Le monument Héroes de Malvinas d'Ushuaia rend hommage aux soldats argentins tombés pendant le conflit. Il s'accompagne de l'inscription "volveremos": "nous reviendrons", sur sa base. ©Louise Le Borgne

Les îles Malouines et le Brexit : souffle d’incertitude au bout du monde

« Malvinas Argentinas ! ». Impossible de passer à côté. Le slogan est peint en d’immenses lettres bleues et blanches sur la vitrine de la petite boucherie d’Ushuaïa. À quelques pas de là, on le retrouve en autocollant à l’arrière d’une voiture, sur des cartes postales et au nouveau mémorial Héroes de Malvinas. Malgré la défaite militaire ayant suivi la courte occupation argentine de l’archipel en 1982, la souveraineté des Iles Falkland (Malvinas) est toujours âprement débattue avec le Royaume-Uni. Mais le Brexit pourrait bien rebattre les cartes du rapport de force.

Le conflit territorial est un leitmotiv qui divise les deux pays aux niveaux diplomatique, économique et militaire depuis de nombreuses années. On se demande bien ce qui peut créer autant de velléités sur des cailloux peuplés de pingouins et balayés par les vents antarctiques à près de 12 000 km de Londres. La réponse tient aux ressources naturelles tout d’abord. Situé aux portes du pôle Sud, le tourisme s’y développe de façon exponentielle et les ZEE (Zones économiques exclusives), riches en ressources halieutiques, sont à l’origine de la très bonne santé économique de l’île. Oui, les Malouines sont riches. Très riches. Le PIB par habitant y est trois fois plus élevé qu’en France et flirte avec celui du Qatar. Et ce n’est pas la découverte récente de pétrole offshore qui démentira la tendance. Mais ce qui se joue aux Malouines, c’est également la rémanence d’une fierté nationale belliciste, alimentée par des politiques qui ont vu dans le conflit l’opportunité de dépasser les divisions internes de leur pays et gagner en popularité.

Falkland Island ou Islas Malvinas ?

À quelques encablures des côtes de la Patagonie argentine, l’archipel des Malouines se compose de deux îles principales et de 700 îlots. Pourtant, on y parle la langue de Shakespeare, on s’appelle Biggs, on roule à gauche et l’on boit du thé sous l’égide de Westminster. Car bien qu’indépendante à bien des égards, c’est un département d’Outre-mer britannique.

Le 1er mai 1982 débute la guerre des Malouines. 649 argentins, 255 britanniques et 3 civils malouins périront dans le conflit. Crédits : Infobae.com

L’origine du conflit remonte à la colonisation de l’île. Occupée pour la première fois en 1764 par des marins originaires de Saint-Malo sous la direction de Bougainville (d’où l’appellation Malouines), les îles sont par la suite léguées à la couronne d’Espagne puis au cœur d’une crise diplomatique avec les Anglais. Lors de l’indépendance de l’Argentine, en 1816, les revendications sur le territoire sont relancées mais le territoire est déclaré colonie britannique en 1833.

Une situation de conflit qui a connu son acmé en avril 1982. À la fin des années 70, un coup d’État porte au pouvoir en Argentine une junte militaire. Le pays s’enlise dans une crise économique catastrophique où l’hyperinflation dépasse les 147 % annuel. Lorsque Leopoldo Galtieri accède à la présidence, le régime est très impopulaire. Ce dernier a donc l’idée de s’engager dans la reconquête des îles Malouines, symbole de la violation de la souveraineté nationale par l’ennemi extérieur. Une victoire militaire renforcerait ainsi l’orientation nationaliste du régime. Il pense pouvoir compter sur le désintérêt anglais mais de son côté Margaret Thatcher prépare sa réélection en tant que première ministre et voit en cette guerre l’occasion de renforcer sa popularité dans l’opinion publique.

S’en suit un conflit armé de 74 jours où sont mobilisées les forces navales, aériennes et d’infanterie des deux pays. Le bilan est macabre : 255 morts côté anglais et 649 victimes argentines. Sur l’île, le conflit a renforcé l’identité britannique et entraîné la construction de la base aérienne de Mount Pleasant où sont encore stationnés plus de 1000 soldats britanniques, des avions de chasse, des tanks et des missiles sol-air. Comme une piqûre de rappel sous le nez des argentins.

