Abisko turiststation, Laponie, Suède ©JulietteSoulignac

La Suède, pays bercé d’insouciance face à la crise du Coronavirus

J’ai choisi de rester à Umeå plutôt que de rentrer en France, mais la situation du pays se dégrade de manière continue. Il y a un mois à peine, l’épidémie n’était pas encore réelle en Suède et nous avions tous l’incertitude de ce que nous devions faire. Aujourd’hui, l’attitude des Suédois semble irresponsable aux yeux du monde.

19 mars, la prise de risque

Il est deux heures du matin, je suis assise sur un banc gelé de la gare centrale d’Umeå. J’attends le train qui doit m’emmener en Laponie suédoise, pays de neige et d’eau gelée. Cela fait déjà deux jours que la France est plongée dans un confinement général. Maintenir ce voyage semble profondément irresponsable mais la Suède n’a pris aucune mesure et les sommes d’argent engagées me poussent à prendre le risque.

Nous étions censés partir à trois mais très vite la situation de l’épidémie s’est aggravée en Europe et nombreux sont les pays à avoir fermé leurs frontières. Mon amie en Erasmus en Estonie est restée bloquée. Chercher une solution pour rejoindre la Suède aurait signé son impossibilité à retourner à Tallinn. Mon petit ami en Norvège a toujours la possibilité de rejoindre Narvik, dans le nord du pays. Alors, nous maintenons notre voyage à Abisko, tentant de se rassurer en se disant qu’il ne devrait pas y avoir trop de touristes en Laponie avec le contexte actuel.

Il est cinq heures du matin, le train s’arrête à Boden. Je dois changer de train pour récupérer celui allant dans la direction de Kiruna, capitale de la Laponie. La rame est bondée. Des Suédois surtout mais aussi quelques étrangers. Je ne sais pas si ce sont des étudiants Erasmus en Suède depuis plusieurs mois, ou s’ils viennent de leur pays d’origine ayant emmené, qui sait, le virus avec eux.

Plusieurs passagers ont de longs sacs, cachant leur équipement de ski de fond. C’est la période des sports d’hiver et la pandémie ne semble pas les avoir découragés, non plus, à se rendre en vacances. Je m’installe la plus isolée possible, couvre mon nez et ma bouche, me maudissant d’avoir voulu partir de ma petite chambre d’étudiante. J’ai l’impression que mes mains sont sales, alors que je n’ai rien touché. Je me lève pour la troisième fois pour aller les laver dans les toilettes du wagon. Il n’y a plus de savon. Je fais le wagon suivant, le distributeur est vide. Après avoir traversé plusieurs wagons, avec le sentiment de prendre encore plus de risques à croiser plusieurs dizaines de personnes, je trouve enfin de quoi nettoyer mes mains, comme pour me rassurer.

Il est onze heures du matin, je pose enfin le pied à Abisko turiststation, en plein cœur du parc national. Je respire de nouveau, appréciant le froid glacial du vent qui vient fouetter mes joues chaudes. Le soleil brille dans un ciel bleu presque sans nuage et j’oublie quelques minutes la pandémie qui sévit à quelques centaines de kilomètres d’ici, ou à quelques mètres. Le train s’est beaucoup vidé à la station de Kiruna, considérée comme la ville touristique de la région.

L’arrêt après Abisko turiststation est exceptionnellement le dernier de la ligne. Il regroupe toutes les pistes de ski. Le parc attire peu les marcheurs à cette époque de l’année, ce qui signe la promesse de quelques jours loin de la foule. J’échange avec ma famille et mes amis, leur envoyant des photos des étendues de neige et du lac gelé afin qu’ils puissent s’évader quelques minutes de leurs maisons et appartements respectifs. Je me sens complètement en décalage, bercée par l’insouciance des Suédois.

23 mars, retour à la normale ?

