue pour malversations financières en titres bancaires, d’une valeur de 60M de dollars. Dans une interview, il a déclaré avoir recueilli le triple des signatures.

La seconde concerne Nicolaï Statkevitch. Opposant de longue date, il a déjà fait six ans de prison, et a été arrêté une nouvelle fois le 24 mai, à Minsk. Filmant un minibus noir avec son smartphone depuis sa voiture, il s’inquiète : « nous sommes suivis». Arrêté à un feu rouge, des hommes en civil sortent du minibus, s’approchent de la voiture et enlèvent les clefs du contact. La vidéo s’arrête. Nicolaï Statkevitch est arrêté, emprisonné quinze jours pour participation à une action non autorisée, à laquelle il se rendait, mais ne participait pas encore.

La troisième, plus spectaculaire, a été relayée à la télévision. Sergueï Tikhanovski, blogueur connu en Biélorussie pour sa chaîne “Страна для жизни”  (Un pays pour vivre), a été arrêté pour violence envers les forces de l’ordre. Commentées sur les chaînes nationales, les images ont aussi été reprises par les internautes, qui ont dénoncé une mise en scène, pointant quelques détails.

En déplacement à Grodno avec un groupe de partisans, une ville à l’ouest du pays, à la frontière polonaise, une femme lui pose une question à laquelle il ne souhaite pas y répondre. Son interlocutrice appelle les policiers, qui l’enjoignent à lui répondre. Les policiers le prennent par le bras, les gens crient, et les images s’arrêtent sur un des policiers à terre (vidéo ci-dessus)

Les internautes ont pointé la présence d’un minibus noir, semblable à celui qui suivait Nicolaï Statkevitch. Un minibus immatriculé à Minsk, capitale du pays, qui se trouve à plus de trois heures de route.
Quoi qu’il en soit, le casier judiciaire de Sergueï Tikhanovski n’est plus vierge. Il ne peut donc plus se porter candidat, mais continue de recueillir des signatures pour sa femme, Svetlana Tikhanovskaïa, qui sera candidate si la liste récolte les signatures nécessaires. Alexandre Lukachenko n’a pas tardé à réagir, indiquant qu’il ne s’agissait pas d’un travail pour une femme.

Le 30 juillet, un nombre record de partisans de Svetlana Tikhanovskiaïa a été vu pendant son meeting de campagne à Minsk. Les chiffres, 63 000 selon Vasnia, organisation de défense des droits humain , ont été abaissés à 18 250 par l’Etat.

Des images critiquant les chiffres officiels ont vu le jour sur internet, comme ici par exemple, légendée ainsi :
« Le MVD (Ministère des Affaires intérieures ) continue de fournir des données statistiques très précises.
Données du MVD
– Parade du 9 mai : 15 000 personnes.
– Meeting de Svetlana Tikhanovskaïa : 18 250 personnes. 
Tirez vos conclusions. »

 

Julie Malfoy

Franco-biélorusse, photographe et voyageuse, j'ai vécu un an en Russie.

Voir tous les articles
non consequat. accumsan Donec risus. lectus diam dapibus
Send this to a friend