Aujourd’hui, la désignation officielle ISO est « Falkland Islands (Malvinas) ». Les Argentins revendiquant quant à eux la dénomination internationale de « Malvinas ». L’ONU préconise l’usage, en français, du terme « îles Falkland (Malvinas) ». L’usage de noms espagnols est d’ailleurs considéré comme agressif sur l’archipel, car portant en eux une histoire coloniale, instrument des revendications argentines.

Le droit international impuissant face à un conflit latent

Si le conflit perdure depuis des années, c’est que les arguments des deux nations portent en eux une légitimité recevable au vu des principes du droit international.

Dans toutes la Patagonie Argentine, des panneaux revendicatifs jalonnent les routes et chemins, comme ici en plein cœur du parc national Terre de Feu. ©Louise Le Borgne

Les Anglais s’appuient sur le principe d’auto-détermination des peuples. Les 3 200 habitants des îles sont d’origine britannique et exportent le poisson qu’ils pêchent à destination des marchés européens. Guère étonnant qu’ils aient votés à 99,8 % en faveur de leur permanence dans le giron anglais lors du référendum de 2013 (Buenos Aires avait alors qualifié le référendum de “mascarade”). Cette situation improbable d’un sol britannique à quelques encablures de l’Antarctique a entraîné la création d’un pont aérien rattachant l’île à Londres. Les autres lignes aériennes à destination des îles Falkland ont pour origine le Chili et le Brésil. L’Argentine n’a accédé au statut d’escale qu’en 1999, à raison d’une fois par mois.

Les Argentins eux, revendiquent le droit à l’intégralité territoriale. L’île appartient de fait au plateau continental sud américain. Ils réclament par ailleurs la « nécessité de mettre fin le plus rapidement possible au colonialisme sous toutes ses formes en vertu des principes des Nations Unies ». Leurs arguments s’appuient également sur l’histoire de l’île : en 1820 l’Argentine avait envoyé quelques dizaines de gauchos, des gardiens de troupeaux, sur l’île avant de tomber en 1833 sous l’administration britannique. Plusieurs arbitrages ont tentés de venir à bout du conflit, en vain.

La mémoire du conflit : un enjeu contemporain pour l’Argentine

Partout dans le pays, des mémoriaux à la gloire des soldats tombés au combat idéalisent la guerre. À Buenos Aires, le musée Malvinas e Islas del Atlántico Sur propose même aux écoliers une visite thématique intitulée « Escribir 100 veces son nosotras », à savoir « Écrire 100 fois : elles sont à nous ». Tout un programme.

Cette exacerbation du nationalisme est loin d’être une fantaisie isolée : on retrouve dans tous le pays des cartes géographiques, des dépliants explicatifs et des produits dérivés revendiquant le rattachement des « Islas Malvinas » à la République Argentine. Plus encore, la récupération des Malouines a été inscrite dans la constitution comme un «objectif permanent et irrécusable du peuple argentin ». Il fut réaffirmé par les présidents argentins successifs, de Mauricio Macri à Alberto Fernández.

« La nation argentine ratifie sa souveraineté légitime et non prescriptible sur les îles Malouines, la Géorgie du Sud et les îles Sandwich du Sud et sur les zones maritimes et insulaires correspondantes, car elles font partie intégrante du territoire national. La récupération de ces territoires et le plein exercice de la souveraineté, respectant le mode de vie de ses habitants et selon les principes du droit international, constituent un objectif permanent et indéfectible du peuple argentin. » Constitution de l’Argentine, telle qu’amendée en 1994.

Les relations diplomatiques entre Londres et Buenos Aires ont longtemps été gelées, avant d’être rétablies en 1990 sous la présidence de Carlos Menem. Elles s’étaient par la suite refroidies à nouveau en 2012 lorsque l’ex présidente Cristina Fernández de Kirchner avait revendiqué ouvertement la souveraineté de l’Argentine sur les îles Malouines. Désormais vice-présidente, on peut s’attendre à de nouveaux soubresauts dans les relations bilatérales anglo-argentines bien que le président Fernández se soit déclaré favorable au dialogue.