Il est quinze heures, nous sommes rentrés dans la nuit après sept heures de train dans une rame toujours plus bondée. Nous ne nous sentons pas malade pour l’instant, mais nous avons l’impression de jouer à la roulette russe. Peut-être, d’ici cinq jours, l’un de nous se mettra à tousser, avec une fièvre inquiétante. La nécessité de faire des courses nous oblige à sortir. Dans la rue les Suédois vivent normalement, prennent le bus, se rendent au supermarché. Dans le centre commercial, le coiffeur est ouvert, plusieurs personnes font la queue au bureau de poste marquant plus ou moins un mètre de distance.

Nous ne croisons qu’une seule personne portant un masque, une dame âgée qui se protège comme elle peut. Je reçois des messages de mes amis d’Erasmus qui s’interrogent sur leur départ ou non de la Suède. Ils ne veulent pas être bloqués dans une Suède en confinement, mais continuent de vouloir se voir et organiser des soirées.

On ne comprend pas vraiment pourquoi rien n’est mis en place en Suède, les bars sont toujours ouverts, mon université a décidé de fermer avant mon départ en Laponie, mais la vie sociale d’Umeå ne s’est pas arrêtée pour autant. Nous décidons avec mon petit ami de nous mettre en confinement de manière autonome. Je décline les invitations de mes amis pour se voir, sortir faire un barbecue près du lac. J’essaie tant bien que mal de les mettre en garde, de leur faire prendre conscience de la gravité de la situation.

A ce jour, seulement vingt-cinq personnes sont décédées en Suède, contre 863 en France. Pourtant, la Norvège, dans la même situation que sa voisine, a déjà refusé le passage des frontières pour les non ressortissants, les bars et les restaurants ont été obligés de fermer, les écoles et universités ont dû suspendre leurs enseignements. Le gouvernement suédois appelle la population à prendre ses responsabilités et à suivre les conseils donnés par les autorités. Mais il ne semble pas vouloir ou pouvoir forcer la population à rester à la maison.

13 avril, « Les jours s’en vont, je demeure »

Il est onze heures du matin et le poème “Le Pont Mirabeau” d’Apollinaire fait résonner doucement l’ennui et la tristesse des jours passés. Aucune peine d’amour à l’horizon mais l’enfermement et la vision du désastre sanitaire qui se déroule à l’extérieur nous plongent dans une boucle infinie de jours qui tous se ressemblent.

Nous comprenons finalement le subterfuge, ce gouvernement que nous prenions pour incompétent et irresponsable se révèle être impuissant. Le Parlement, seul, détient tous les pouvoirs et les responsables politiques refusent de renoncer à leurs libertés individuelles même face à une crise sanitaire telle que celle du coronavirus. Les morts s’additionnent par centaines chaque jour. Les courbes de la Suède augmentent de manière exponentielle et rien ne semble pouvoir les arrêter. Tous les commerces sont encore ouverts et  ne respectent que peu les recommandations d’éloignement du gouvernement suédois, qui semble minimes en comparaison aux autres pays du monde. Tous pointent du doigt la Suède pourtant considérée comme un modèle sur bien des plans.

Une loi d’urgence a finalement été votée le 7 avril pour donner plus de pouvoirs au gouvernement sans qu’il n’ait à passer par l’approbation du Parlement. Cependant, cette loi ne sera effective qu’à partir du 18 avril, et ce jusqu’au 30 juin. 308 personnes sont décédées entre le 7 et le 12 avril. Il faudra encore attendre près d’une semaine de plus avant que le gouvernement puisse ordonner la fermeture de toutes les écoles, des centres commerciaux et des restaurants. Espérons que le pays ne tombe pas dans le scénario le plus macabre de cette pandémie mondiale au nom de libertés individuelles dont le coût s’élèvera sans doute à des milliers de morts.

Juliette Soulignac
Juliette Soulignac

Normande expatriée, je profite de ma double mobilité pour réaliser des reportages sous différents formats au sein du Globeur. L'occasion de développer mes compétences en journalisme et de découvrir deux sociétés différentes entre l'Uruguay et la Suède.

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