Canada : Comment sortir de la crise des opioïdes ?

Alors qu’un Canadien meurt toutes les deux heures d’une overdose d’opioïdes, les débats autour des réponses à apporter à cette crise nationale demeurent vifs et mettent la société canadienne face à des choix de société cruciaux.

Le dernier rapport annuel de l’Institut Canadien de la statistique sur l’espérance de vie au Canada s’ouvre sur un triste constat : l’espérance de vie n’a pas progressé au Canada pour la seconde année consécutive. Une dynamique qui s’explique en grande partie par la forte hausse du nombre d’overdose aux opioïdes recensée dans le pays. La crise des opioïdes est une réalité qui touche l’ensemble de la société canadienne. Les statistiques des services de santé canadiens montrent que toutes les générations et catégories sociales peuvent être victimes d’overdose. En effet, au Canada l’addiction aux opioïdes revêt une multitude de visages : du trentenaire polytoxicomane à la sexagénaire dépendante aux médicaments antidouleurs.

Statistiques sur les individus décédés d’une overdose d’opioïde au Canada entre janvier et juin 2019 - Source : Santé Canada
Statistiques sur les individus décédés d’une overdose d’opioïde au Canada entre janvier et juin 2019 Source : Santé Canada

Les ordonnances médicales : Portes d’entrée vers l’addiction

Les opioïdes sont des substances utilisées médicalement pour soulager la douleur. Elles ont aussi un effet euphorisant et peuvent provoquer un fort risque de dépendance. Cette dépendance a longtemps été sous-estimée par les professionnels de santé canadiens qui ont encouragé la prescription d’opioïdes aux patients souffrants. Ces prescriptions sont à l’origine de la dépendance de milliers de canadiens.

Au Canada, il est de norme d’arrêter de fournir des opioïdes aux patients lorsque leur utilisation n’est plus justifiée dans un cadre médical. Mais lorsque la prescription s’arrête, la dépendance reste. Le marché noir apparaît alors pour les patients comme la seule alternative pour alimenter ce manque.

Cependant, le Fentanyl, la substance trouvée sur le marché noir, est jusqu’à cent fois plus puissant et toxique que la morphine. Il est ajouté par les narcotrafiquants dans les opioïdes pour augmenter les effets à moindre coût.  80% des décès par overdoses au Canada sont causés par le Fentanyl. Si les opioïdes distribués par le système de santé canadien sont à l’origine de la dépendance de beaucoup de canadiens, les opioïdes vendus sur le marché noir sont à l’origine de la majorité des overdoses.

Répondre à la crise : les mesures de l’état fédéral

Face à cette crise, les mesures prises par les gouvernements fédéraux successifs se sont montrées insuffisantes. Le nombre de victimes d’overdoses augmente chaque année. Un état d’urgence est en vigueur depuis 2016 en Colombie-Britannique dont la capitale Vancouver est aujourd’hui l’épicentre de la crise.

“Nous n’allons pas utiliser l’argent des impôts pour financer l’usage de drogues” – Stephen Harper, premier ministre canadien de 2006 à 2015

Le gouvernement mené pendant neuf années par Stephen Harper, à partir de 2006, a abordé la crise avec un regard traditionnellement conservateur. Dans les discours politiques, l’accent était mis sur les responsabilités individuelles des personnes consommatrices d’opioïdes. Elles étaient présentées comme un poids pour la société. Dès lors, la stratégie nationale antidrogue du gouvernement Harper lancée en 2007 était une réelle guerre contre l’usage de drogues. L’addiction de masse et la multiplication des overdoses ont été envisagées comme un problème de santé publique. Le but était d’attaquer ce problème à la racine en empêchant les individus de consommer.

“Notre approche se base sur le traitement, la réduction des méfaits, la consommation saine et des mesures de dé-stigmatisation qui ont prouvé être efficaces.” – Justin Trudeau, actuel premier ministre canadien.

L’arrivée de Justin Trudeau en 2015 a sonné l’avènement de nouvelles politiques de lutte contre les addictions et overdoses. D’abord, les membres du gouvernement Trudeau tendent davantage à présenter l’addiction comme une pathologie qui doit être soignée. Cela signifie traiter la crise à travers un angle médical. Cette approche encourage la mise en place de programmes d’étude et de recherche scientifique pour faire face à la crise.

L’actuel gouvernement libéral a adopté une approche différente. Il a cherché à réduire les méfaits de la consommation d’opioïdes sur les usagers et la société, et non la consommation de drogues. 

Un kit de Naloxone, une substance permettant d’inverser temporairement les effets d’une overdose.
Un kit de Naloxone, une substance permettant d’inverser temporairement les effets d’une overdose.

Les services d’injection supervisés (SIS) : accompagner les consommateurs de drogues

Les piliers de la politique de réduction des méfaits de Justin Trudeau sont les centres de consommation supervisés. Depuis le début de son premier mandat, une quarantaine a été créée à travers le pays. Ces centres permettent aux usagers de drogues d’accéder à un lieu sécurisé, où ils peuvent consommer en toute légalité. Ils disposent également d’un support matériel et moral. Ils y retrouvent ainsi des tests de détection du Fentanyl, ou du matériel d’injection stérilisé. L’équipe médicale et sociale sur place est formée à réagir en cas d’overdose. Elle accompagne psychologiquement les usagers à sortir de la dépendance et/ou de la marginalité s’ils en expriment le besoin.

