Les bars et restaurants sont fermés depuis presque un mois en Tchéquie à cause de du coronavirus
Le vieux-prague sevré de touristes en cette période de confinement ©JulesBeaucamp

Mon séjour praguois rattrapé par la réalité du coronavirus

De retour dans ma Picardie natale, j’ai le regard tourné vers la République tchèque. Il y a encore quelques semaines, je vivais à Prague et passais mes journées à réaliser des reportages pour la rédaction française de Radio Prague International, théâtre de mon stage. En l’espace de trois jours, le coronavirus a mis mon aventure praguoise entre parenthèses.

Comme dans une tragédie grecque, le dernier acte vient de commencer. L’horloge astronomique de la vieille place de Prague sonne 15 heures, en ce samedi 14 mars. J-1 avant le dénouement. Je me souviens de ces mots du poète Francis Ponge « Goût, vue, ouïe, odorat… C’est instantané ». Instantané tel l’étrange sensation que mes sens sont désorientés. Où est donc passée la foule sur cette place habituellement noire de monde ? Où sont les cris des guides touristiques qui tentent de réunir leur groupe trop occupé à prendre des photos ? Où se cache, enfin, l’odeur du trdelník, cette pâtisserie traditionnelle d’Europe centrale ? Seul le chant des oiseaux est perceptible. Nous sommes seuls au milieu de la place, mes colocataires et moi. C’est ma dernière balade avec eux, mais ils ne le savent pas encore.

Mon stage a commencé depuis quelques semaines au sein de la radio. Tout les jours, je demande aux journalistes de me faire un point sur l’évolution de la situation dans le pays. Le nombre de cas Covid-19 augmente mais la situation en France est bien pire. Mes premiers signes d’inquiétude commencent pourtant à transparaître. Je suis censé rentrer en France début avril pour commencer un mini-marathon des concours d’entrée aux écoles de journalisme. J’essaie de prendre contact avec elles mais le téléphone sonne dans le vide. Un flou me gagne mais le stage continue. 

L’état d’urgence, un déclic

J’ai rendez-vous, jeudi 12 mars, de l’autre côté de la Vltava, la rivière qui sépare la capitale tchèque en deux, pour rencontrer un artisan français. À bonne distance, il me raconte, désemparé, sa fermeture à venir faute de clients. Le Covid-19 frappe déjà. En retournant à la rédaction, j’étais loin de me douter que cette rencontre serait la dernière. Il est 14 heures, l’heure habituelle d’enregistrement des sujets mais personne n’est dans le studio. Les yeux des journalistes rivés sur l’ordinateur, le temps semble se suspendre à mesure que le Premier ministre tchèque, Andrej Babiš, décrète l’état d’urgence dans le pays. Les bars, les restaurants, les salles de sport avaient déjà été fermés deux jours auparavant. « Ça devient chaud pour toi Jules ! », me lance amusé un collègue. Je dois comprendre en filigrane que si je veux rentrer en France, c’est ce week-end ou jamais. Cette annonce est mon deus ex machina. Contrairement à la tradition grecque, il allait précipiter l’inévitable. Le lendemain, le gouvernement annonçait une fermeture progressive de son espace aérien. Le temps m’était compté.

La journée du vendredi est classique : doublage de voix, enregistrement en studio et quelques blagues qui fusent. Mais les sourires masquent une inquiétude. Ma maître de stage m’annonce qu’à partir de lundi je ne suis plus autorisé à me rendre à la radio par mesure de précaution. Le stage prend une tournure inattendue. Le soir, j’assiste à une drôle de scène : tous mes colocataires sont au téléphone pour rassurer leurs parents en même temps. Les « ne vous inquiétez pas, je suis mieux ici qu’en France » répondent aux « on se soutient et les cours de la fac continuent à distance ». À mon tour d’appeler. La décision m’appartient mais mes parents me suggèrent de rentrer. Me voilà tiraillé entre la crainte de rester confiné dans un petit appartement ou rentrer et mettre en péril mon stage. Le samedi midi, mon billet d’avion était pris pour un vol le lendemain à destination de Paris. Le soir de cette balade, j’annonçais donc à mes colocataires mon départ. Dernière pivo (bière en tchèque), derniers moments ensemble.

Le lendemain, je me lève plus tôt que tout le monde pour faire mes valises. Jour J, tout est joué. Je leur dis à bientôt, le regard empreint d’une certaine nostalgie ne sachant pas en fait si je reviendrai un jour. Quel sentiment étrange. Il y a encore un mois je ne les connaissais pas. La pandémie rapproche les gens paradoxalement. Dans le métro menant à l’aéroport Václav-Havel, le sms de rappel d’Air France est un pincement. Mon aventure praguoise s’interrompt brutalement alors que je venais à peine de prendre mes marques. À l’aéroport, il n’y a pas de contrôle mais tout le monde porte des masques. Une voix espagnole attire mon attention. Une jeune hispano-américaine s’inquiète de ne pas avoir son vol alors que Donald Trump a annoncé la fermeture de l’espace aérien des Etats-Unis pour 30 jours. Nous discutons un peu, elle venait d’arriver pour un road-trip dans toute l’Europe. Pour elle aussi, le départ est amer. Il est 15h l’avion décolle, l’un des derniers pour Paris. Le rideau se baisse. Je suis à la fois soulagé et triste mais je sais, au fond, que c’était la bonne décision. 

La rosée du matin, le bruit d’un tracteur au loin. Le cadre n’est assurément plus le même mais je suis toujours un journaliste de la radio, même à distance. Un skype avec les collègues, une interview par téléphone du proviseur du Lycée français de Prague : il faut s’adapter et surtout continuer d’informer. 

Jules Beaucamp
Jules Beaucamp

Journaliste en herbe, passionné de sports (mais pas que) et amateur de littérature, j'espère trouver au sein du Globeur une expérience riche humainement et professionnellement. C'est aussi l'occasion pour moi de découvrir le pays de ma mobilité sous un autre jour.

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