Piazza Castello, Turin, Italie ©CannelleNommay

Coronavirus, au cœur du Piémont : récit d’un départ

Le mardi 10 mars j’ai dû quitter l’Italie, pays le plus touché du Vieux Continent par l’épidémie du coronavirus. Je suis étudiante à Turin mais aujourd’hui c’est depuis la France que je poursuis mon cursus, alors que mon pays d’accueil, mon pays de cœur, subit un désastre sanitaire. Je vais vous raconter mon dernier week-end italien, où la réalité à pris un tournant inopiné.

Les mesures s’enchaînent vite, très vite. Il est difficile d’anticiper ce qui va être annoncé le lendemain et le surlendemain, surtout dans un pays étranger. On ne parle que de ça depuis déjà des semaines, la paranoïa est grandissante, la désinformation mais aussi la sur-information ne faisant que surenchérir les inquiétudes des italiens.

Tout commence le dimanche 23 février par un mail qui annonce la fermeture des écoles et universités du lundi 24 au 29 février. Une semaine passe. Vient ensuite la fermeture des cinémas, des théâtres et l’ensemble des lieux culturels le samedi 07 mars. Ce fameux week-end où tout a pris une dimension bien plus sérieuse. Une amie est venue me rendre visite depuis Paris. Elle repart le mardi 10 mars. Je n’ai pas prévu de rentrer en même temps qu’elle, ou en tout cas, je souhaite rester quelques jours de plus, ne sachant pas que la situation s’aggraverait si tôt.

Nous jetons un œil très régulier sur les journaux, en étant plutôt optimistes. Bien que les deux régions voisines du Piémont soient déjà placées en zone rouge, la nôtre compte moins de cas et les gens continuent de vivre presque comme à leur habitude. Le samedi, je suis étonnée de voir autant de monde se promener dans les rues de Turin, faire les boutiques -pas toutes ouvertes mais une majorité- et aller au grand marché Porta Palazzo qui grouille de monde en permanence. Heureusement, certains commerçants prennent des précautions. Nous devons par exemple faire la queue devant une boutique de fripes, les clients à l’intérieur ne devant pas dépasser le nombre de 10. Accueillies par des vendeuses gantées et masquées qui nous demandent de nous tenir à 1m les uns des autres…c’est particulier.

Turin, Via Po, 08/03/2020

Le dimanche, la ville paraît soudainement plus calme, l’ambiance retombe, et le gouvernement place des villes de l’est de la région en isolement. Mes cours ne semblent pas reprendre avant un bout de temps ! Mais on reste dans l’incertitude. Je décide de prendre un billet retour pour le mardi matin. Il n’y a pratiquement plus de trajets disponibles.

La quarantaine étendue à tout le pays

Lundi 09 soir sur les coups de 21h, la nouvelle tombe. La quarantaine nationale est annoncée. On vérifie tous les sites d’informations, les grands journaux Italiens et le site du gouvernement. Tous disent que les mesures de confinement général rentreront en vigueur dès le lendemain. Interdiction de se déplacer donc, sauf raisons de santé ou de travail justifiées. Le train de mon amie est à 10h, mon bus à 11h30. On ne dort pas beaucoup, le stress est présent : est-ce que les transports vont circuler ? est-ce qu’on va pouvoir repartir ?

Mardi à la gare, les trains sont affichés. Je n’ai jamais vu la gare aussi vide. Sur le quai, l’ambiance est tendue, les gens parlent peu et vérifient leur montre constamment. Puis, ouf il arrive ! Ca nous rassure, je dis au revoir à mon amie. Je me rends au seul café-bar ouvert, histoire de souffler un peu. Là, je vois des militaires et les carabinieri qui se dirigent vers les tables du café. Ils posent des questions aux gens sur leur direction et leur motif. J’ai un peu peur qu’ils m’empêchent de partir s’ils savent que j’étudie ici. Heureusement, je finis mon espresso à temps et je pars pour la station routière.

Turin, Stazione Porta Susa, 10/03/20

Mon bus est en retard. Il n’arrive pas. L’endroit est désert, il y a seulement quelques personnes, toutes plus paniquées les unes que les autres. Des taxis nous proposent de nous emmener jusqu’à Lyon, à un prix, évidemment, exorbitant. Un bus arrive pour Nice, l’espoir renaît. Je demande au chauffeur s’il a des informations sur notre bus. Sympathique, il appelle l’agence et nous apprend qu’il ne passera pas. Nous n’avons reçu aucune information de son annulation. Nous voilà ravis.
Mon plan B : prendre le dernier train pour Lyon à 16h. Plus que quatre heures à attendre. Je rencontre un Sénégalais, une Française, et des Ivoiriens avec qui je sympathise. Deux d’entre eux devaient également prendre un bus qui n’est pas venu alors un peu perdus, ils décident aussi de prendre le train. On a des informations contradictoires concernant les transports, tout reste incertain mais je sais que le train du matin a passé la frontière. Je les aide à prendre leur billet et on attend tous ensemble.

Malgré cette situation inédite, malgré cette impression d’être dans un monde illusoire, une sorte de dystopie, malgré la distance physique imposée aux gens, de nouvelles solidarités naissent.

16h10 le TGV arrive, on saute de joie ! Les contrôleurs et les douaniers sont tous protégés par des gants, on ouvre les portes avec nos coudes, on sent des souffles de soulagement dans les wagons où tout le monde s’assoit un peu comme il veut (certains wagons sont fermés). Ciao, cara Italia !

Ils fermeront le lendemain tous les commerces, sauf ceux de première nécessité, dédiés à l’alimentation et à la santé. Les derniers restos et les bars verrouillent ainsi leurs portes, seuls lieux réconfortants où l’Humain pouvait se délecter de rares moments conviviaux, en buvant une Corona par exemple, prenant le risque de contracter son homonyme.

Et quelques jours plus tard, le scénario se répète ici, en France.

Je continue à suivre de près l’évolution de l’épidémie en Italie, le cœur serré. Ma colocataire est restée bloquée à Turin, alors que sa ville natale ne se situe qu’à 1h de la capitale piémontaise. Certains amis acceptent les mesures de confinement sans broncher, ou essayant de ne pas laisser la tristesse les envahir. D’autres prient, demandant à Dieu de leur venir en aide.

Dans ce quotidien anormal, chacun tente de trouver ses marques. L’heure d’or des réseaux sociaux et des plateformes de streaming sera sans doute portée par ce sentiment que beaucoup redoutent : affronter l’ennui et la solitude.  Alors pour celles et ceux qui vivent l’absence d’activités, pourquoi ne pas chercher les vertus de ce retour à soi, du ralentissement de nos vies effrénées, et des œuvres culturelles qu’on nous offre partout depuis chez nous ?

Cette crise sanitaire entraîne la crainte, la sidération. La maladie et la peur n’ont pas de passeport. Si seulement l’empathie était, elle aussi, universelle.

Recommandation : la lettre ouverte de la romancière Cristina Comencini dans Libération.

Cannelle Nommay

Passionnée de photo, de voyage et d'écriture, je suis partie décrypter les facettes sud-coréennes pendant un an. À présent, je quitte cette fascinante terre asiatique pour l'Italie, afin d'explorer de plus près nos contrées latines.

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