À Ushuaïa, à côté des cartes postales classiques, vous pourrez envoyer à votre bien aimée ou à votre grand-mère une carte plus… militante. ©Louise Le Borgne

Le Brexit, les barils et l’archipel

Les îles Malouines font également l’objet d’intérêts géopolitiques renouvelés qui se confirment depuis quelques années. La découverte de gisements de pétrole en 2010 a ravivé les tensions dans la zone. Trois campagnes d’exploration offshore, depuis 1998, au nord et au sud-est de l’archipel, ont donné des résultats probants. L’exploitation devrait commencer d’ici à 2023, avec des revenus directs pour le gouvernement de l’ordre de 1 ou 2 milliards de dollars dès la première phase. L’Argentine n’a pas tardé à répliquer. La résolution 407 (2007) du gouvernement argentin de Cristina Kirchner menaçait toute compagnie explorant les lieux sans son accord d’être interdite d’activité en Argentine.

” Le colonialisme n’a plus lieu d’être au XXIe siècle […] Pour la République Argentine, il n’existe pas d’autre chemin que celui de la diplomatie et de la paix pour faire valoir sa demande […] Là-bas, il y a une terre qui nous revient, à laquelle jamais nous ne renoncerons, et que nous revendiquerons toujours comme nôtre”. -Alberto Fernandez, discours du 10 décembre 2019 devant l’assemblée législative.

Mais la vraie révolution pour l’île, c’est le Brexit. Si les Falkland sont prospères, c’est parce qu’elles vendent 90 % de leur pêche en Europe, via le port espagnol de Vigo, en Galice, et sans payer de taxes douanières grâce à la « décision d’association outre-mer » qui associe les TOM du Danemark, de la France, des Pays-Bas et du Royaume-Uni à l’Union européenne (UE). Or la sortie de l’union européenne via le « hard brexit » va entraîner la suspension des accords commerciaux avantageux sur lesquels reposent l’économie de l’île et une baisse de l’exportation de poisson et de viande.

Entre 2007 et 2016, la pêche avait représenté 43% du PIB et selon les estimations du gouvernement de Port Stanley, en l’absence d’accord, l’application de droits de douane de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui varient entre 6 et 18% pourraient faire plonger les recettes de la pêche de 16%. À noter qu’en raison de leur statut autonome, les Malouines n’ont pas de députés au Parlement britannique et les habitants n’ont pas voté lors du référendum sur le Brexit.

De quoi donner envie aux islanders de développer des liens commerciaux plus étroits avec leur grand voisin argentin. Dans d’autres domaines, des rapprochements sont déjà à l’œuvre, notamment une coopération visant à identifier les soldats qui reposent au cimetière de la Isla Soledad. Les familles ont pu venir se recueillir pour la première fois sur la tombe de leurs proches à l’occasion d’un voyage organisé le 26 mars 2018. Le renouveau que le Brexit induit dans le débat reste néanmoins à relativiser car il est difficile de se montrer optimiste au sujet d’un retour aux négociations. Le Royaume-Uni reste depuis plusieurs siècles une grande puissance maritime et n’a aucun intérêt à perdre ses bases d’outre-mer. Un éventuel consensus avec l’Argentine raviverait par ailleurs également les tensions avec l’Espagne au sujet de Gibraltar. L’Argentine freine également de son côté les accords commerciaux, revendiquant une souveraineté pleine sur le territoire.

Protéger la biodiversité… sans l’aide de l’Union Européenne

À quelques encablures de l’Antarctique, les îles Falkland (Malvinas) comptent plus de 5 espèces de manchots. Une configuration unique. ©Grâce Sichman

Mais le Brexit aura également un autre impact imprévu. L’archipel, qui concentre 70 % de la population d’albatros à sourcils noirs et présentant une grande variété de manchots, bénéficie de larges financements de l’Union européenne pour protéger l’environnement. Esther Bertram, présidente de l’ONG Falklands Conservation espère que Londres prendra sa part pour la protection de la biodiversité du territoire. Le gouvernement britannique s’est voulu rassurant en la matière, en promettant un financement équivalent.

La communauté internationale aura donc les yeux tourné vers ces îlots du bout du monde, illustrant le changement de paradigme des conflits territoriaux du XXIe siècle. Aux îles Falkland, le combat économique et diplomatique est bien réel, et peut-être même, ravivé par le Brexit.

Louise Le Borgne

Etudiante à l'ESJ Lille, j'aime la plume et le volume, la rime et l'image, la prose et le voyage. De mes aventures internationales l'an passé, j'ai gardé un pied en Turquie et le cœur en Argentine. Toujours à l'affût de rencontres déroutantes et de bonnes histoires, je m'occupe désormais des RS.

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