Une personne tient une bougie devant une photo de la journaliste anticorruption Daphne Caruana Galizia, lors d’une veillée et d’une manifestation. 18/10/19 ©Reuters

Deux ans et demi après, l’assassinat de Daphne Caruana Galizia résonne toujours à Malte

On parle peu de ce petit archipel au centre de la Méditerranée. Pourtant, en 2017, l’assassinat d’une journaliste a fait la une de plusieurs journaux européens et internationaux. Pour cause, l’enquête révèle rapidement que le gouvernement maltais aurait tiré les ficelles du drame.

“Il y a désormais des escrocs partout où vous regardez. La situation est désespérée.”

Ce sont les derniers mots que la journaliste a écrits, peu de temps avant d’être assassinée.

Qui est Daphne Caruana Galizia ?

Il est important de ne pas laisser aux oubliettes les femmes et les hommes qui font bouger les choses. Daphne Caruana Galizia était une journaliste d’investigation maltaise qui a exposé au grand jour des affaires de corruption tentaculaires.

Profondément impliquée dans son travail, elle est notamment parvenue à dénoncer des hauts politiciens mêlés à l’affaire des Panamas Papers, tels que Keith Schembri, chef de cabinet du Premier ministre à l’époque, ou Konrad Mizzi, ministre du tourisme. Ces derniers détenaient plusieurs comptes offshores au Panama. Ses révélations ont eu un effet vertigineux sur la société maltaise.

A côté de son activité de chroniqueuse et rédactrice adjointe au Times of Malta puis au Malta Independent, elle tenait le blog controversé Running Commentary. A plusieurs reprises, certains ont cherché à paralyser son travail, notamment par des plaintes pour diffamation. Mais cela n’entrava pas ses enquêtes bien longtemps. Elle était décrite comme « Wikileaks entier en une seule femme » par le média américain Politico, qui la nomma dans son classement des « 28 personnalités qui font bouger l’Europe. »

Une personne tient une bougie devant une photo de la journaliste anticorruption Daphne Caruana Galizia, lors d’une veillée et d’une manifestation. 18/10/19 ©Reuters

Daphne Caruana Galizia recevait régulièrement des menaces de morts, et vivait dans la peur d’être suivie ou attaquée, souligne sa sœur dans un entretien avec Euronews. Elle raconte que sa sœur était en réalité une personne qui ne mettait pas tout le monde d’accord. Selon elle, le gouvernement influençait grandement l’opinion publique. Ils menaient une véritable « campagne de diabolisation » contre elle, affichant son portrait sur des affiches de campagnes ou la lynchant sur les réseaux sociaux. Elle était à la fois respectée pour son audace et redoutée ou dépréciée pour son franc-parler.

Auparavant, sa famille avait déjà été victime d’incendie, d’intimidations et leur chien avait même était égorgé.

Les faits

Le 16 octobre 2017 à Bidnija, Daphne Caruana Galizia est assassinée. Elle avait 53 ans. Victime d’une explosion de son véhicule piégé, la nouvelle secoue tout le pays.

L’événement funeste fait désormais écho à une société coulée et clouée par le silence. La parole et la vérité furent tues ce jour-là. Deux mois plus tard, ses trois meurtriers sont interpellés mais on ne discerne aucun lien entre eux et la victime. La piste des commanditaires politiques hauts-placés est alors privilégiée.

L’enquête peine néanmoins à avancer. De nombreuses ONG dénoncent l’ingérence de l’État. Les autorités judiciaires elles-mêmes subissent le poids du gouvernement. Le conseil de l’Europe réclame alors l’ouverture d’une enquête indépendante, mettant en cause la crédibilité du Premier ministre, Joseph Muscat.

L’enquête judiciaire tourmente le gouvernement

Le 14 novembre 2019, le chauffeur de taxi Melvin Theuma accusé dans une affaire de blanchiment d’argent se voit donner l’immunité en échange d’informations sur le meurtre. De là en découle l’inculpation de l’homme d’affaires Yorgen Fenech. Il est arrêté pour complicité dans le meurtre de Daphne Caruana Galizia. Considéré comme principal suspect, il plaide non coupable et accuse Schembri d’être derrière un prétendu complot.

L’enquête est toujours ouverte aujourd’hui et chamboule le gouvernement maltais : Keith Schembri, désormais ancien chef de cabinet du Premier Ministre, a démissionné suite aux soupçons de la police. Le ministre du Tourisme en fait de même. Le ministre de l’Economie s’est, lui aussi, mis « en réserve pendant la durée des enquêtes en cours », a précisé son ministère.

Amis, membres de la famille, Michael Vella et Rose Vella, parents de la journaliste anticorruption Daphne Caruana Galizia, participent à la marche du 16/10/19. ©DARRIN ZAMMIT LUPI – Reuters

Dans le même temps, des manifestations ont explosé dans la capitale et ailleurs sur l’île. Les réclamations des manifestants sont simples : la démission des concernés par les scandales de corruption et de blanchiment d’argent révélés par la défunte journaliste. Le ras-le-bol a commencé à s’étendre dans les rues maltaises en novembre 2019, faisant suite à cette évolution judiciaire.

Une crise institutionnelle et politique sans précédent

Le 1er décembre 2019, le Premier ministre Joseph Muscat annonce publiquement sa démission. Elle prend effet le 12 janvier après les fêtes, une décision appuyée par l’Union Européenne. L’embrasement des contestations aura eu raison de lui. Et ce, malgré la popularité qu’il avait cultivé en incarnant le visage du redressement économique du pays. Mais la suspension du Parlement durant six semaines en fin d’année n’a fait que renforcer la crise constitutionnelle, ainsi que la colère des manifestants.

Le 13 janvier dernier, le parti travailliste désigne comme successeur Robert Abela, qui représente finalement la même classe politique que la précédente.

Des manifestants brandissant des drapeaux de Malte assistent à une manifestation pour demander justice sur le meurtre de la journaliste Daphne Caruana Galizia. ©Vincent Kessler, 01/12/19 – Reuters

En France, le Parquet National Financier (PNF) a annoncé, le 12 février dernier, l’ouverture d’une enquête. Cela fait suite à une plainte déposée par la famille de la journaliste et de Reporter Sans Frontières. Cette enquête vise à « rechercher si les activités économiques localisées en France des personnes soupçonnées par la justice maltaise ont été le support d’une corruption d’agents publics étrangers », selon le PNF. On pense plus précisément à Yorgen Fenech, ayant des activités sur le sol français.

La vérité gêne, elle dérange. Elle peut faire vaciller les acquis, et rendre le pouvoir boiteux. Et puis, lorsqu’on trempe dans des eaux plus que troubles, la noyade fait peur.

Aujourd’hui la mémoire de la vie brisée de Daphne Caruana Galizia inspire et nourrit des convictions. La liberté d’expression mérite que l’on se lève, et que l’on parle haut et fort pour la défendre.

Cannelle Nommay

Passionnée de photo, de voyage et d'écriture, je suis partie décrypter les facettes sud-coréennes pendant un an. À présent, je quitte cette fascinante terre asiatique pour l'Italie, afin d'explorer de plus près nos contrées latines.

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