La terrasse sur le toit de mon appartement, désormais unique accès au monde extérieur.

Confinée à Bogota, où le doute est roi

« Et toi tu comptes rester ? » Cette question a résonné dans tous les esprits de mes proches. Il y a celleux qui se sont résigné.es et sont parti.es, abandonnant la Colombie. Et il y a eu mon choix, instinctif et assumé. Je reste. Mais pour combien de temps ?

Trouver le calme, après la tempête

J’écoute le calme des rues bogotanaises qui se mêle à mon incertitude. Le silence très inhabituel de mon quartier ne répond pas à mes interrogations. Le temps s’est arrêté et cela fait un mois que le doute s’est installé. Mes ami.es, étudiant.es français.es ont presque tous regagné l’Hexagone. Mes colocataires mexicain.es ont tour à tour plié bagage, laissant leurs chambres à l’abandon dans cette grande colocation d’étudiant.es internationaux. Maintenant, il faut s’auto persuader d’avoir pris la bonne décision.

« Ça te fait hésiter ? »

25 mars, l’ambassade annonce le dernier vol pour Paris. Adrien, mon colocataire pourtant réticent à l’idée du retour, prend son billet et en moins de 24h son départ m’arrache des pleurs. C’est un coup dur mais la décision appartient à chacun d’entre nous, il n’y en a pas de bonne ou de mauvaise, simplement la nôtre. Aujourd’hui, mon vol du 27 mai a été annulé et le rétablissement des liaisons aériennes est incertain, les conditions de mon retour sont, plus que jamais, floues.

En Colombie, tout est allé très vite. Alors que je pensais naïvement être épargnée, je me suis vite retrouvée dépassée. En quelques jours, tout le monde s’est mis à spéculer. Une vingtaine de cas déclarés entraîne une simulation de confinement du 20 au 24 mars, qui s’est finalement transformée en réalité. Nous sommes désormais confiné.es jusqu’au 26 avril, mais d’ici là, tout peut basculer.

L’art de prévoir l’imprévisible

Si la crise se prolonge, le système économique, social et sanitaire colombien risque l’implosion. Heureusement, le gouvernement a pris conscience de l’épidémie avant même qu’elle ne provoque des morts et a imposé des mesures contraignantes très tôt. Elles sont nécessaires et à la fois profondément inégalitaires, mettant en péril la survie de toute une partie de la population. Dans ce monde d’incertitudes, la réalité cruelle qui se joue au bas de mes fenêtres me renvoie à mes propres privilèges d’étudiante française confinée dans un pays en crise.

« La seule chose claire est qu’on vit dans l’incertitude finalement » Perrine, colocataire et amie

Les mots de Perrine résument l’état d’esprit général. C’est surtout avec elle que je partage mon quotidien. Nous nous retrouvons pour cuisiner, jouer aux cartes, partager des séries, chanter sur des airs de ukulélé et râler sur notre sort. Elle m’a soutenue pour ma candidature de Master, je l’accompagne dans ses choix pour l’avenir. Mais comment réussir à se projeter lorsque rien n’est prévisible ?

Une nostalgie réconfortante

Cependant, je me rassure. La joie de vivre de mes colocataires n’a pas pris une ride et nous avons accueilli de nouveaux habitants : personne ne voulait rester seul durant la quarantaine. Il y a aussi les visages virtuels de mes camarades colombien.nes qui me redonnent le sourire. A chaque cours de danse en ligne, je songe au fait que je ne les reverrai probablement jamais. Je ne dirai pas au revoir aux corps dansants qui m’ont fait vibrer ce semestre et je ne partagerai pas la scène avec eux.

Il y a ce goût amer d’inachevé dans ma bouche. Je pensais qu’il se dissiperait en choisissant de rester. Je pensais que rester voulait dire que ce n’était pas encore terminé, je me suis trompée.

“Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;
tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.” Elizabeth Bishop

Emma Bouvier

Etudiante nomade entre Paris et Bogotá. Danseuse, féministe et militante j’aspire à devenir reporter.

Voir tous les articles
sit Aliquam ut libero id leo. felis libero. sed ut
Send this to a friend