Bref, ma mère est presque confinée en Russie

Bref. Ça fait presque 3 ans que je n’habite plus avec ma mère en Russie. Je me suis installé en France pour faire des études de journalisme. Je l’appelle cinq fois par semaine quand j’en ai envie et une fois par semaine quand je n’en ai pas. Malgré l’accès à tous les médias russes grâce à Internet, ma mère reste ma source préférée sur tout ce qui se passe dans mon pays natal.

Février

Fin février, pour la première fois, le thème du coronavirus est apparu dans notre conversation. À ce moment-là, seule la Chine se trouve dans une situation catastrophique. En prévention, la Russie ferme ses frontières avec le plus grand pays asiatique. Mais ma mère ne peut pas imaginer que le coronavirus bouleversera sa vie quelques semaines plus tard. Surtout le temps de l’épidémie de coronavirus.

Mars

Début mars, le coronavirus envahit de nouveaux territoires à une vitesse alarmante. Pourtant, nous avons toujours l’impression que c’est loin de la France et de la Russie, donc, loin de nous. J’apprends de ma mère que des Russes ont décidé d’aller en Italie. Or, il y a déjà plusieurs morts dues à l’épidémie là-bas. Les prix ont baissé à cause du coronavirus, certains de ses compatriotes profitent à fond de cette occasion inattendue. Ils font du shopping, ils ne se privent pas du programme culturel dans les lieux publics dévastés.

Oui, je me rappelle bien cette irresponsabilité typique des Russes. « Ça touche les Chinois, ça touche les Italiens mais ça ne nous touche pas ! On n’attrape pas le virus, on est désinfecté par le vodka et l’ail ! ». Ma mère dit qu’ils sont « bêtes » (c’est une version censurée). Petit bémol : comme un touriste russe a attrapé le coronavirus après son voyage en Italie, tous ceux qui ont fait des séjours similaires sont placés en confinement.

Deux semaines plus tard, la France met en place le confinement presque total dans tout le pays. Les restaurants, les bars, les musées et les parcs sont fermés. Sortir de son domicile n’est possible qu’avec une attestation spéciale. Toujours pas d’inquiétude en Russie, si on ne compte pas celle de ma mère pour moi. Sa vie n’a pas du tout changé ; ma mère n’a même pas encore besoin de respecter la distanciation sociale ou de suivre les gestes barrières quand elle sort de chez elle.

Fin mars, la Russie est quand même attrapée par l’épidémie du coronavirus. Les entreprises et les établissements scolaires passent au fonctionnement à distance, les cinémas et les centres commerciaux ferment leurs portes, les rassemblements publics sont annulés. Les Russes commencent à acheter de façon frénétique des produits essentiels. De longues files se suivent alors dans la quasi-totalité des supermarchés. Faire des réserves de sarrasin et de savon est une vielle tradition russe. Les Russes ont l’habitude de se préparer régulièrement aux « mauvais jours ». Mais ma mère, femme bien intelligente et prudente, l’a fait quelque temps plus tôt. Au cas où.

Vladimir Poutine visite un des hôpitaux à Moscou (Photo prise sur le site officiel du Président de la Fédération de Russie)

Avril

Début avril, le président Vladimir Poutine annonce que le gouvernement russe va soutenir les travailleurs à l’aide de nombreuses indemnisations. Avec deux diplômes d’études supérieures en économie et gestion, ma mère m’explique que ce ne sont pas des indemnisations mais des prêts en réalité. Les employeurs forcent leurs salariés à prendre des congés sans solde ou même à démissionner. Oui, je reconnais bien cette négligence typique des hommes politiques russes. « Tant que les citoyens arrivent à joindre les deux bouts ensemble, on peut faire tout ce qu’on veut avec les gens ! ». Ma mère dit qu’ils sont « méchants » (c’est une version censurée).

En même temps, le confinement s’installe en Russie. Il est strictement recommandé mais il n’est pas obligatoire. Je demande à ma mère comment elle le vit. Elle sort tous les deux jours de chez elle. Lundi, elle s’est promenée dans le centre-ville de Saint-Pétersbourg et a pris un petit café à emporter dans un des coffee-shops qui sont peu nombreux à rester ouverts. Mercredi, elle est allée au salon de coiffure qui continue de travailler à huis clos malgré l’interdiction d’activité. Vendredi, elle a dîné chez ses amis. Les autres jours, elle suit bien les mesures de confinement. Au cas où.

Elle ne croit pas vraiment en ce que le président ni le gouvernement disent. Elle pense qu’ils exagèrent l’échelle et la gravité de l’épidémie. « Difficile de faire confiance au régime politique qui te ment depuis presque vingt ans ». Alors, elle commcence à croire dans les théories complotistes autour de l’origine du coronavirus, elle croit peu beaucoup trop les fake news qui circulent sur Facebook et sur WhatsApp. Selon elle, je ne dois absolument pas me baigner dans la mer cet été. Les particules du coronavirus, « elles sont là, elles sont dans les campagnes, dans les villes, sur les réseaux sociaux ».

Elle n’est pas démotivée même si elle a du mal à rester enfermée à la maison. Elle prend du temps pour s’occuper d’elle-même, elle fait ce qu’elle n’est pas arrivée à faire avant, faute de temps libre. Elle espère que les frontières seront de nouveau ouvertes pour que son fils puisse venir chez elle, fin août ou au moins début septembre.

Bref, ma mère est presque confinée en Russie.

Artem Arutiunian
Artem Arutiunian

Étudiant en Licence Information-Communication à l'université Lyon 2, rédacteur à Le Globeur / WorldZine / Le Lumière

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