La mosquée Sultan Ahmet à Istanbul
La mosquée Sultan Ahmet à Istanbul, quelques jours avant le début des mesures contre le covid19. © Manon Pincin

Evde kal : l’auto-confinement à Istanbul

De retour en France, je me remémore cet auto-confinement pratiqué à Istanbul, impulsé par le slogan “Evde kal” (reste à la maison). Je bois un thé qui est loin de défier le çay turc. Pour me remémorer les nombreuses soirées à jouer en fumant du narguilé, je me suis confectionné un backgammon en papier. Je continue mes leçons de turc, et ne me laisse pas abattre dans mon apprentissage même si je n’en entends plus les douces sonorités.

Vendredi 3 avril.

Je regarde le sol s’éloigner sous mes yeux. Les maisons et les bâtiments devenir de plus en plus petits, jusqu’à n’être plus que des formes. Le Bosphore devenir une ligne d’eau qui se faufile au milieu des terres et des buildings. Puis rejoindre une étendue d’eau à perte de vue, la Mer noire. Autour de moi tout le monde porte un masque. L’atmosphère est électrique. Nous avons tous.tes été placé.e.s un siège sur deux.

Dans l’avion, on parle turc. J’écoute ces sonorités avec nostalgie. C’est probablement la dernière fois que je les entends avant un moment.

Je songe aux derniers jours écoulés. Inattendus. Imprévisibles. Le plot twist total de mon Erasmus à Istanbul. Sans transition, sans avant goût. Un mois plus tôt j’étais sur les routes turques, ma voiture traçant vers le centre de l’Anatolie. Ankara, Konya, j’étais à milles lieux de tout ça. A peine rentrée à Istanbul, j’ai pensé à repartir, peu consciente de ce qui se préparait. Du haut de mon avion, j’ai maintenant l’impression d’être inaccessible dans cette carapace d’acier. Je repense, nostalgique, à tous ces projets avortés. A ces voyages prévus à travers la Turquie. Aux villes de Gaziantep et Mardin qui me font tant rêver, et à la montagne du Nemrut Dağı dont les secrets ont réveillé mon imagination. Puis je me ravise, un peu honteuse de penser à mes petits projets pendant cette situation inédite.

L’insouciance des dernières soirées

Je repense à cette dernière soirée que nous avons passée, mi mars, réuni.e.s entre ami.e.s. Trop heureux.ses d’échapper aux examens après l’annonce de la fermeture des universités turques pour trois semaines. Une soirée à prévoir des plans sur la comète, à imaginer ce qu’on ferait pendant ces trois semaines libres. Nous avons évoqué, surpris.e.s, choqué.e.s, la dégradation de la situation en France, en Espagne, aux Etats-Unis. Un ennemi invisible et partout à la fois. Difficile à imaginer. Ici, en Turquie ? Six cas recensés. Pas de quoi s’affoler. Ça nous a paru si loin, si irréel.

Minuit passé, nous avons décidé de sortir dans un bar. Un peu excité.e.s à l’idée de retrouver l’ambiance festive du quartier. Nous commençons, alors, à saisir l’ampleur de la situation. Dans une rue habituellement bondée et bruyante du quartier Kadıköy, où le sommeil et la fatigue ne semblent jamais exister, des bars entiers sont vides. Étrangement calmes pour un vendredi soir. Les serveurs nous regardent passer, n’essaient même pas de nous attirer. Le bar où nous entrons est, quant à lui, mystérieusement rempli. Comme si une bulle s’est formée autour de nous pendant que le reste du quartier s’enfonce dans un silence de plomb. Je passe cette dernière soirée avec un pressentiment étrange. Kadıköy n’est déjà plus comme avant. 

Le lendemain, les plans tirés sur la comète sont vite oubliés. Fermeture des lieux touristiques, parcs, jardins, bars, boîtes de nuit. Annulation des vols directs vers l’Europe. Et puis l’appel des ami.e.s qui, les un.e.s après les autres, font leurs bagages et rentrent en France. Entre le début et la fin du week-end, il y a tout un monde. Lundi matin, la plupart des étudiant.e.s en échange que je connais sont rentré.e.s dans leur pays.

Evde kal –  l’auto-confinement par les Turcs

Je prends peur et je me dis qu’il vaut peut être mieux rester finalement. Éviter les aéroports, éviter de prendre des risques. A ce moment là, on compte une cinquantaine de cas en Turquie. Vu d’ici, la situation paraît pire en Europe, alors, pourquoi rentrer ? Dehors, la vie semble continuer, mais les rues et les transports en commun sont beaucoup moins remplis. Les chats et les chiens d’Istanbul se baladent dans les rues, surpris de ne plus y voir le monde habituel. Les masques se sont multipliés sur les visages. Le mauvais temps et les nuages menaçants semblent annoncer des jours sombres pour le pays.

Un seul et même slogan passe un peu partout : “Evde kal”. Fin mars, aucun confinement n’a été rendu obligatoire par les autorités, mais beaucoup de Turcs préfèrent le pratiquer d’eux même. Je ne peux m’empêcher de constater cette étrange atmosphère qui a pris la place de l’ambiance habituellement chaleureuse et énergique de Kadikoy. Une atmosphère froide et silencieuse. Ces rues que je traverse seule sont les mêmes que j’ai côtoyé avec mes ami.e.s, tou.te.s reparti.e.s aujourd’hui.

Puis dans ce train-train quotidien qui a duré un nombre indéterminé de jours, j’ai reçu un appel. Un vol direct pour la France, organisé par l’ambassade. En quelques heures je renonce à la certitude qu’il vaut mieux rester. Le nombre de cas augmente, les informations précises sur la situation sont difficiles à trouver et je suis seule dans un pays dont je ne parle pas la langue. Vingt-quatre heures plus tard, mes bagages sont faits et je prends un taxi pour l’aéroport. Je n’ai pas même eu le temps d’acheter un jeu de backgammon, seul regret de mon Erasmus.

Lisa Hée
Lisa Hée

Intéressée par la philosophie, l'art et la politique je découvre le monde au fur et à mesure de mes voyages. Je cherche désormais à aiguiser mon regard à travers les photographies et le journalisme.

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