Les forces de l'ordre à Beyrouth, le 22 Mars 2020 (Hussam Chbaro / Anadolu Agency).

Le choix de rester : un confinement à Beyrouth.

Vendredi 13 mars 2020. Dans la matinée, je me rends dans le quartier sunnite très animé d’Hamra, pour assister à mon cours d’arabe. Le coronavirus est sur toutes les lèvres. La veille, le Premier Ministre libanais avait en effet annoncé la fermeture de tous les restaurants, bars, centres commerciaux et cinémas du pays, afin de lutter contre la propagation du virus. Moi, je me dis simplement que tout le monde panique beaucoup trop. Après tout, au Liban, il n’y avait que 78 cas le 13 mars.

Le cours terminé, je traverse Hamra pour me rendre rue Spears, dans les bureaux de la Croix-Rouge libanaise, où je suis en stage. Il n’y a personne dans les rues. Les rideaux sont tirés, Hamra est morte. La sandwicherie Barbar, en face de la Croix-Rouge, est fermée pour la première fois, alors qu’elle ne l’avait jamais été pendant la guerre civile qui a ravagé le pays entre 1975 et 1990.

Je passe l’après-midi dans une bulle. Le Coronavirus me semble très lointain, malgré les affiches de prévention accrochées partout dans le bâtiment. Je ris avec ma maître de stage, nous assistons à une réunion sur Zoom qui me semble interminable. Mais des messages que je reçois me font brusquement sortir de ma bulle ; mes amis, à l’université, me préviennent qu’ils comptent rentrer en France. Le Premier Ministre vient de déclarer le confinement total et la fermeture de l’aéroport de Beyrouth, le seul du pays, sous trois jours. Trois jours pour tout décider.

Le restaurant Barbar rue Spears, en face de la Croix-Rouge Libanaise, fermé pour la première fois de son histoire, le 13 Mars 2020 (Nabil Ismail / Photography Talks)

Moi qui n’avait cessé de répéter que ce n’était qu’une vilaine grippe et que les médias nous montaient la tête, j’ai pris conscience de la gravité de la situation un peu trop tard. Ce n’est qu’en voyant mes amis faire leurs valises précipitamment, ce soir du vendredi 13 mars, que j’ai compris que je devais moi aussi faire un choix. Contrairement à eux, je ne voulais pas partir. Pourquoi l’aurais-je fait ? Tout me retenait à Beyrouth. Mon stage, mes amis libanais, les liens que j’ai tissés avec cette ville, avec mon quartier. J’ai eu le sentiment que partir, maintenant, sans pouvoir faire mes adieux à la vie que j’avais construite depuis huit mois, m’aurait déchiré le cœur. J’y avais trop vécu pour tout abandonner du jour au lendemain. Je n’étais pas encore prête.

Alors, j’ai choisi de rester. Je ne suis pas la seule à avoir fait ce choix, nous sommes encore nombreux au Liban. Nous n’avons pas reçu d’ordre formel de rentrer ; la situation est stable, la propagation diminue, même si évidemment le manque de tests fausse la réalité. J’ai beaucoup douté, une fois que l’aéroport fut fermé. Est-ce que je n’avais pas fait un choix égoïste ? Est-ce que je n’aurais pas dû rentrer et rester auprès de ma mère – quitte à la contaminer, après avoir traversé les aéroports ? Et si la situation économique, déjà médiocre, s’empirait encore ?

Je n’ai toujours pas les réponses à ces questions. Peut-être que j’ai été égoïste. En attendant, nous avons tous plusieurs masques, plusieurs bouteilles de gels hydro-alcooliques. Je n’ai constaté aucune pénurie de papier toilette ici. Beyrouth, “la ville qui refuse de disparaître”, ne se laissera pas effrayer par un virus venu de loin. Et moi, je n’arrive pas à me résoudre à quitter la ville dont je suis tombée amoureuse.

Solène Leclerc

Je m'appelle Solène, je suis actuellement en mobilité pour un an à Beyrouth, au Liban. Je suis passionnée par les relations internationales et les enjeux d'interculturalité. Je souhaiterai au Globeur faire découvrir le Liban, qui est encore l'objet de beaucoup de fantasmes en Europe.

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