Le quotidien des “chiffonniers”, paradoxe du développement durable au Caire

Au pied de la montagne Mokattam, renommée pour ses églises coptes troglodytes, s’étend le quartier du même nom, autrement connu sous l’appellation de quartier des « chiffonniers », population très pauvre principalement chrétienne. Appelé quartier des zabbaleen en arabe, du mot zibbala, signifiant poubelle, il est le poumon vicié d’un écosystème cairote bien particulier.

Au Caire, le recyclage n’incombe pas au citoyen lambda. En témoignent l’absence de poubelles, de conteneurs de tri sélectif et la saleté des rues jonchées de détritus. Cette tâche est assurée par les éboueurs de la ville, les zabbaleen. Chaque jour, ils arpentent les ruelles de la capitale pour en ramasser les déchets. Cette récolte représenterait 40% des ordures délaissées dans l’agglomération.

Les chiffonniers acheminent ensuite ces détritus dans leur quartier, Mokattam, où ils leur donnent une deuxième vie. Regroupés dans des cours, des garages ou encore des terrains vagues, ils sont triés en fonction des matériaux (plastique, tissu, métaux…) et transférés vers des parties précises du quartier. Là, des artisans locaux les recyclent en objets divers, chaque rue correspondant à un corps de métier. Au total, 90% des déchets ramassés par les chiffonniers sont recyclés.

L’Etat ne subventionne aucune étape de ce processus de recyclage. Le travail des zabbaleen est donc vital. D’une part, pour l’environnement du Caire, en se substituant à l’Etat dans la chaîne du recyclage. D’autre part, pour les chiffonniers eux-mêmes, l’intégralité de leurs revenu étant issue de cette activité de vente de produits recyclés.

Du cercle vertueux au cercle vicieux

Un tel écosystème bien particulier au Caire, dans un pays où l’écologie est un défi titanesque, n’est cependant pas la panacée aux maux environnementaux de la capitale. Les problématiques de développement, majeures dans ce pays criblé d’inégalités, restent sous-jacentes. Le cercle vertueux du recyclage au Caire cache une réalité bien sombre, humainement parlant.

Quelques pas dans les ruelles boueuses du quartier suffisent pour saisir l’ampleur de son surnom « Garbage city » (« Ville poubelle »). Praticables uniquement à pieds ou en touk touk, ces quelques kilomètres carrés de pseudo-décharge publique renvoient aux problématiques sociales et économiques de l’Egypte actuelle. Dans chaque ruelle, chaque garage ou cour intérieure, des montagnes de déchets s’amoncellent. Ils empiètent même sur la chaussée.

Des camions surchargés de sacs remplis de copeaux de plastiques se fraient un chemin sur les routes accidentées. L’odeur est à la limite de l’insoutenable.

Dans chaque recoin, des femmes et des hommes, trient, assis dans des montagnes de matériaux en tous genres. Ces paysages pollués sont le terrain de jeu des enfants du quartier, lorsqu’ils ne sont pas sommés d’aider leurs parents au tri. 

Enfant jouant avec les ordures du quartier des zabbaleen.

Derrière ce cadre désolant se dévoile un écosystème parfaitement réglé, dont les maîtres mots allient recyclage et précarité.

Un soutien associatif prometteur

Au milieu des immeubles insalubres, ces activités de recyclage font l’objet d’un encadrement associatif. Grâce à ce soutien, les conditions de travail et de vie se sont améliorées. Ce cycle de recyclage, ingénieux mais désastreux sur le plan humain, pourrait ainsi être réhabilité.

L’association APE, Association for the Protection of the Environment, œuvre en ce sens. Elle intervient auprès des femmes de la communauté des zabaleen depuis 1984 :

« These products are part of an income generating program based in Cairo that aims to empower women from the Zabaleen community to better themselves and their families life » – Extrait de la carte de présentation de l’association, expliquant le but des produits recyclés par ses ouvrières

Situés au cœur de Mokattam, ses locaux sont ouverts à la visite. Les conditions de travail des ouvrières, affairées sur des métiers à tisser ou des machines à coudre, contrastent avec l’obscurité et la pénibilité du travail de ceux s’activant dans la rue. Très accueillantes, elles sont fières de présenter leur technique et leurs productions : tapis, draps, peluches, housses de coussins… La doyenne nous montre le tas de bouts de tissus récupérés sur les habits jetés dans les rues du Caire.

Les patchworks et tissages donnent vie à des sacs, des porte-clés, mais aussi des bijoux. Tous ces produits sont disponibles à la vente dans les deux boutiques de l’association.

Ci-dessus, décorations de Noël et sacs. Ci-dessous, objets en tous genres confectionnés à partir de papier recyclé ou d’opercules de canettes.

Le soutien associatif à cette activité économique, sociale et environnementale reste encore insuffisant. Il est tout de même porteur d’espoir pour résoudre les problématiques sociales entourant cette communauté. Entre travail indispensable pour la chaîne du recyclage, nécessité de générer des revenus et conditions de vie inhumaines, ce n’est pas la suppression du métier des chiffonniers qui est envisagée, mais bien son adaptation. Rendre viable tout cet écosystème de recyclage s’inscrit ainsi parmi les nombreux défis du développement égyptien.

 

 

Chloé Lamic
Chloé Lamic

Étudiante à Sciences Po Aix, j'ai choisi l’Égypte pour mon année de mobilité, en écho à ma passion pour l'archéologie et ma curiosité pour le monde arabe. Faire partie du Globeur est pour moi une opportunité de partager mes découvertes sur ce pays et d'explorer mon goût pour l'écriture.

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