Réécrire l’Histoire de Brest-Litovsk par ses histoires, portrait de Vassili Saritchev

Pourquoi les gens sont-ils si différents, ici, à Brest ? Absentes des livres d’Histoire, leurs mémoires sont pourtant précieuses: elles racontent une tout autre vérité.

« La liberté de vivre sa vie coûte toujours cher : l’argent, le matériel, quoi que ce soit : si tu veux faire quelque chose que tu aimes, c’est souvent difficile. Sinon tu fais un travail que tu n’aimes pas, et tu le paies cher aussi. » – V. Saritchev

Portrait de Vassili Saritchev, Brest.

Journaliste et écrivain, Vassili Saritchev travaille depuis quinze ans sur l’Histoire de Brest (anciennement Brest-Litovsk), ville frontière entre Pologne et Biélorussie. Sept livres en sont nés. « A Brest, les gens me connaissent et estiment mon travail ; les autorités ne me regardent pas. C’est une position idéale, car si les autorités te mettent sur un piédestal, ça n’est plus du journalisme. ». En effet, à l’aube du septième tome, ses recherches ont pris un tournant inattendu. La complexité majeure reste de trouver des sponsors, à défaut d’avoir des subventions. Mais c’est cette autonomie qui lui permet de raconter l’Histoire différemment, de rester critique, au plus près de la vérité.

 

Bip. Le dictaphone est en route. « Racontez-moi ». C’est ainsi que commencent la majorité de ses entrevues. « Parlez plus fort je vous entends mal ». La vieille dame qu’il rencontre a 90 ans, ses doigts s’agitent sur un morceau de journal, le plient, le déplient, l’aplatissent, le replient. Compulsivement. Par où commencer ? Elle se remémore l’avant : l’ancienne usine de pain, la place où la jeunesse de la ville dansait. Chaque morceau de vie est enregistré : les quartiers, les noms de ses amis, de ses professeurs.

Et puis il y a les photos. Les photos de classe en uniforme, celle de l’équipe pédagogique, encadrée par les portraits de Lénine et Staline. Elle raconte toutes ces personnes qui sont mortes : de la guerre, de la gangrène, du cancer. Elle a survécu à beaucoup.

Entretien avec une ancienne enseignante à son domicile. Elle montre les photos de l’École n°3.

L’avantage d’aller parler aux vieilles personnes dit-il, c’est “justement parce qu’ils sont vieux, ils ont moins peur de dire des choses qui pourraient compromettre quoi que ce soit de leur vie.”

D’occupations en occupations

Mais Vassili veut s’intéresser à sa ville, et surtout, il veut comprendre pourquoi Brest est spéciale. Une question guide son travail : « Pourquoi les anciennes générations sont-elles si différentes des autres, ici, à Brest ?». Il commence son enquête par sa famille : qui étaient ses grands-parents ? Qui étaient leurs amis ? A quoi ressemblaient ces rues qu’il connait ? Quelle est leur histoire ?

Enseignants de l’École n°3, Brest-Litovsk

Alors, d’appartement en appartement, il rencontre les personnes qui ont fait Brest. « Brest est unique, car en peu de temps, elle a été sous la tutelle de six autorités différentes : l’Empire russe du tsar Nicolas II, l’Empire allemand lors de la Première Guerre mondiale, la Pologne, l’URSS, le IIIème Reich, à nouveau l’URSS, et maintenant la Biélorussie. ». Brest n’a pas eu sa « propre autorité : toutes étaient étrangères. » C’est pour cela qu’il s’est intéressé aux gens et qu’il a écouté leurs histoires : « si les Allemands, les Polonais ou les Soviétiques avaient écrit en leur temps, cela aurait été complètement différent. » Ces changements successifs ont entraîné des changements de position sociale : si l’on collaborait avec le pouvoir, alors on y était soumis et devait le servir, puis on chutait sous le suivant. Seules les personnes puissantes changeaient au cours des occupations et ainsi, il était mieux d’être « en bon termes avec ses voisins, et de rester en dehors de tout ça. »

« Se battre sous les soviétiques ou les allemands, c’était la même chose. Il fallait juste vivre, et survivre. »

Photos personnelles, présentées lors de l’entretien. Brest-Litovsk.

« Si j’avais écrit ça tout de suite, personne n’aurait compris »

Le premier des sept tomes raconte la vie sous l’occupation polonaise, au travers des écoles, des gymnases, des relations femmes-hommes. Petit à petit, ses livres ont pris un virage politique ; le ton a changé. Le dernier livre s’ouvre sur le Ghetto de Brest, un jeune Brestois juif rentre du front après la Seconde Guerre mondiale et reconnait les chats, les chiens. Il cherche sa famille, ses amis. Il ne trouve personne : à l’automne 1942, les Allemands ont déplacé et fusillé 17 000 Juifs de Brest.

Sept livres de recherche, la collection est signée Vassili Saritchev

Ainsi, au cours des témoignages qu’il a recueillis, Vassili s’est aperçu que l’Histoire qu’on lui avait enseignée à l’école n’était pas la même que racontaient les anciens. Il explique qu’il n’a « pas écrit pour ça, ça s’est écrit tout seul. » Au fur et à mesure, il en est venu à raconter que « la vie sous Nicolas II et le pouvoir polonais n’était pas si épouvantable que ça ; c’est devenu pire après la libération de la ville par l’URSS. Mais, si j’avais écrit ça tout de suite, personne n’aurait compris. »

Julie Malfoy
Julie Malfoy

Franco-biélorusse, photographe et voyageuse, j'ai vécu un an en Russie.

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