L'hincha du club d'Independiente un soir de match ©Jules Beaucamp

Au pays où le football est roi, les hinchas font la loi

En Argentine, si le football est roi, il n’est pas déconnecté de son peuple. C’est même ce dernier qui le fait vivre passionnément, au rythme des hinchas, les groupes d’ultras argentins. Ces derniers sont aussi le miroir exacerbé des fractures sociétales qui traversent le pays, où les inégalités notamment de genre sont criantes. Analyse depuis les tribunes. 

Le ciel noir de Buenos Aires laisse présager une nuit orageuse. L’ambiance sur le terrain du Club Atlético Independiente, dans la banlieue sud de la capitale argentine, est elle aussi électrique. L’arbitre vient de donner le coup de sifflet final. L’équipe locale doit faire face à la bronca de ses supporters alors qu’elle continue sa chute au classement après une nouvelle défaite. Les insultes fusent depuis les tribunes dans une violence qui interpelle grandement, marquant l’acmé d’une soirée où le supporter  a laissé déborder sa passion. 

Au pays de Maradona comme ailleurs, le stade de football a le statut d’espace public (tout le monde peut y aller) mais dévoile des caractéristiques d’espace privé : il y a des “codes” mis en place par les hinchas (nom donné aux supporters argentins). Ces mêmes supporters qui se servent parfois de cette enceinte pour se livrer aux passions les plus violentes. Dans une société encore marquée par une forte masculinité, le stade devient une sorte de miroir dans lequel les problèmes sociaux (d’égalité, de genre) peuvent s’observer de façon exacerbée. 

Le football argentin gangrené par la violence 

Parler de violence et de football argentin est devenu au fil des saisons un lieu commun. Point d’orgue de cette relation : quand ce qui devait être la plus grande fête de l’histoire du football argentin se transforma en une « immense honte ». En novembre 2018, les deux clubs rivaux de la capitale argentine Boca Juniors et River Plate devaient s’affronter en match retour de la finale de la Copa Libertadores. La joie a laissé place à la stupéfaction quand les « supporters » des rouges et blancs ont caillassé le bus des bleus et jaunes avant le match, entraînant la délocalisation de celui-ci à des milliers de kilomètres, à Madrid. La fête était gâchée et la violence une nouvelle fois au cœur de cet épisode. 

L’histoire du football argentin s’est ainsi écrite en parallèle d’une histoire plus sombre. Gustavo Grabia dans Asalto al mundial. Barrabravas, política y negocios. La historia negra de las hinchadas argentinas en la Copa (Attaque sur le mondial. Barrabravas, politique et commerce. L’histoire noire des hinchas argentins dans la Coupe du monde, 2018, non traduit) raconte cette histoire. Il remonte le temps autour des Coupes du monde, depuis la première en 1930 en Uruguay jusqu’à celle de 2018 en Russie.  Il analyse l’influence et les liens étroits qui se sont tissés entre les supporters “ultras” des clubs argentins, formant la barra brava nationale de l’Albiceleste (la sélection argentine) et les dirigeants de la Fédération de football argentine.

L’auteur revient notamment sur les liens troubles qui ont uni les barras bravas  argentines aux ultras russes quand ces derniers firent le voyage jusqu’en Argentine quelques mois avant le Mondial russe de 2018 pour parler logistique et déplacement mais aussi affrontements à venir avec les hooligans anglais dans les rues de Moscou.

Les supporters de River sont à l'origine des violences qui ont émaillées la finale contre Boca en 2018
Les supporters de River Plate sous la surveillance de la police aux abords du Monumental de Buenos Aires ©Javier Gonzalez Toledo / AFP

Le stade de football, une enclave des passions moderne…

Cette « violence » n’est pas incontrôlée ou incontrôlable. Au contraire, elle s’applique dans un cadre précis : le stade de football (et ses alentours) qui, pendant quelques heures, devient le lieu d’une synchronisation des émotions de milliers de personnes qui ne se connaissaient pas auparavant. Un espace-exutoire où s’expriment de façon exacerbé les contradictions de la société. Le sociologue du sport Christian Bromberger le raconte clairement.

“Le stade est un des rares espaces de débridement toléré des émotions, contrepoint à la retenue et aux freins qu’impose la civilisation des mœurs. C’est là que s’éprouve la plaisir des gestes et des paroles à la limite de la règle, que les gros mots ont droit de cité. Le lieu s’offre comme un des rares espaces où une société urbaine se donne une image sensible de ce qui la cimente et la compartimente”
C. Bromberger, Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, 1995. 

Dans le langage des tribunes, les insultes sont récurrentes. Les « ultras » rejettent la morale du fair-play. Pour eux, le football est un combat entre deux camps où l’on peut discréditer l’adversaire et, du coup, l’insulte, volontairement exagérée, fait partie du répertoire. Tomas Rappa, étudiant à l’Universidad Nacional de Quilmes (sud de Buenos Aires) m’explique : “Il y a différents types d’insultes : au rival, à l’arbitre, parfois même à ses propres joueurs. Par exemple, il est coutume d’insulter les joueurs et supporters de Boca Juniors de “bolitas”, le diminutif de bolivien en espagnol, ceux-ci étant souvent dénigrés.  Il y a aussi le classique cri “puto” quand le gardien adverse s’apprête à faire un dégagement”.

À travers ces explications, on comprend que les ultras oscillent entre humour et agressivité. C’est ce qu’ils appellent “chambrer”, ça fait partie de la culture du foot selon eux. “L’insulte volontairement exagérée fait partie du répertoire (des supporteurs)”, explique le sociologue Nicolas Hourcade (article du Point de mars 2019 reprenant l’AFP).

