Les manifestations en Russie : plus fréquentes, plus massives et plus imprévisibles qu’avant ?

En Russie, les oppositions semblent gagner en nombre et en poids depuis le début du mois de mars, alors que Vladimir Poutine a obtenu une nouvelle fois l’autorisation de se présenter pour deux mandats supplémentaires. Cela peut-il être un espoir pour celles et ceux qui rêvent de mettre fin au régime Poutine ? Analyse d’Artem, étudiant russe en échange en France.

Alexeï Navalny lors d’une action de protestation à Moscou en mars 2017. (c) Evgeny Feldman.

Alexeï Navalny lors d’une action de protestation à Moscou en mars 2017. (c) Evgeny Feldman.

Pourquoi les manifestations sont à nouveau à l’ordre du jour en Russie ?

Le 10 mars, le président russe Vladimir Poutine a appuyé l’initiative lui permettant d’effectuer deux mandats supplémentaires. Il faut rappeler qu’il a dirigé le plus grand pays du monde pendant 16 ans déjà (deux mandats de 2000 jusqu’à 2008 et deux autres mandats depuis 2012). Cette mesure, autorisée par le Parlement et par la Cour constitutionnelle, représente un changement inédit de la Constitution de la Fédération de Russie. Elle provoque une forte indignation de la société civile.

De nombreuses manifestations contre l’usurpation du pouvoir par Vladimir Poutine prennent de plus en plus d’ampleur dans les grandes villes russes. Cela malgré la propagation du virus COVID-19 et malgré les récentes déclarations du Président. Il a en effet déclaré que les personnes prenant part à des rassemblements non-autorisées doivent être prêtes à « croupir » en prison.

Maintenant, les citoyens russes n’ont plus peur d’exprimer leur mécontentement par rapport à la situation politique dégradante. Les autorités n’autorisent pourtant presque plus d’actions de protestation. Les agents de police arrêtent systématiquement des participants et même des témoins de mobilisations illégales. Pourtant, des centaines, parfois des milliers de personnes indignées par les abus du régime Poutine descendent dans les rues.

Comment cette audace a changé les actions de protestation en Russie

Les précédents mouvements sociaux de grande ampleur ont eu lieu en 2011-2013. La population russe protestait alors contre des falsifications massives lors des élections législatives et municipales. Malgré un grand nombre de manifestations (dont certaines ont rassemblé plus de 100 000 personnes), les pouvoirs russes n’ont pas fait de concessions et de changements radicaux du système politique.

Par contre, des poursuites ont été engagées contre des leaders de l’opposition politique comme Sergueï Udaltsov, Ilya Yashin ou Boris Nemtsov. La conséquence la plus marquante de cette période fut le durcissement de la législation russe sur l’organisation de mobilisations politiques. Ainsi, les actions de protestation sont devenues beaucoup moins fréquentes. Les citoyens ont eu peur des sanctions sévères prévues par les nouvelles lois. 

La situation a commencé à changer depuis le mois de mars 2017. Alexeï Navalny, figure plus que notable de l’opposition politique, a publié sur sa chaine YouTube un documentaire « Ne l’appelez pas Dimon ». Ce film traite des fraudes financières du Premier ministre russe de l’époque Dmitri Medvedev. Plus précisément, il dévoile, à l’aide de documents accessibles au grand public, que le chef du gouvernement aurait possédé des yachts, des manoirs, des vignobles et détourné environ 1,2 milliards de dollars au total.

Le documentaire a été vu plus de 10 millions de vues lors des premières semaines après sa sortie qui suscita une vague de protestations sans précédent. Les manifestations anti-corruption non-autorisées se sont déroulées dans presque 100 villes russes, y compris Moscou et Saint-Pétersbourg. Une résonance bien particulière pour la vie politique en Russie : de 35000 (d’après les autorités) à 85000 (d’après les médias libéraux) personnes y ont participé.

Une action de protestation à Nizhny Novgorod en mars 2017. (c) Alexeï Beloborodov.

Une action de protestation à Nizhny Novgorod en mars 2017. (c) Alexeï Beloborodov.

Ces manifestations ont eu lieu suite à un événement médiatique et non pas à cause d’actes des autorités. Les citoyens n’ont pas revendiqué des mesures précises mais ont prôné des slogans flous contre la corruption dans les hauts échelons du pouvoir. Or, la réaction de la population russe aux investigations journalistiques était autrefois passive. Jamais une enquête n’avait amené des critiques massives contre le régime de Poutine.