Ces centres permettent de réduire les coûts de la toxicomanie pour la société. En effet, ils diminuent le nombre d’interventions pour overdoses des services de santé. Ils préviennent aussi de la propagation d’IST et réduisent le sentiment d’insécurité lié à l’usage de drogue sur la voie publique.

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A Montréal, trois services d’injection supervisés (SIS) fixes et une unité mobile ont récemment obtenu les autorisations d’ouverture par Santé Canada. Les SIS montréalais sont le fruit d’une coopération entre les services publics de santé et les organismes communautaires. Le personnel médical du centre hospitalier de Montréal assure les services d’injections supervisés. Les organismes communautaires se chargent du soutien moral, des ressources de désintoxication et de l’aide à l’intégration sociale des usagers. L’efficacité des SIS repose sur une relation de confiance dépourvue de jugement entre les consommateurs, l’équipe médicale et les travailleurs sociaux.

“Notre objectif est d’éviter que les gens consomment des drogues dangereuses, pas de maintenir une addiction ad vitam eternam” Andrew Scheer, chef du parti conservateur

Toutefois, depuis l’ouverture d’Insite, le premier centre d’injection supervisée du pays, à Vancouver, les conservateurs se sont régulièrement prononcés contre ces politiques. L’ex-premier ministre Stephen Harper s’était engagé personnellement à fermer le site pendant son mandat. L’affaire s’est poursuivie jusqu’à la Cour Suprême qui a finalement tranché en faveur d’Insite en 2011. Le parti conservateur, incarné par Andrew Scheer, continue de s’opposer à ces mesures. Il défend que celles-ci autorisent et encouragent la consommation de drogues au lieu de l’empêcher. Pour lui, les ressources publiques devraient se concentrer sur des services basés sur la désintoxication et l’abstinence.

Aller plus loin : des politiques jugées trop timides par les acteurs du terrain

Le gouvernement libéral de Trudeau est aussi accusé de ne pas suffisamment approfondir les politiques de réduction des méfaits. Le maire de Vancouver, Kennedy Stewart, souhaite aller plus loin et contrôler les opioïdes consommés par les usagers. Il plaide en faveur d’une exemption de Santé Canada qui autoriserait les organismes communautaires de Vancouver à distribuer des opioïdes « propres » aux usagers. Cette initiative vise à lutter contre les opioïdes coupés au Fentanyl du marché noir. Au sein du corps médical, cette proposition ne fait pas l’unanimité. Jeremy Devine, résident en psychiatrie à l’Université McMaster, a affirmé que cette mesure risquait de créer « un autre système carcéral : une prison mentale pour consommation de drogue perpétuelle, commanditée par l’État ».

« Nous avons la capacité d’empêcher ces décès et nous nous retenons de faire ce qui est juste » Donna May, directrice de MumsDU, une association de parents affectés par la crise des overdoses. 

Les travailleurs sociaux et activistes estiment, eux, que le gouvernement ne réagit pas suffisamment. C’est ce que dénonce Gart Mullins, un activiste de Vancouver dans son podcast « Crackdown » destiné à couvrir la crise à travers les témoignages des consommateurs de drogue. Selon lui, les SIS restent de “ simples bandages sur une plaie à ciel ouvert ».

Vers la décriminalisation de toutes les drogues au Canada ?

L’approche de la crise par l’angle médical utilisée par le gouvernement Trudeau, masque cependant la dimension sociale de la crise. La crise des opioïdes est aussi le reflet d’une défaillance de la cohésion sociale et le fruit de la marginalisation d’une partie de la société.

Durant la campagne fédérale de 2019, l’enjeu de la crise des opioïdes s’est immiscé dans le débat public. Les candidats du Parti Vert et du Nouveau Parti démocratique ont proposé la décriminalisation de toutes les drogues. Dans un pays qui a légalisé le cannabis, il y a maintenant plus d’un an, l’idée d’utiliser les fonds habituellement alloués à la répression des usagers pour la prévention, l’accompagnement et la sécurité de ces derniers fait son chemin. La décriminalisation serait aussi une manière d’enlever le stigmate social collé aux consommateurs de drogues.

« Nous devons cesser de traiter la toxicomanie comme un problème criminel et commencer à la traiter comme un problème de santé » – Elizabeth May, ex-leader du Parti vert

Le modèle du Portugal, où toutes les drogues ont été décriminalisée en 2001, revient souvent dans le débat public. Le premier ministre portugais Antonio Costa, en visite au Canada en 2018 avait défendu ce modèle. Pour lui, « le plus important, c’est de mobiliser le système de santé et pas le système pénal ». Il a rappelé qu’au Portugal, la décriminalisation a permis de réduire la consommation et la criminalité associée aux drogues. Toutefois, décriminaliser n’est pas légaliser. Au Portugal, la consommation et la détention de petites quantités de drogues restent l’objet d’une amende et d’un passage devant un « panel de dissuasion ». Ce dernier peut réorienter les consommateurs vers des centres de désintoxication.

Justin Trudeau a cependant réaffirmé pendant la campagne électorale de 2019 que la décriminalisation ne ferait pas partie du programme de son gouvernement. Il a tout de même laissé la porte ouverte à l’approfondissement des politiques de réduction des méfaits et à la distribution d’opioïdes “propres”. Mais l’élément de langage commun à tous les acteurs de la crise reste le même : l’urgence. Les opioïdes sont responsables de centaines d’overdoses chaque jour, il faut agir vite.

Baptiste Thomasset
Baptiste Thomasset
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