“Loin d’être un espace d’indifférenciation sociale, le stade produit des représentations qui renvoient à l’image de soi dans le monde” – Bromberger (in Gérard Derèze, « Le stade de football. Essai sur la construction sociale et journalistique d’un espace commun. », 1996)

… théâtre d’une forme d’hypermasculinité

C’est dans cette atmosphère de “lutte” que les “valeurs masculines” sont parfois inconsciemment mises en avant de façon extrême, résumées par l’expression d’“hypermasculinité”. Pour bon nombre d’Argentins, l’espace footballistique du stade est identifié comme masculin. C’est pour cela que, même si les femmes ont de plus en plus une voix dedans, elles restent encore trop souvent secondaires dans le champ d’action des supporteurs. Plus acteurs, que spectateurs, les supporters les plus “fervents” sont généralement uniquement des hommes et ce sont eux qui prennent des décisions quant à l’organisation de l’ambiance du match, notamment dans les tribunes dites populares (populaires).

Les supporters projettent leur réalité sur le terrain, établissant ainsi une relation entre les “valeurs” mises en jeu sur le terrain de foot et celles qui sont en dehors, dans la société. La simple partie de football se transforme ainsi en une sorte de rituel où l’amitié, la loyauté, la masculinité et le déshonneur face au rival construisent un univers de la sociabilité masculine.

Les “chants” produits par les barras bravas argentins sont des thèmes imprégnés de cette idéologie masculine, de cette sorte de “vivre-ensemble” dans le stade : ce qui est en jeu c’est la dignité et l’honneur des couleurs du club. Il faut “poner más huevos” (“en mettre plus sur la table”) et avoir plus d’ “aguante” (de courage, résistance) que l’ “autre”, traité de “puto y cagón” (putain et lâche). 

La violence, apanage de quelques-uns

Essayer de caractériser cette violence verbale (parfois physique) au prisme d’une masculinité exacerbée, c’est aussi essayer de caractériser les hinchas les plus virulents. José Garriga Zucal dans un article de 2006 “Acá es así. Hinchadas de fútbol, violencia y territorios” (“Ici c’est comme ça. Supporters de football, violence et territoires”) décrivait déjà ces supporters comme un groupe organisé d’aficionados qui suivent leur club de football mais ne se mêlent pas aux spectateurs traditionnels. Ils se caractérisent par la fidélité au club (soutien inconditionnel), une ferveur sans failles (chant et saut) et des pratiques violentes.

Pour ces “supporters” d’un autre genre, l’inscription territoriale est primordiale et le cas d’une ville comme Buenos Aires est significatif à ce propos. En effet, on dénombre pas moins de 20 clubs professionnels dans l’agglomération de la capitale. Chaque quartier dispose de son club de football contribuant ainsi à créer un imaginaire dans lequel les habitants ne se pensent pas indépendamment du club. À cet égard, le quartier populaire de Boca, au sud de Buenos Aires, est emblématique. Au-delà de l’opposition avec le rival de River sur le terrain, il y a une opposition géographique (le premier est au sud, le second au nord) et sociologique (les habitants de Boca sont assimilés à une population plutôt précaire).  

Les supporters de Boca Juniors chantent et sautent pendant 90 minutes
D’une des tribunes populaires de la Bombonera, on peut voir les habitations du quartier de La Boca ©Jules Beaucamp

Les barras bravas qui rejettent le rival, se construisent aussi dans l’adversité. En effet, le supporter loin d’être individuel, est collectif. Il a besoin de l’“Autre” comme réceptacle de ses insultes. Des insultes très souvent homophobes qui traduisent une autre réalité du foot argentin : la bipolarité. D’un côté on trouve les machos, de l’autre les non-machos. Ceux-ci sont soit ceux qui ne sont pas encore des adultes (los niños) ou des personnes homosexuelles.

“Le maintien de l’ordre sexuel (domination des hommes sur les femmes) est corrélatif de l’affirmation de l’identité hétérosexuelle des supporters à travers des insultes et des blagues récurrentes stigmatisant l’homosexualité” – Stéphanie Guyon ( « Supporterisme et masculinité : l’exemple des Ultra à Auxerre », Sociétés & Représentations, 2007)

Sous les insultes, il y a un attachement viscéral pour l’institution. Les hinchas se voient comme les unique garants de l’identité et de la culture du club alors que les joueurs de foot sont devenus des “produits marchandisés” qui ne restent pas plus de quelques années voire quelques mois dans un même club. Ils se présentent ainsi comme les derniers remparts au pacte passionnel, que les joueurs et les dirigeants perdent de plus en plus selon eux. 

Mettre en lumière la frange la plus fanatiques des supporters argentins offre un angle renouvelé pour s’intéresser à la société argentine. L’expérience du stade dépasse largement le cadre du football pour se retrouver dans le domaine public. Pendant 90 minutes, l’hincha s’extraie de soi-même, dans une sorte d’abstraction du je au profit du jeu. La cancha (stade en argentin) devient une sorte d’exutoire pour l’hincha qui, au cours de ces 90 minutes, laisse libre cours à ses pulsions les plus extrêmes. Début février 2020, un match de division 2 argentine entre l’Independiente Rivadavia et Atlanta a été arrêté en raison de “supporters” qui se battaient avec des armes blanches dans les tribunes. Les barras bravas restent les maux d’un football argentin malade. Un football où la délinquance et les “négoces” troubles viennent se confondre avec la passion de l’hincha. 

Jules Beaucamp
Jules Beaucamp

Journaliste en herbe, passionné de sports (mais pas que) et amateur de littérature, j'espère trouver au sein du Globeur une expérience riche humainement et professionnellement. C'est aussi l'occasion pour moi de découvrir le pays de ma mobilité sous un autre jour.

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