Un an plus tard, de nouvelles actions politiques se sont déroulées suite à l’incendie au centre commercial « Zimniaïa Vichnia » à Kemerovo. La catastrophe, ayant fait 60 morts dont presque 40 enfants, est due à la négligence de la direction du centre commercial. La faute est aussi celle des sapeurs-pompiers corrompus. Ces derniers ont en effet fermé les yeux sur le manque de détecteurs et d’alarmes incendie. Environ 5000 manifestants ont exigé  la démission du maire, Aman Tuleev, pourtant pas explicitement coupable de l’incendie. Très vite, ils sont passés à des exigences plus larges envers le gouvernement russe.

En octobre 2018, 30000 habitants d’Oblast d’Arkhangelsk ont protesté contre la construction d’une décharge municipale. Cette dernière aurait engendré une grave pollution de l’air. Six mois plus tard, en mai 2019, 5000 habitants d’Ekaterinbourg ont eux aussi protesté. La raison ? La construction d’une église orthodoxe à la place d’un parc. Dans les deux cas, les manifestants ont à plusieurs reprises appelé à la démission de Dmitri Medvedev et de Vladimir Poutine.

Aujourd’hui, chaque problème, même à l’échelle locale, est révélateur de l’échec du système politique pour la population russe. N’importe quel événement social peut donc devenir un prétexte pour la critique acharnée, non seulement des responsables directs mais de tout le régime de Poutine.

Dans la société russe, de moins en moins de peur

Ce conflit entre les citoyens et les autorités s’est aggravé lors des actions de protestations pendant l’été 2019. Le 12 juin, lors de la fête nationale de la souveraineté, plus de 3000 moscovites ont participé à une marche contre l’interpellation du journaliste Ivan Golounov. Des agents de police ont dissimulé des drogues chez le reporter. De nombreuses investigations ont par la suite montré la corruption des plus hauts échelons du pouvoir pour justifier l’arrestation.

Le 20 juillet, une action de protestation a rassemblé plus de 20 000 participants. Ils y ont exprimé leur colère contre la non-admission d’opposants politiques aux élections moscovites. Pourtant, la Douma, chambre basse du Parlement russe, ne joue pas un rôle décisif dans la vie de la capitale russe. Les citoyens blâment par principe un « attentat » à la démocratie dans le plus grand pays du monde.

Ainsi, les manifestations politiques deviennent plus fréquentes et plus massives. Les russes y participent de plus en plus. S’il s’agissait en moyennes de centaines de personnes pour chaque événement avant, maintenant, nous pouvons parler de milliers de manifestants. Ceux-ci osent s’opposer de plus en plus aux autorités.

Des affrontements de plus en plus frontaux

Les forces de sécurité, soutenues par l’élite du régime Poutine, y répondent par des amendes exorbitantes et par des détentions administratives de leaders de l’opposition politique russe. C’était le cas après la mobilisation en soutien à Ivan Golounov. Alexei Navalny, Dmirtri Gudkov, Ivan Zhdanov et Vladimir Milov ont été mis en isolement par des agents de police. Pourtant, les personnes engagées ont organisé d’autres actions de protestation le 27 juillet et le 3 août, qui ont rassemblé plus 20000 participants au total.

Si les manifestations étaient autrefois menées par les opposants politiques marquants, ils ne semblent plus indispensables pour organiser de tels événements aujourd’hui. Par conséquent, les manifestants ont des comportements désorganisés et imprévisibles. Les actions de protestation deviennent plus difficile à contrôler pour les forces de sécurité.

En voyant que les autorités ont du mal à apaiser les « contestataires», de plus en plus de citoyens suivent l’exemple de ces derniers. C’est le cas surtout de la jeune génération qui est devenu progressivement le moteur de l’opposition. Les nouvelles technologies leur ouvrent l’accès aux réseaux sociaux et à des médias plus divers. La jeunesse est donc beaucoup moins influencée par la propagande de l’État, qui essaie de dissimuler tous ses abus. Les actions de protestations, plus fréquentes, plus massives et plus imprévisibles, vont-t-elles amener à des grands changements dans la société russe ?

Artem Arutiunian
Artem Arutiunian

Étudiant en Licence Information-Communication à l'université Lyon 2, rédacteur à Le Globeur / WorldZine / Le Lumière

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