Viktor Orbán, leader du Fidesz
Viktor Orbán, leader du Fidesz, parti hongrois de droite. Source : Attila Kisbenedek/AFP

Viktor Orbán et la politique du passeport

La Hongrie commémorait, jeudi 4 juin, le centième anniversaire de la signature du Traité de Trianon. Un traité qui a laissé de nombreuses plaies, encore ouvertes, dans l’histoire du pays magyar. Au-delà de sa dimension historique, l’humiliation de Trianon est un sujet politique fort et instrumentalisé par les nationalistes. A l’instar du premier ministre Viktor Orbán, et de sa politique du passeport.

16h30. Jeudi 4 juin. Tandis que les rues de Budapest se raniment progressivement, la vie s’est arrêtée le temps d’une minute. Les bus, les tramways, les métros et les passants ont suspendu leur activité, à l’appel du maire de centre-gauche Gergely Karácsony, comme le même jour cent ans plus tôt lors de la signature du « diktat » de Trianon.

Le 4 juin 1920, une date fondatrice de l’histoire hongroise

Le traité de paix, signé dans l’annexe du château de Versailles entre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale et la Hongrie, reste un traumatisme pour bon nombre de Magyars. Humiliation et déshonneur sont synonymes de ce jour où la Hongrie s’est vu amputer des deux tiers de son territoire. La superficie du pays est ainsi passée de 325.000 km2 à 92.000 km2. Outre les larges pertes territoriales, trois millions de Hongrois se sont retrouvés hors des nouvelles frontières, dans les pays limitrophes comme la Roumanie, la Slovaquie et la Serbie. Aujourd’hui encore, des millions de Hongrois et leurs descendants résident dans ces pays.

Dans un entretien au « Monde », Catherine Horel, historienne et chercheuse au CNRS, spécialiste de la Hongrie, mettait en lumière le fait que « la société civile a immédiatement dénoncé une injustice flagrante en 1920, la réception du traité a été qualifiée de « diktat » par la presse ». Le souvenir de cet événement douloureux reste fort dans la mémoire de certains Hongrois de la Hongrie actuelle et des territoires perdus de 1920. L’évocation du traité de paix déclenche des ressentiments que Viktor Orbán, « l’illibéral » – comme il aime à se qualifier -, ne se prive pas d’exploiter à des fins politiques.

Signature de la Paix avec la Hongrie, départ des délégués hongrois. 4 juin 1920. Source : Gallica

La récupération politique de la mémoire de Trianon

Dès les années 1990, le Fidesz, parti de droite de l’actuel Premier Ministre, a tenté d’intégrer à sa politique le vif sentiment d’appartenance ethnique de la diaspora hongroise. Depuis l’élection de Viktor Orbán en 2010, les mesures en faveur de ces populations se sont étendues.

Visites de terrain, subventions, financements d’écoles magyarophones dans les pays voisins, le Premier Ministre multiplie les signes d’attention. Cette sollicitude n’est pas sans arrière-pensées politiques et idéologiques de la part du leader du Fidesz.

Dans les années 2010, le gouvernement mené par Viktor Orbán fait voter deux lois électorales. La première accorde aux minorités magyares des pays voisins la nationalité hongroise ; la deuxième – conséquence directe – leur permet de voter par voie postale aux élections hongroises. Si la Slovaquie, où vivent 500 000 Hongrois, a interdit cette double nationalité, la Roumanie, qui en compte plus d’un million, y a consenti.

“La situation est que l’on veut nous prendre notre pays” Viktor Orbán, 2018.

Le Fidesz a donc délivré un passeport hongrois à des millions d’habitants des pays voisins. Et ceci en connaissance de cause : ces minorités sont largement acquises au parti. En effet, ces Magyars se sentent concernés et intégrés dans le discours nationaliste et ethnique du Premier Ministre. Fortement attachés à l’identité hongroise – thème chéri par Orbán – ils représentent un large réservoir de voix électorales pour le Fidesz. Lors des législatives de 2014, 95% de ces Hongrois ont voté en faveur du Fidesz.

Pour la reconstitution de la Grande Hongrie ?

En 2018, Orbán utilise le traumatisme des Hongrois envers la signature du traité de Trianon dans son argumentaire contre l’immigration. Le nationaliste, qui refuse d’accueillir des réfugiés affluant en Europe depuis 2015, va jusqu’à comparer le contexte actuel à celui d’il y a cent ans .  « La situation est que l’on veut nous prendre notre pays. Pas d’un trait de plume, comme il y a cent ans à Trianon. Ce que l’on veut maintenant, c’est que nous le remettions à d’autres, à des étrangers qui ne respectent ni notre culture, ni nos lois, ni notre mode de vie ».

Malgré ses nombreux efforts, le leader hongrois s’est heurté à plusieurs obstacles. L’ouverture du droit de vote a été largement critiquée par la gauche. Elle s’est insurgée contre l’idée de donner le droit de vote à des citoyens qui ne paient pas d’impôts en Hongrie. Néanmoins en 2014, la participation électorale de ces nouveaux citoyens hongrois était moindre que ce que le gouvernement avait espéré.

Bien que de nombreux Hongrois aient des ressentiments à propos du traité de Trianon, peu d’entre eux militent pour un retour aux frontières de la Grande Hongrie d’avant 1920. Quelques irrédentistes nostalgiques le revendiquent, comme le petit parti d’extrême droite Notre Patrie. Mais les instances officielles hongroises n’ont jamais enclenché de procédure en ce sens.

 


Pour aller plus loin :

Démythifier Trianon – Entretien avec l’historien hongrois Balázs Ablonczy par le Courrier d’Europe centrale  : https://www.youtube.com/watch?v=Jz_yP_l49ys

100 ans du Traité de Trianon – Émission avec RFI Roumanie, par Euro Créative : https://www.youtube.com/watch?v=mAfdSctliZM&feature=youtu.be

Manon Martel
Manon Martel
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